lundi 16 mars 2026

Une journée dans la vie d'Abed Salama, de Nathan Thrall

 

Peut-on rendre compte de l’immense tragédie qui se déroule depuis plusieurs décennies en Palestine à partir d’un fait divers ? C’est l’angle choisi par Nathan Thrall, journaliste et essayiste américain, dont le livre, Une journée dans la vie d’Abed Salama : anatomie d’une tragédie à Jérusalem, a reçu le prix Pulitzer en 2024. Ce qui tendrait à démontrer qu’à cette question, on peut raisonnablement apporter une réponse positive. 


Un matin de février 2012, un bus scolaire transportant les élèves de l’école maternelle d’Anata, une petite ville palestinienne située en Cisjordanie, à proximité de Jérusalem Est, est renversé par un semi-remorque chargé de matériaux de construction. Le chauffeur avait dû emprunter la route de Jaba, la seule autorisée pour les Palestiniens dans ce secteur, mais réputée dangereuse. A la suite du choc, d’une violence extrême, le vieux bus prend feu et, faute de secours arrivés à temps, six enfants et une enseignante trouvent la mort dans ce terrible accident, sans compter les nombreux blessés. Ce matin là, le petit Milad, âgé de cinq ans, se faisait une joie de partir en excursion de l’autre côté du mur qui entoure Anata comme une prison, avec son petit sac à dos contenant son casse-croûte et quelques friandises, il avait dit au-revoir avec une certaine désinvolture à son papa Abed et à sa maman Haïfa, déjà la tête tournée  vers d’enthousiasmantes perspectives. Ses parents ne le reverront jamais vivant, ils ne récupéreront son petit corps carbonisé que deux jours plus tard, après des heures angoissantes d’incertitude et de multiples démarches épuisantes faute d’information fiable, mais aussi en raison des nombreuses entraves administratives et sécuritaires dont les Palestiniens sont victimes. 


A partir de cet incident dramatique, Nathan Thrall mène une enquête minutieuse et extrêmement bien documentée concernant les raisons qui ont conduit à cette tragédie. Au fil de son récit, la perspective s’élargit et c’est tout un système profondément injuste et inégalitaire qui est mis à nu et analysé en profondeur. N’ayons pas peur des mots, la politique sécuritaire mise en place par les autorités israéliennes à la suite de l’annexion des territoires occupés de Cisjordanie en 1967, s’apparente à une forme ségragation. A la suite des accords d’Oslo, en 1993, la Cisjordanie a été divisée en trois zones. La zone A représente 18% du territoire (essentiellement urbain et densément peuplé) et l’Autorité palestinienne y exerce ses compétences de manière autonome. La zone B représente 22% du territoire et l’Autorité palestinienne n’y exerce qu’un contrôle administratif, la sécurité étant partagée avec les forces de sécurité israéliennes. La zone C, environ 60% des anciens territoires de la Cisjordanie, est sous contrôle total d’Israël et regroupe l’essentiel des terres agricoles et des ressources naturelles, coupant ainsi les Palestiniens de leurs principaux moyens de subsistance et de leurs racines ancestrales. Les principaux centres urbains palestiniens sont entourés d’une enceinte de béton (ou de grilles) haute de plusieurs mètres, ponctuée de nombreux miradors et de checkpoints régulant l’accès des Palestiniens aux différentes zones. Des routes, interdites aux Palestiniens, traversent les territoires occupés pour relier les différentes colonies israéliennes situées dans la zone C et assurer ainsi une forme de continuité entre la patrie mère et ses colonies satellites, illégales sur le plan du droit international, mais largement encouragées par les autorités.


