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jeudi 27 septembre 2012

Polar très noir : Le démon dans ma peau, de Jim Thompson

Maître incontestable et incontesté du roman noir, mais souvent réduit à sa dimension polardesque, Jim Thompson est l’une des figures les plus importantes de la littérature américaine. Comme beaucoup d’auteurs américains de romans noirs c’est en France que son oeuvre a suscité le plus grand intérêt, mais sa réhabilitation auprès des hautes sphères intellectuelles est hélas bien trop lente, notamment aux Etats-Unis (reconnaissons tout de même qu’Hollywood repéra rapidement le potentiel cinématographique de son oeuvre). Souvent cité pour son exceptionnel roman 1275 âmes, Jim Thompson est pourtant l’auteur d’autres romans majeurs, au premier rang desquels figure Le démon dans ma peau, qui donna lieu à deux adaptations cinématographiques.


    Lou Ford est natif de Central City, une petite ville  tranquille perdue au fin fond des plaines du Texas. Sa famille est l’une des plus respectée de la région et son père y exerça la fonction de médecin jusqu’à sa mort. En apparence l’enfance de Lou fut sans histoire et sa vie d’adulte a tout de celle du paisible flic de campagne dont l’horizon d’attente peine à dépasser les frontières du comté. Un boulot peinard, une magnifique petite amie, une maison héritée à la mort de son père... le roman aurait pu s’intituler “la vie est un long fleuve tranquille”. Mais dans l’intimité, Lou lutte en réalité contre de terribles démons hérités d’un ancien traumatisme infantile, jusqu'au jour où il ne peut plus se contenir et laisse la violence se déchaîner. Lou aime particulièrement cogner les femmes, alors il démolit une prostituée avec laquelle il entretenait une relation sado-masochiste et abat dans la foulée le fils d’un important homme d’affaire local. Il s’empresse ensuite de maquiller son crime pour aiguiller ses collègues sur de fausses pistes. Mais un crime en entraîne un autre et Lou s’engage dans une spirale infernale faite de mensonge, de dénis et trahisons.


    Le démon dans ma peau est le second roman de Thompson à mettre en scène un flic pourri en milieu rural (ou semi-rural) et l’on peut pointer un certain nombre de  similitudes. Mais Lou Ford n’est pas exactement Nick Corey, le shérif roublard de 1275 âmes, dont l’objectif est avant tout de se maintenir au pouvoir de manière opportuniste. Alors que Nick Corey est un calculateur et un manipulateur, Lou Ford est surtout un homme torturé, traumatisé par son passé et qui tente de contenir ses démons sans réellement y parvenir ; les mécaniques psychologiques qui les conduisent au meurtre sont différentes, même si en apparence les deux hommes affichent une attitude décomplexée, voire une arrogance déplacée. On détecte cependant dès le départ une tendance prononcée au sadisme chez Lou Ford, ne serait-ce que dans sa manière de titiller ses interlocuteurs lors de conversation en apparence anodines, mais qui n’ont d’autre but que de mettre mal à l’aise. Un fond de perversion qu’on ne retrouve pas tout à fait chez Nick Corey, qui est un enfoiré de première mais pas exactement un serial killer. Sauf erreur, Le démon dans ma peau est l’un des premiers romans à mettre en scène à la première personne un véritable psychopathe, bien avant l’excellent Un tueur sur la route de James Ellroy. 

    En filigrane Thompson décrit également le microcosme que représente cette petite agglomération rurale, les pressions exercées par les notables et en particulier par ceux qui détiennent le pouvoir économique, les petits arrangements dégueulasses entre puissants et le localisme forcené des élites. Une communauté gangrenée jusqu’au coeur, qui cache ses vices et les turpitudes de ses concitoyens derrières ses façades immaculées.  Un background qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Poisonville de Dashiell Hammett en version campagnarde. Reste au final un roman précurseur, féroce, violent, diaboliquement intelligent dans sa narration et d’une noirceur peu commune.

mardi 18 septembre 2012

SF engagée : La fille automate de Paolo Bacigalupi

Parfaitement inconnu jusqu’à présent dans nos contrées, Paolo Bacigalupi sort de l’ombre avec un roman qui a raflé chez nos amis anglo-saxons rien moins que quatre des plus grandes distinctions venant couronner la carrière d’un écrivain de science-fiction (Prix Hugo, prix Nebula, Prix John Campbell et prix Locus). Rares sont les romans à susciter une telle unanimité en leur faveur ; autant dire que la traduction de ce roman était attendue par une poignée de connaisseurs et par les responsables du Diable Vauvert, qui semblent avoir soufflé la politesse aux éditeurs spécialisés.  Grand bien nous fasse, si cela permet à la SF d’être diffusée dans les sphères culturelles les plus larges.