Le livre de Nathan Thrall n’est pas une mise en accusation, mais une analyse sur le long terme. Pour comprendre, il faut remonter aux origines du conflit, aux conditions de la mise en place de l’Etat d’Israël et aux conséquences pour les populations palestiniennes contraintes à l’exil à la suite de la première guerre israélo-arabe (1948). S’ensuit non seulement la nakba (la grande catastrophe), c’est à dire l’exil de centaines de milliers de Palestiniens vers les pays arabes limitrophes (Liban, Syrie, Jordanie), contribuant à déstabiliser encore davantage la région,  mais également un second conflit militaire entre Israël et les pays arabes (guerre de 1967) et deux intifadas. Soit, plus de soixante-dix ans de conflit plus ou moins larvé et deux populations profondément traumatisées et incapables de se réconcilier. Mais Nathan Thrall s’intéresse moins à la dimension politique des événements, qu’à ses conséquences sur le quotidien et sur la vie des Palestiniens, voire même sur l’intime, car les conditions d’occupation de la Cisjordanie sont inévitablement la source de profondes injustices. Morcelés administrativement, archipelisés entre différentes entités régies par les règles différentes, grignotés par l’implantation de colonies illégales, mais soutenues par les autorités israéliennes, les territoires occupés vivent un enfer au quotidien. Nathan Thrall n’évoque que très à la marge les droits bafoués des Palestiniens, les brimades, violences, menaces, et autres exactions dont ils font l’objet de la part des colons ou des militaires de Tsahal, souvent en toute impunité ; l’auteur préfère accentuer sa démonstration sur des lignes de fractures plus profondes et qui mettent davantage encore en péril la société palestinienne, comme le très difficile accès au logement ou à l’emploi du fait du cloisonnement des zones, le manque d’écoles, de structures éducatives et de manière globale d’infrastructures. Ce qui pour nous est une évidence, à savoir la liberté de se déplacer dans une continuité territoriale n’existe pas dans les territoires occupés. Les structures familiales sont atomisées et au sein même de certaines familles, les droits ne sont pas les mêmes.


C’est l’ampleur de cette culture de la ségrégation que Nathan Thrall dévoile, qui, au-delà des frictions de la vie quotidienne qu’elle engendre, révèle un mal très profondément enraciné où l’altérité n’a plus de place où chaque incident peut se transformer en tragédie. Comme l’écrit l’auteur, si des ados palestiniens avaient envoyé des pierres sur une voiture israélienne, l’armée serait intervenue dans les minutes qui suivaient, alors pour quelles raison, alors même qu’une épaisse fumée s’élevait au dessus de l’accident, que de nombreux appels sollicitaient une  aide d’urgence, la caserne des pompiers la plus proche (mais située en zone israélienne) ou l’armée, qui elle aussi aurait pu être sur place en rapidement, n’ont pas été capables d’intervenir ? Pour quelles raisons les checkpoints n’ont pas été ouverts pour laisser passer les ambulances ? Pour quelles raison rien n’a été correctement coordonné pour limiter l’ampleur du désastre ? A ces questions, Nathan Thrall ne propose aucune réponse simpliste, mais sa démonstration n’en demeure pas moins implacable. 


lundi 2 février 2026

Last night, de James Salter

 

Il y a de cela quelques années, en écoutant France Inter, j’entends Eva Bester (mais ma mémoire peut me jouer des tours) mentionner Un bonheur parfait, roman d’un écrivain que je ne connaissais pas jusqu’à présent, James Salter. Le propos est assez court, mais suffisamment intriguant pour piquer ma curiosité. Ni une ni deux, je me procure l’ouvrage. Las, il faut croire que ma rencontre avec l’écrivain américain eut lieu trop tôt, ou bien n’étais-je pas dans le bon état d’esprit, le bon “mood” comme disent les gens branchés, car après quelques chapitres, je repose l’ouvrage en me disant que je le lirai plus tard. Jusqu’à ce que, miracle de la sérendipité, en faisant récemment quelques recherches sur Raymond Carver, je tombe à nouveau sur James Salter. Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, c’est ce que je me propose de vous faire découvrir à travers cette chronique. 