Mais qu’est-ce qui a bien pu susciter autant d’enthousiasme chez les anglo-saxons ? La fille automate est tout d’abord une solide anticipation, qui puise ses racines dans l’héritage de la speculative fiction ; une science-fiction empreinte de réel qui incite moins à la rêverie qu’à la réflexion. L’action se déroule intégralement en Asie, à Bangkok plus précisément, alors que le monde a connu d’importants bouleversements écologiques et doit faire face à une crise énergétique et sanitaire sans précédent. Les ressources en hydrocarbures ont quasiment disparu de la surface de la planète et les hommes doivent sans cesse faire preuve d’imagination ou de pragmatisme pour alimenter leurs villes et leurs usines en énergie. La force musculaire est désormais redevenue un excellent moyen d’alimenter une machine ou un bâtiment, tandis que les technologies plus évoluées sont destinées aux systèmes critiques ou stratégiques. Quant à la biodiversité, elle n’est plus qu’un lointain souvenir. La plupart des espèces ont disparu par mutation génétique ou bien ont été éradiquées par de nouvelles formes de maladies ou de parasites. Les grandes firmes de bio-ingénierie et les multinationales de l’agro-chimie détiennent le pouvoir et font payer leur expertise au prix fort en mettant au pas les pays réfractaires, leur contrôle sur le vivant est presque total. Presque car la Thaïlande a jusqu’à présent résisté aux pressions politiques et économiques. Durant sa révolution écologique, le pays a mis à la porte les représentants des grandes firmes de biotechnologie occidentales (les firmes “caloriques”), puis s’est constitué une importante banque de semences, un trésor génétique que la Thaïlande préserve avec le plus grand soin en bloquant ses frontières aux technologies et aux produits venant de l’extérieur. Le pays n’est ainsi pas dépendant des semences stériles fournies par les consortiums américains et les chercheurs thaïlandais développent leurs propres variétés de fruits, légumes ou céréales, ce qui ne cesse de faire enrager les dirigeants des firmes caloriques. Ces derniers tentent donc une nouvelle approche pour saper les fondations du système thaï en fomentant pourquoi pas une révolution.
Dans cet effroyable chaos culturel, économique et politique, le lecteur est invité à suivre le parcours de cinq personnages dont le destin est intimement lié à celui du pays : Anderson, l’espion d’Agrigen, qui travaille sous couverture et tente désespérément de mettre la main sur les semences thaï ; Hock Seng, un réfugié chinois qui a perdu toute sa fortune et sa famille dans les massacres de Malaisie ; Jaidee, surnommé “le tigre de Bangkok”, capitaine des chemises blanches, le bras armé du ministère de l’écologie, chargé de faire respecter l’embargo écologique ; Kanya, qui est le bras droit de Jaidee et accessoirement un agent double au service du ministère du commerce ; et enfin Emiko, une automate japonaise conçue pour faire office d’assistante personnelle et de compagne, mais que son propriétaire à abandonnée à l’issue d’un voyage d’affaire. En théorie les automates sont interdits en Thaïlande et honnis par la population et les autorités ; chaque jour Emiko risque sa vie et tente de passer inaperçue malgré les limitations que ses concepteurs lui ont imposées génétiquement ou par conditionnement (mouvements saccadés, tendance à la surchauffe, conditionnement servile destiné à brider ses capacités motrices et sensorielles).
Le roman est conçu comme un thriller politico-industriel et peut se lire comme tel, en faisant presque abstraction de ses thématiques les plus fines ; l’action prend même de l’ampleur dans le dernier tiers de l’histoire et à ce titre La fille automate remplit son contrat en matière de divertissement. Mais ce qui fait toute la richesse du roman c’est ce qui apparaît en filigrane,  l’arrière-plan politique, écologique et économique qui sous-tend l’intrigue, ainsi que les questionnements philosophiques qui sont leur corollaire. On aimerait croire qu’il ne s’agit là que de pures spéculations ou de délires science-fictifs, mais ce serait se voiler la face que d’occulter les similitudes entre le monde  post-pétrole de Paolo Bacigalupi et l’évolution actuelle des équilibres planétaires. Si l’auteur américain se montre si critique envers l’attitude des Etats-Unis et de ses grandes firmes agro-industrielles, c’est probablement parce que la ligne rouge a depuis bien longtemps été franchie. La confiscation du vivant, breveté à l’envi par Monsanto, Syngenta et autres apprentis-sorciers contribue à l’appauvrissement de  la biodiversité tout en instaurant une relation de dépendance fortement dissymétriques entre les agriculteurs (en particulier les plus pauvres) et les intérêts privés. On aimerait croire que tout ceci n’arrivera pas, mais il suffit d’observer notre environnement et de réaliser rapidement que le processus a été largement amorcé et que son inertie l’entraîne irrémédiablement vers le chaos. La force de la science-fiction réside dans son extraordinaire puissance d’évocation, dans sa capacité à fabriquer des images prégnantes, dans son aptitude à extrapoler à partir du présent. Force est de constater que le succès du roman de Paolo Bacigalupi s’explique en grande partie par sa volonté de renouer avec cette tradition de l’anticipation sociale et politique ; le moins que l’on puisse dire c’est que pour un premier roman, il s’agit là d’un coup de maître absolument imparable et d’une mise en garde douloureuse à plus d’un titre.

vendredi 31 août 2012

Mars comme si vous y étiez : Voyage, de Stephen Baxter

Tombée quelque peu en désuétude au cours des années soixante dix, après avoir eu ses heures de gloire durant l’âge d’or, la hard science connaît un certain renouveau, grâce à des auteurs comme Greg Egan, Greg Bear ou désormais Stephen Baxter. L’écrivain anglais est devenu un poids lourd dans le domaine de la science-fiction, mais au début de sa carrière il s’est surtout distingué pour plusieurs romans revisitant l’épopée spatiale humaine, au premier rang desquels l’excellent Titan fait figure de coup de maître. Dans Voyage, ce n’est plus le satellite de Saturne que la Nasa tente d’atteindre, mais cette bonne vieille planète Mars qui stimule depuis que l’homme a inventé la lunette astronomique l’imaginaire collectif. Que pourrait-on écrire de bien neuf sur le sujet depuis la publication par Kim Stanley Robinson de son imposante trilogie martienne ? Baxter a sa petite idée sur la question et plutôt qu’écrire une nouvelle saga de terraformation martienne, il imagine une mission d’exploration plus réaliste dans la droite lignée du programme Apollo, moyennant quelques torsions de l’histoire du plus bel effet ; une uchronie un peu light intégralement centrée autour du programme spatial américain et de ses implications politiques et économiques. Un angle d’attaque plutôt bien vu et qui ne manque pas d’originalité.

Afin de justifier la plausibilité de son récit, qui se déroule dans la continuité du programme Apollo sur une vingtaine d’années, Stephen Baxter a habilement modifié quelques éléments de l’histoire américaine ; ainsi Kennedy n’a pas péri dans l’accident de Dallas et continue, y compris après avoir cédé la place à Nixon, à pousser de l’avant le programme spatial américain. Mais la guerre du Vietnam oblige pourtant la nation à revoir ses priorités budgétaires et si la Nasa souhaite lancer un programme martien, elle est vivement incitée à abandonner certains projets couteux. Les sondes Vikings sont annulées et le projet de navette spatiale ne verra finalement jamais le jour. Mais en contrepartie, les chercheurs américains obtiennent les fonds nécessaires pour financer le développement d’un moteur de fusée à propulsion nucléaire. Ce sera la clé de voûte de la mission Arès. C’est la préparation et la réalisation de cette mission unique d’exploration de Mars que le lecteur est amené à découvrir au plus près, puisque l’auteur décrit avec un luxe  de détails l’envers du décor, des tractations politiques jusqu’à la conception du module d’exploration martienne, en passant par l'entraînement des astronautes ou les déboires du développement du moteur nucléaire. A cet effet, Baxter multiplie les personnages et les facettes du programme développé par la Nasa durant quinze ans, tout en alternant deux lignes narratives différentes ; la première suit de manière chronologique le développement du programme Ares (recrutement des astronautes, formation, choix technologiques....) alors que la seconde est centrée sur le déroulement proprement dit du voyage vers Mars. Cette alternance est plutôt bien vue et contribue à dynamiser le récit, tout en préservant un certain suspens.
Mais Baxter n’est pas un auteur de hard science pour rien et son roman est truffé de détails sur les technologies employées, toutes issues de projets et de profils de missions développés dans les années soixante-dix. Rien qui ne soit parfaitement renseigné et documenté, Baxter ne fait que pousser jusqu’à son terme certaines idées développées par la Nasa avant qu’elles ne soient abandonnées pour la plupart, faute de financement et de volonté politique. Il s’en explique d’ailleurs très bien dans une postface tout à fait remarquable, qui fait le point sur les différents projets développés par la Nasa à la suite du programme Apollo. Au point que si l’on fait abstractions des éléments uchroniques et de certains personnages purement inventés pour les besoins du récit, Voyage fait figure de fiction-documentaire de premier choix. A condition évidemment d’être passionné par la conquête spatiale, parce que sur le plan purement formel, Voyage n’est pas nécessairement le roman le plus abouti de l’auteur et ses personnages auraient peut-être mérité un peu plus d’attention. Mais c’est bien là le seul reproche que l’on peut formuler à l’encontre de cette formidable aventure humaine.

vendredi 3 août 2012

Chronique sociale texane version 2 : Texasville, de Laryy McMurtry

Parce que c’est l’été et qu’une immense flemme me paralyse le poignet, mais aussi parce que j’ai déjà abondamment loué les qualités de Larry Mc Murtry, je me contenterai cette fois d’un billet à teneur allégée en matière grasse et donc foncièrement plus court. Texasville est la suite directe de La dernière séance, les principaux protagonistes ont vieilli puisque l’action se déroule une trentaine d’années plus tard. Autre différence, alors que La dernière séance était plutôt centré sur le personnage de Sonny, Texasville offre un contrepoint intéressant en la personne de Duane, son ancien meilleur ami. Duane a fait fortune à l’occasion du boom pétrolier texan avant de se retrouver quasiment ruiné à l’issue du second choc pétrolier et le moins que l’on puisse dire c’est que sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Son entreprise est quasiment en faillite, sa femme multiplie ouvertement les aventures, son fils aîné est devenu dealer, sa fille cadette est émotionnellement instable et les deux derniers, des jumeaux qui entrent tout juste dans leur phase adolescents pénibles, prennent un malin plaisir à le faire tourner en bourrique. Le pitch du roman (la préparation du centenaire de la ville) est bien évidemment un prétexte pour Larry McMurtry, qui s’offre le luxe une nouvelle fois d’examiner à la loupe la petite communauté un brin loufoque de Thalia. Autres temps autres moeurs pourrait-on avancer facilement, mais il est évident que Texasville prend une dimension sociologique accrue si l’on a lu le précédent roman, qui se déroulait à la fin des années cinquante. La société a depuis très largement évolué et le contraste est tout à fait saisissant, voire amusant, d’autant plus que l’auteur a choisi une perspective un peu plus rocambolesque, forçant légèrement le trait dans le registre tragi-comique pour mieux épingler les travers d’une Amérique en perte de repères. Il y a cependant un élément qui n’a guère évolué : quasiment tout tourne autour du sexe et les histoires de coucheries et de tromperies occupent une bonne partie du texte, sans pour autant tomber dans le graveleux ou le soap opera du calibre de Dallas. Mc Murtry est bien plus fin dans sa description des moeurs un peu légères de ces texans des plaines. Le regard qu’il porte sur la famille américaine est sans concession, mais empreint d’une certaine tendresse. Dommage que le roman soit inutilement long, Texasville aurait gagné en puissance et en efficacité s’il avait été légèrement condensé.

samedi 21 juillet 2012

Chronique sociale texane : La dernière séance, de Larry McMurtry

Discrètement mais sûrement, les éditions Gallmeister, créées en 2006 par Oliver Gallmeister et Philippe Beyvin, se font une place dans le secteur de l’édition. Spécialisés dans la littérature américaine leur credo est simple : publier les livres qu’ils voulaient lire et qu’ils ne trouvaient pas en France. Et lorsqu’on jette un coup d’oeil sur leur catalogue, le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils sont en train de réaliser tout simplement un sans-faute ; rares sont les éditeurs à pouvoir se targuer d’afficher un tel niveau de qualité, d’autant plus que l’objet livre et les traductions bénéficient également de beaucoup de soin. On sent la passion qui a oeuvré derrière les choix éditoriaux, nulle place au hasard, nulle tentative de réaliser le “coup” parfait en misant à tout prix sur des locomotives ou des best sellers, Gallmeister publie une littérature qui s’inscrit avant tout dans la durée, dans une perspective quasiment patrimoniale. De la collection Rivages/noir, un journaliste avait affirmé il y a quelques années qu’elle était la pléïade du polar, nul doute que la même comparaison élogieuse s’applique à Gallmeister en ce qui concerne la littérature américaine. L’éditeur propose actuellement quatre grandes collections. “Nature writing” est consacrée à la littérature de la nature et des grands espaces, “Americana” est centrée sur la littérature urbaine ou héritière de la contre-culture américaine, “Noire” est comme son nom l’indique consacrée au polar et la collection “Totem” correspond à du semi-poche. C’est d’ailleurs dans cette collection que l’on retrouve les trois grands romans de Larry McMurtry actuellement traduits en France (La dernière séance, Texas ville et Lonesome Dove). L’auteur américain avait déjà bénéficié d’une diffusion en France, la première traduction datant du début des années 1980, mais le romancier était progressivement retombé dans l’oubli malgré le prestige dont il a été auréolé au cours de sa carrière (le prix Pulitzer pour son roman Lonesome Dove et un oscar pour le scénario du film Le secret de Brokeback Mountain). On ne peut que souligner toute la pertinence de l’éditeur d’avoir donné une nouvelle visibilité à un écrivain de cette envergure.

La dernière séance se déroule comme la plupart des romans de McMurtry au Texas, plus précisément dans la petite ville de Thalia au début des années cinquante. Il s’agit d’une chronique sociale tout en finesse, qui se lit d’une traite et manie avec à peu près autant de bonheur l’humour et la satire, sans dénier pour autant une certaine gravité. Thalia est un modeste bourg de quelques milliers d’habitants, une ville qui vit de l’élevage bovin et du pétrole. On s’y ennuie ferme et les perspectives y sont pour le moins limitées. Le moindre potin y est traqué avec avidité et il n’y a guère que l’équipe de foot du lycée qui rythme un tant soit peu le calendrier local. Sonny et Duane terminent leur scolarité à Thalia et leur maigre prestige repose sur leurs talents discutables de footballeurs ; les deux garçons sont depuis peu autonomes et louent chacun une chambre dans la même pension de famille, qu’ils financent difficilement en travaillant le soir ou le samedi dans les champs de pétrole ou comme livreur de gaz. Lorsqu’ils n’ont pas entraînement ou ne travaillent pas, ils se retrouvent au café ou au billard, attendant avec impatience le jour de paye pour emmener leurs petites amies respectives au cinéma. L’occasion de se livrer à de longs baisers langoureux dans le noir ou à de brèves séances de pelotage sur la banquette d’une voiture. Duane est le plus veinard des deux puisqu’il a la chance de sortir avec la plus jolie fille du coin, la magnifique mais très superficielle Jacy, fille d’un riche magnat de pétrole, alors que Sonny se contente de la boulotte et tout aussi creuse Charlene.
McMurtry aurait pu s’en tenir là et nous livrer une énième variation sur une jeunesse américaine terrassée par l’ennui qui tente désespérément de s’affranchir du carcan insupportable maintenu par une société réactionnaire, pudibonde et franchement rétrograde. Une sorte d’American Graffiti version texane sans les courses de bagnoles. Mais on est finalement assez loin du film de George Lucas, La dernière séance est bien plus fin et surtout moins prude. Durant quelques chapitres on se prend même à en avoir un peu assez de toutes ces considérations sur le sexe débitées par des adolescents à peu près aussi stimulants intellectuellement qu’un groupe de supporters de foot à l’heure de l’apéro. Mais finalement toute l’intelligence de McMurtry et d’apporter également un point de vue adulte et de camper des personnages secondaires franchement passionnants, que ce soit Lois (la mère de l’insupportable Jacy), superbe femme minée par l’alcool et l’ennui qui dégage un profond désespoir tout autant qu’elle fait preuve d’une incroyable lucidité (la lucidité des alcooliques déçus par la vie) ou la très touchante Ruth, la femme effacée de l’entraîneur de l’équipe de foot, tellement dominée par la personnalité brutale de son mari. McMurtry a un talent fou pour esquisser le portrait d’un personnage et lui conférer en quelques mots une incroyable épaisseur. Ce qui est le plus étonnant c’est que même les personnages les plus antipathiques sont toujours extrêmement nuancés, on est très loin d’avoir affaire à un roman manichéen. D’un point de vue sociologique on se situe à une période charnière, en apparence la vie est toujours dictée et réglementée par des conventions et une morale empreintes de valeurs judéo-chrétiennes, mais le vernis craquelle de partout et ce que la morale réprouve chacun commence à le pratiquer de son côté. Même si le pacte social tient bon, jusqu’où résistera-t-il avant de voler en éclat. La réponse n’est pas dans La dernière séance, mais très probablement dans sa suite, Texas Ville, qui se déroule une trentaine d’années plus tard, toujours à Thalia et en présence des mêmes protagonistes. Superbement écrit et non moins bien traduit, La dernière séance est un roman d’une justesse incroyable, à la fois émouvant et drôle, qui propose une vision étonnante de l’Amérique profonde alors que le pays est sur le point de subir une importante mutation sociale et culturelle. Sous couvert de parler du passage de l’adolescence à l’âge adulte, Larry McMurtry se permet en outre de traiter avec brio de la crise de la quarantaine en nous livrant en quelque sorte un roman transgénérationnel. Incontournable !

jeudi 12 juillet 2012

Roman Hard Rock : Armageddon rag, de George R.R. Martin

Parce qu’ils ont longtemps été des symboles de la contre-culture, le rock et les littératures de l’imaginaire font depuis longtemps bon ménage. En témoignent des livres aussi réussis que Fugues de Lewis Shiner, Rock Machine de Norman Spinrad ou bien encore Le temps du twist de Joël Houssin. A noter que l’inverse est également vrai et nombre de groupes se sont inspirés de la fantasy, du fantastique ou de la science-fiction pour nourrir leur imaginaire créatif, que ce soit musicalement ou esthétiquement. On pense évidemment à la scène métal, notamment aux clins d’oeil appuyés de Rhapsody, de Manowar ou de Blind Guardian (la liste est évidemment non exhaustive) à l’univers de la fantasy ou bien encore au fameux Eddie, mascotte terrifiante du groupe Iron Maiden ; mais le phénomène est finalement loin d’être nouveau ou isolé et le sujet mériterait à lui seul un article complet, ce qui n’est évidemment pas l’objectif de ce modeste papier. Ecrit en 1983 et traduit une première fois en 1985 dans notre joyeuse comtée, la réédition (avec une nouvelle traduction) d’Armageddon Rag surfe sur le succès de George R.R. Martin en librairie et à la télévision grâce au Trône de fer ; série qui fait aujourd’hui de l’auteur américain l’un des portes étendard de la fantasy et fatalement l’un des héritiers du maître du genre : J.R.R. Tolkien (bien que les similitudes des oeuvres respectives de chacun soient finalement très très minces). Si l’association entre l’univers de Tolkien et le hard rock relève aujourd’hui du cliché et du marketing, elle n’était qu'embryonnaire au début des années quatre-vingt, à défaut d’être totalement underground, et Martin n’était qu’un jeune auteur en devenir, on lui pardonnera par conséquent cette facilité.

Donc Armageddon rag est un thriller se déroulant dans le milieu de la musique au début des années quatre-vingt. Sander Blair est un ancien journaliste musical, un vieux de la vieille, un radical qui ne jure que par le rock pur et dur, qui glorifie woodstock et crache sur la vague disco des années soixante dix ou le hard FM des années quatre vingt. Dix ans après avoir claqué la porte du magazine qu’il avait créé (le Hedgehog), pour cause de divergence de point de vue avec son associé, le brave Sandy se retrouve à la case départ, sa carrière d’écrivain n’a jamais vraiment décollé et chaque nouveau roman obtient moins de succès que le précédent. Sa vie sentimentale est en berne et le manuscrit de son prochain livre est bloqué à la page trente sept depuis des mois. Aussi lorsqu’on lui propose d’écrire un article sur le meurtre sanglant de l’ancien manager des Nazguls, un groupe mythique dont l’ascension fulgurante fut stoppée net par l’assassinat sur scène du chanteur dix ans plus tôt, Sandy ne se fait guère prier et part mener sa petite enquête, bien décidé à interviewer les trois derniers membres des Nazguls encore en vie. L’enquête est rapidement émaillée d’éléments surnaturels, voire paranormaux, sur fond de crime de sang et de flashbacks vers un passé révolu mais pourtant omniprésent, comme si les événements étaient fatalement amenés à se répéter.

Sur le plan strictement formel le roman est un peu décevant, si Martin prouve qu’il est déjà un écrivain confirmé, sa copie ressemble furieusement à une adaptation stricte et sans relief des techniques de narration issues des ateliers d’écriture chers aux auteurs américains. Certes, le rythme est relativement prenant et l’intrigue se tient, même si elle suscite parfois l’interrogation voire le scepticisme du lecteur, mais dans l’ensemble tout cela est sans surprise et sans génie. Une belle mécanique qui ronronne, mais dont on aimerait qu’elle s’emballe davantage. Musicalement ce n’est pas forcément plus convaincant ; les nostalgiques du bon vieux rock des années soixante seront à la fête, mais les autres seront intimement convaincus que le bonhomme a décidément des oeillères bien opaques sur les yeux, comme si la fureur et la folie créatrice du rock n’avaient jamais eu d’équivalent dans l’histoire de la musique. L’authenticité n’est pas l’apanage des groupes de cette époque, sans compter que Martin a une vision très parcellaire de l’histoire de la musique, il reste centré sur les USA et oublie l’apport majeur du british boom blues et du rock britannique de manière générale (les précurseurs du hard rock sont Anglais, quoi qu’on en dise), sans compter les piques envoyées aux amateurs de musique afro-américaine, un comble ! Que reste-t-il finalement à Armageddon Rag pour sortir son épingle du jeu ? Les personnages aimerait-on pouvoir dire, car s’ils sont stéréotypés et bourrés de clichés, la confrontation entre Sandy et son passé donne lieu à d’intéressantes mises en perspectives. Lui, l’irréductible rocker, le puriste toujours fidèle aux idéaux contre-révolutionnaires des sixties est amené à côtoyer à nouveau ses anciens camarades, et c’est toute l’évolution de la société américaine qui se révèle : la fin des idéaux révolutionnaires, le retour dans le rang de cette jeunesse indisciplinée et la victoire définitive du capitalisme et de la société de consommation. Martin sur ce point a vu juste et se montre particulièrement perspicace dans son analyse de l’état de la société à l’orée des années quatre-vingt, dommage qu’il tourne quelque peu en dérision les seuls personnages restés fidèles à leurs idéaux (Bambi, l’hippie has been, ou bien encore Ananda, la révolutionnaire enragée). A ce titre, le dernier chapitre, voire les deux derniers, apparaissent comme particulièrement mal venus et maladroits. Restent les bons moments du roman, ceux où Martin parle vraiment de musique et oublie pour un temps son intrigue bancale, des instants de pur lyrisme où l’on touche du doigt l’oeuvre d’un groupe qui n’a pas existé et qui pourtant n’a jamais eu autant de substance. De quoi avoir envie de poser  Music to Wake the Dead  sur la platine et de faire péter les watts à s’en déchirer les tympans et ça c’est vraiment très fort.

lundi 25 juin 2012

BD Blues : Lomax, collecteurs de folk songs, de Frantz Duchazeau

Depuis quelques années, le travail de Frantz Duchazeau semble particulièrement inspiré par la musique et par l’histoire du sud des Etats-Unis. Après Le rêve de Meteor Slim, magnifique hommage au blues des années trente, et Les jumeaux de Conoco Station, directement ancré dans le rock n’roll des fifties, le dessinateur et scénariste replonge à nouveau dans les racines de la musique afro-américaine, avec un album consacré à John et Alan Lomax. Le père et le fils Lomax ont joué un rôle fondamental dans l’histoire de la musique américaine grâce à leur travail de collecte et de préservation du patrimoine musical (dans les répertoires folk et blues essentiellement) pour le bénéfice de la bibliothèque du Congrès (l’équivalent de notre BNF pour les Etats-Unis). L’apport des deux musicologues américains est tout simplement inestimable et leur rôle dans l’histoire de la musique n’a pas d’équivalent, durant près de dix ans ils contribuèrent à l’enrichissement des collections de l’Archive of American Folk Song, avant qu’Alan reprenne seul le travail de son père. On leur doit une quantité inestimable d’enregistrements d’artistes afro-américains, que l’on retrouve encore couramment sur les compilations de standards du blues. Ces enregistrements font certes le bonheur des labels peu scrupuleux, qui rééditent à peu de frais ces chansons fondatrices et fondamentales du blues, mais il faut bien comprendre que sans le travail de collecte et d’archivage de John et Alan Lomax, tout un pan de la musique afro-américaine, celle-là même qui constitue les racines originelles du rock, de la soul et du hip-hop, serait tout simplement perdu. Plus que cela, grâce à leur travail de terrain, certains bluesmen sont sortis de l’ombre, tel Leadbelly pour qui Alan Lomax jouera le rôle de producteur ou bien encore Muddy Waters, qu’Alan réussit à convaincre de son potentiel musical et commercial.
  On mesure assez mal, à moins de connaître dans le détail la vie des deux musicologues, la difficulté du travail qu’ils entreprirent dans le courant des années trente. Le blues est alors une musique de ghetto, circonscrite aux états de la région du delta. Cette région, qui ne correspond pas géographiquement au delta du Mississippi n’a pas davantage de réalité administrative, c’est une aire culturelle à cheval sur plusieurs états et qui s’étend de Memphis (Tennessee) au Nord, jusqu’à Vicksburg (Mississippi) au sud, elle est encadrée par le fleuve Mississippi à l’ouest et la Yazoo river à l’est. Le delta représente le sud profond des Etats-Unis, un territoire profondément marqué par la guerre de sécession et encore régi par les lois Jim Crow. C’est une région de plantations de coton où l’esclavage, s’il a disparu officiellement, marque de son empreinte les relations sociales, politiques et économiques ; l’industrie y est marginale et la mécanisation de l’agriculture, alliée à la crise économique, pousse dès les années trente la communauté noire à émigrer vers le nord, en particulier à Chicago et dans une moindre mesure à Saint Louis et Detroit. La plupart de ces migrants emprunteront la route 61, reliant la Nouvelle Orléans à Chicago, ce qui explique le caractère encore mythique de cet itinéraire pour les amateurs de blues.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Frantz Duchazeau s’intéresse à la première campagne de collecte des Lomax (1933). John a déjà dépassé la soixantaine et son fils Alan est alors tout juste âgé de 18 ans, au volant de leur voiture ils sillonnent les routes du sud et enregistrent sur des cylindres de cire les chansons traditionnelles interprétées par les bluesmen locaux. Ils se heurtent ainsi très rapidement à l’hostilité des blancs, qui voient d’un sale oeil deux étrangers troubler l’ordre public, c’est à dire accorder un peu d’attention et de respect à des noirs, ou à la peur de ces derniers, tétanisés par la démarche des deux musicologues. Mais en dépit des difficultés, leur patience et leur obstination finissent par payer et les portes des plantations et des juke joints finissent par s’ouvrir. L’entreprise rencontrant un certain succès, ils obtiennent de la part de la bibliothèque du congrès du nouveau matériel, un phonographe enregistreur de plus de 150 kg qu’il installent dans le coffre de leur Ford. Ils auront l’occasion de l’inaugurer au pénitencier d’Angola, en enregistrant un certain Huddie Ledbetter, alias Leadbelly, qui fut probablement leur plus grande (re)découverte parmi des dizaines d’artistes plus ou moins oubliés aujourd’hui (Stavin Chain, Tom Bradford, Ernest et Paul Jennings...).

Au fil des pages se dessine le portrait de deux hommes unis par des liens d’une force étonnante et par une passion commune : la musique. Deux progressistes qui se moquent des histoires de race et de couleur, transgressent les lois ségrégationnistes et les préjugés pour mener à bien leur démarche artistique et culturelle. La BD de Frantz Duchazeau, illustrée par de magnifiques planches en noir et blanc est une porte ouverte vers le Sud profond, vers ces états pauvres et délaissés par le rêve américain, qui depuis plus d’un siècle ont si peu changé.

mardi 5 juin 2012

Sur la route, de Jack Kerouac

Considéré comme l’oeuvre fondatrice de la beat generation, Sur la route est un roman qui tient une place singulière au sein de la littérature américaine. Jack Kerouac, en dépit de sa notoriété et de son statut d’icône de la contre-culture, n’eut jamais droit de son vivant à la reconnaissance de l’intelligentsia américaine. Très violemment critiqué par les milieux littéraires new yorkais, mais également par ses anciens amis, Kerouac mourut comme meurent tous les artistes maudits, c’est à dire seul et dans le dénuement le plus total (la légende raconte qu’il légua à ses héritiers la somme symbolique de 91 dollars). Aujourd’hui, plus grand monde n’ose remettre en cause son importante contribution littéraire et culturelle, tout juste certains se permettent-ils du bout des lèvres de critiquer son style ou la profondeur de ses textes les plus mystiques (comme par exemple L’écrit de l’éternité d’or). Il n’en demeure pas moins que, cinquante ans plus tard, Sur la route reste l’emblème littéraire d’une génération, celle des beatniks, des hippies et de manière générale du mouvement contestataire entamé à la fin des années cinquante et qui s’épanouit durant les sixties. Aujourd’hui, si  l’oeuvre a perdu de sa puissance contestataire elle reste emblématique de cet esprit libertaire, de cette volonté de rompre avec la société figée, puritaine et autoritaire du lendemain de la seconde guerre mondiale. Au-delà du simple clivage générationnel, le mouvement de la beat generation marque également un tournant dans l’histoire de la littérature, désormais l’écriture se libère des contraintes, ose la spontanéité et la fluidité de l’oralité. Kerouac écrit comme il parle, à toute allure, en laissant libre cours à la puissance des mots qui s’entrechoquent au contact de ses doigts avec la machine à écrire. La légende dit que Sur la route fut écrit en trois semaines sur un rouleau fait de collages de feuilles hétéroclites et assemblées avec fièvre par Kerouac. La vérité est hélas moins séduisante et s’il est vrai que l’auteur américain rédigea son manuscrit sur ce rouleau en quelques semaines, il travaillait déjà sur son livre depuis de très nombreuses années (1948 très exactement, alors que le livre fut publié en 1957)  et il lui fallu environ sept ans, des remaniements importants, des coupures de chapitres entiers et de nombreuses tractations auprès des éditeurs avant que Sur la route ne soit enfin publié. Kerouac en conçut une amertume importante et sa frustration fut l’objet d’une correspondance houleuse avec les éditeurs ou bien encore ses amis du mouvement beat. Assassiné par la critique, qui ne comprenait pas la puissance de l’oeuvre et s’offusquait de ses innovations stylistiques et narratives, Sur la route connut pourtant un succès fulgurant auprès du public, assurant une notoriété importante à l’écrivain américain. Mais ce succès ne lui apporta pourtant jamais la reconnaissance de ses pairs et encore moins la satisfaction personnelle d’avoir atteint son but. Ses oeuvres suivantes furent toujours accueillies avec dédain par l'establishment littéraire et culturel et Kerouac sombra peu à peu dans la mélancolie, l’alcoolisme et les problèmes psychologiques avant de mourir à l’âge de 47 ans d’une hémorragie digestive liée à l’abus d’alcool.




    Le propos de Sur la route est très largement autobiographique et s’inspire des  trois voyages successifs que Jack Kerouac entreprit entre 1947 et 1950 d’un bout à l’autre des Etats-Unis (et accessoirement au Mexique), seul ou en compagnie de ses amis de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la beat generation. Nous sommes donc à la fin des années quarante, Sal Paradise (alias Jack Kerouac) mène une vie d’étudiant bohème, subsistant chichement grâce à sa maigre pension d’ancien combattant, tentant obstinément de percer dans le milieu de la littérature sans grand succès. Quand il n’écrit pas, Sal est entouré de ses potes, des étudiants branchés ou des écrivains en devenir, une bande de saltimbanques plus ou moins défoncés à l’alcool et à la benzédrine, qui parlent de refaire le monde assis dans des fauteuils antédiluviens à moitié déglingués. Jusqu’au jour où l’un de ses amis (Hal Chase dans la vraie vie) lui présente une de ses vieilles connaissances, un fou furieux nommé Dean Moriarty (Neal Cassady). Nerveux, sec, en perpétuel mouvement, doté d’une aura extraordinaire et d’un bagou non moins stupéfiant, Dean a fait les quatre cents coups durant son adolescence et exerce immédiatement sur le petit cercle d’amis new-yorkais une influence considérable. Dean est marié à une magnifique blonde de seize ans, Marylou, avec laquelle il mène une vie totalement foutraque d’un bout à l’autre des États-Unis. Entre Dean, Sal, Carlo (Allen Ginsberg), Old Bull Lee (William Burroughs) et Marylou se crée une étrange alchimie, ils deviennent rapidement inséparables, partagent les mêmes filles (ou les mêmes garçons), boivent, se shootent à la benzédrine, mènent des discussions  interminables destinées à révolutionner la littérature. Déjà en marge, ils se coupent encore davantage des réalités sociales et économiques de l’époque, occupent les logements insalubres, travaillent au coup par coup puis claquent leur paie du jour en cigarettes, alcool et drogues, disparaissent du jour au lendemain de la circulation pour n’émerger que plusieurs jours ou semaines plus tard. En un mot, ils refusent de s’intégrer et vivent à peine mieux que des hobos. Aussi vite arrivé, aussi vite reparti, Dean a donc subitement quitté New York pour rejoindre Denver, en compagnie de Marylou, Carlo Marx et quelques gars de la bande. Terrassé par l’ennui et l’angoisse de la page blanche, Sal décide de les rejoindre, mais sans le sou, il lui faut traverser la moitié des États-Unis par ses propres moyens. Qu’importe, il fourre quelques vêtements dans son sac à dos, choisit deux ou trois de ses livres de chevet (Céline et Proust notamment), prend quelques carnets de notes et part tailler la route. C’est le début d’un long voyage initiatique fait de multiples rencontres et d’incessants allers-retours entre New York, Denver, San Francisco, La Nouvelle Orléans et même le Mexique.


    Que dire de plus par rapport a ce qui a déjà été dit et écrit depuis plus de cinquante ans au sujet de ce livre culte ? Lire Sur la route aujourd’hui n’est certainement pas un choc littéraire, encore moins une expérience mystique ni même une révélation. Le lecteur est appelé à faire un effort, celui de replacer ce livre dans le contexte de sa parution, de s’intéresser un minimum à la période historique concernée et de tenter de comprendre en quoi une bande de branleurs alcooliques a bien pu réussir à révolutionner la société américaine et initier un mouvement culturel incroyablement puissant et novateur. Sur la route marque les débuts de la contre-culture américaine, le roman porte en lui les germes de la beat generation et du flower power. Des millions de gens se retrouveront dans ses propos, dans son énergie folle, dans sa transgression des codes sociaux. Lire Sur la route c’est chausser une vieille paire de godasses, enfiler une parka usée et jeter son baluchon sur le dos pour partir à la découverte des grands espaces ; un voyage fait de rencontres improbables, de coups durs et d’instants de pure contemplation. Lire Sur la route c’est toucher du doigt la liberté, mais plus encore, la goûter à pleine bouche jusqu’à l’ivresse. Alors oui, le style de Kerouac peut déplaire car son écriture gagne en spontanéité ce qu’elle perd en finesse et si les propos du jeune Sal Paradise vous ennuient ou vous paraissent bien trop simplistes, c’est que vous êtes probablement devenu trop vieux pour lire “ces conneries”.




NB : Plusieurs choix s’offrent à vous pour lire Sur la route. Si vous êtes désargenté, optez évidemment pour la version de poche. Si les 28€ de l’édition quarto (accompagnée d’autres romans de Kerouac, dont l’excellent Les clochards célestes, d’extraits de sa correspondances et d’articles divers et variés sur la beat generation) ne vous font pas peur, alors c’est probablement l’édition la plus intéressante, celle qui permet de contextualiser et de découvrir en profondeur l’oeuvre de Jack Kerouac. Quant aux puristes, ils se tourneront vers l’édition du manuscrit original de Sur la route (le fameux rouleau), traduit en français chez Gallimard en 2009.

mercredi 23 mai 2012

Encore un peu de Sud ? La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett

Il n'y a pas de raison, une fois de temps en temps, de se laisser porter par l'air du temps pour choisir une lecture. Et voici une impulsion que je ne regretterai pas ! Plongeons donc dans la touffeur du Mississipi, à Jacksonville pour être exact, en 1963. Là, une jeune demoiselle blanche n'en a pas encore conscience, mais elle n'est plus tout à fait à l'aise dans sa ville après son retour de la faculté. Manque d'espace, manque de liberté, trop de règles, de non-dits... Skeeter Phelan n'a pas envie de se couler dans le moule, mais ne fait pas vraiment ce qu'il faut pour s'en extirper.
A l'autre bout du spectre et de la ville, mais pourtant quotidiennement présentes dans les maisons blanches, voici les bonnes : Aibileen qui aime tant les enfants, et écrire aussi ; Minnie qui ne sait pas tenir sa langue et en est à sa 19e place, mais qu'on embauche quand même tant elle cuisine bien ; Louvenia ; Pascagoula ; Yule May; l'ombre de Constantine... Ces femmes se débattent dans des peurs sans fins et des drames horribles chaque jour, à la merci de leurs patronnes, dont la plus terrible d'entre elles, Miss Hilly, la meilleure amie de Skeeter, la plus parfaite des épouses du Sud. Car si dans le Sud les Blancs tuent les Noirs pur un sourire de travers, la vengeance des Blanches sur les bonnes noires est encore plus terrible, même si elle est au premier abord moins sanglante.
Pourtant, Skeeter et Aibileen vont nouer une relation étonnante, autour d'un projet fou et dangereux : raconter la vie des bonnes noires, témoigner du quotidien de ces femmes omniprésentes, à qui on confie les enfants, mais que personne ne voit vraiment. Cette relation est interdite dans un monde ségrégationniste, mais elle va enrichir plus que les deux personnes qui l'ont initiée.

Ca aurait pu être un livre démonstratif, plein de bons sentiments, un peu lourd à digérer, comme certaine tarte. En fait c'est un feuilleton aux multiples rebondissements qui vous cueille dès le premier chapitre, et qui vous tient en haleine le long des plus de 500 pages de récit. Rien n'y est unicolore, mais tout y est vu du côté des femmes, blanches ou noires, qui subissent toutes, très différemment, la loi des hommes. D'ailleurs, ces derniers ne sont pas non plus des caricatures de Klu Klux Klan. C'est tout un monde dans sa diversité qui nous est présenté, par une fille du pays, et ça se sent. L'auteure a choisi de raconter son récit à trois voix, et construit tout son récit en ménageant ses effets.
Ceux qui connaissent la ségrégation n'apprendront rien de vraiment nouveau dans ce livre savoureux, mais ils se replongeront dans un autre aspect des Etats du Sud, moins tragique que Mississipi Burning, moins people que dans Minuit dans le jardin du bien et du mal (deux histoires d'hommes, essentiellement). Ce Sud, Kathryn Stockett l'aime par dessus tout, et'elle défend à nul autre qu'elle et ses compatriotes (et surtout aux Yankees !) de le critiquer. Ils s'en chargent très bien eux-mêmes, avec cette tendresse qu'on ne peut avoir que pour la terre qui nous a porté et forgé.

dimanche 29 avril 2012

in libris vinum

Le dernier livre d'Etienne Davodeau me permet de parler d'un monde qui s'ouvre petit à petit à mon expérience : le vin. La bande dessinée Les ignorants raconte l'histoire d'une initiation croisée : celle d'Etienne Davodeau au métier de vigneron, et Richard Leroy à la bande dessinée. Un regard croisé joyeux sur deux mondes qui a priori n'ont rien à faire ensemble, mais qui mêlent en fait travail de fond, patience et joie de la dégustation.

Depuis qu'une bédéphile picarde avertie m'a fait découvrir les mauvaises gens d'Etienne Davodeau, j'ai découvert un dessinateur au dessin faussement simple et tout en grisés, mais aussi un raconteur d'histoires exceptionnel, un chroniqueur qui sait faire couler le temps dans ses cases lentement, mais implacablement. Je le suis de loin, mais cette histoire de vin m'a attiré l'oeil, et je suis heureuse d'avoir suivi Richard dans ses vignes d'Anjou. C'est toujours agréable d'avoir un passionné, alors deux...

Bref. Etienne se met à la taille de la vigne et apprend les rudiments de l'agriculture biodynamique, les joies de la vendange et les mystères géologiques des terroirs (sans compter l'élevage en fût), tout en fournissant Richard en bandes dessinées et en lui faisant visiter les imprimeurs, éditeurs, expositions, salons et festivals de bandes dessinée et autres ouvroirs à cases et à bulles, histoire qu'il se fasse une idée de la réalisation d'une bande dessinée. Chaque visite en dehors du vignoble angevin est aussi l'occasion de boire un coup chez un restaurateur ou un confrère... Et tandis qu'Etienne raconte en dessins ses expériences croisées, Richard élève son vin de l'année. Deux plaisirs pour le prix d'un, ça ne se boude pas du tout, surtout si bien raconté !

Et comme c'est la saison des soldes, voici une autre bande dessinée qui parle de vin, une série (la série, ou la mort des crédits...) manga à déguster avec modération : j'ai nommée les gouttes de Dieu ! Cette série compte actuellement 22 tomes, mais à mon avis on est bien parti pour 40... Quand on aime on ne compte pas. Shizuku Kanzaki est le fils du plus célèbre critique japonais de vin Yukata Kanzaki, mais lui-même n'a jamais voulu boire une goutte de vin, malgré une éducation un peu particulière qui tendait à faire de lui le digne successeur de son père. Quand ce dernier meurt, il doit, pour hériter de la fabuleuse cave de son père, découvrir treize vins à partir de leur description : les douze apôtres, et les fameuses "gouttes de Dieu", qui sont pour le critique les vins qui l'ont le plus marqué dans sa vie. Il se retrouve face à un jeune critique de vins très connu, Issei Tominé, adopté à la dernière minute par Yukata Kanzaki. L'un connait le vin par coeur, l'autre a un goût exceptionnellement développé, et une floppée d'amis qui pallieront ses carences théoriques.
La ficelle est bien grosse, mais on s'amuse bien, et surtout on fait le tour du monde des vins, avec un petit côté pédagogique qui ne nuit pas à l'ensemble. En effet, il faut bien expliquer à Shizuku, cette géniale buse, les différences entre les vins, et ce qui fait leur intérêt. Loin de classer les vins, les deux compères qui ont réalisé cette série aux rebondissements improbables, Tadachi Agi et Shu Okimoto, nous baladent de vignobles en cavistes pour nous faire comprendre l'âme du vin, concept très japonais pour un produit très occidental. Chaque tome se termine par un petit carnet d'explications  sur les vins rencontrés pendant la lecture, et des conseils pratiques pour conserver et boire.
Comme dirait un des personnages secondaires de cette série, "si t'aimes pas bois-en pas", mais ce serait dommage de ne pas se laisser aller à ces aventures picaresques autour des meilleurs vins du monde. On s'amuse (certes, il faut aimer un minimum le style manga), et surtout on se pourlèche en espérant un jour goûter le nectar de la vigne...

Aller, pour terminer ces agapes, je vous dirai que cette fin de semaine, nous avons ouvert :
- un Manzoni Bianco 2007 de la Villa di Maser, au nord de Venise. Blanc sec tendant vers le doux, il nous a fait revivre la visite de ce petit bijou d'architecture de manière délicieuse...
- un Montagne blanche des côteaux du Vendômois 2009, issu de la coopérative de Villiers sur Loire. Comme son nom ne l'indique pas c'est un rouge, très original, à tout petit prix. Mais ne cherchez pas ce millésime, on a pris les dernières...
- Un Granello 2008 Barone Ricasoli de Brolio, un vignoble toscan. Du sucre en bouteille, très étonnant. Avec un Royal (gâteau au chocolat) de chez Chichery à Valençay (le meilleur pâtissier de la région, et peut-être même de France, donc du monde), c'était digne du prince des lieux...

C'est un week-end spécial, tout de même... On fait pas ça toutes les semaines !