Mais pour que vous compreniez ce revirement de situation, posons préalablement quelques jalons. Premièrement, j’adore Raymond Carver, dont je possède à peu de choses près l’intégralité des oeuvres. Deuxièmement, j’adore les nouvellistes américains. Non pas parce que je les considère meilleurs que les autres, mais tout simplement parce qu’aux Etats-Unis, jusqu’à une époque récente, la nouvelle était encore une forme littéraire majeure, qui avait une place dans le paysage éditorial. C’est bien simple, cherchez un équivalent français du New Yorker, moi, personnellement, je n’ai jamais trouvé. Il n’y a guère que le secteur de la science-fiction qui lui ait accordé une place de choix en France. Certains souriront à cette évocation, mais aux Etats-Unis, même le magazine Playboy accordait une place importante à cette forme de littérature, en publiant des nouvelles de très bon niveau  dans ses pages (Margarett Atwood, Vladimir Nabokov, Gabriel Garcia Marquez ou bien encore James Baldwin). Il ne m’appartient pas d’analyser les raisons de cette différence culturelle majeure, je n’en ai ni les compétences ni les moyens, mais le constat est bien là : en France les écrivains écrivent peu de nouvelles et les éditeurs ne montrent guère d’enthousiasme à en publier. J’ai croisé quantité d’élèves au cours de ma carrière, tenaillés par l’envie d’écrire…. et qui débutaient invariablement par un roman (hop, direct, je commence par la face nord de l’Everest). Dans mon entourage, on me propose régulièrement des romans, mais jamais de recueils de nouvelles. Désespérant, un peu comme l’état de la poésie dans notre beau pays où le roman semble être la forme ultime et exclusive de littérature. Peut-être suis-je victime de mon propre parcours de lecteur, qui agit comme un prisme déformant, mais honnêtement, à mon âge, je pense avoir une bonne vision d’ensemble du paysage littéraire actuel.  


Donc, j’aime la nouvelle et j’en lis très régulièrement, même si cela ne se retrouve pas forcément dans la ligne éditoriale de ce blog, tout simplement parce que faire la chronique d’un recueil de nouvelles demande davantage de travail pour ne pas tomber dans le piège du simple catalogue. Bref, en manque de textes courts de qualité, je me tourne à nouveau vers Raymond Carver, en quête d’un recueil que j’aurais éventuellement manqué (peu probable) et, miracle du numérique, je finis par tomber à nouveau sur James Salter. Enfin, ce miracle je le dois à nouveau au service public de Radio France et à Olivier Cohen, éditeur de Raymond Carver et de James Salter, qui me mettent sur la piste de  Last night


Ce recueil regroupe l’ensemble des nouvelles écrites et publiées par l’auteur américain tout au long de sa carrière (vous pourrez donc faire l’impasse sur ses deux recueils précédents Bangkok et American Express, d’autant plus que Last night contient en sus quatre textes inédits), soit 22 récits, ce qui laisse deviner un auteur peu prolifique dont la plume est rare et donc d’autant plus précieuse. On voyage beaucoup dans ce recueil, de l’Espagne à l’Italie, en passant par Paris et les Etats-Unis évidemment, mais les lieux ont ici moins d’importance que les thèmes parfaitement universels qui sont évoqués. La mélancolie y est omniprésente, tout comme la solitude et cette incapacité qui empêche les hommes de se comprendre. On y parle de trahison, d’adultère, d’usure du couple et on y croise des personnages hantés par leurs souvenirs au point de les préférer à la réalité et des fulgurances qui ne peuvent appartenir qu’à un auteur de génie. 


Il existe évidemment quelques similitudes entre l’écriture de Raymond Carver et celle de James Salter, mais elles sont finalement moins évidentes qu’on pourrait le croire au premier abord. Certes, les deux écrivains sont évidemment de grands nouvellistes, c’est incontestable, et leur style ciselé va droit à l’essentiel. C’est probablement cette forme d’ascétisme stylistique qui les rapproche, ainsi qu’un art consommé du croquis, chacun brillant par cette capacité à décrire avec une rare efficacité un personnage en quelques lignes, mais la prose de Salter est cependant moins brute, un brin plus élégante et, surtout, beaucoup plus sensuelle. L’ancrage dans le réel et l’exploration des relations humaines, du couple en particulier, sont également un trait commun, mais à la différence de Carver, qui s’intéressait essentiellement aux petites gens, les personnages de Salter évoluent dans un univers plus cossu, plus policé, plus élégant…. mais tout aussi cruel et impitoyable. Enfin, les deux écrivains américains font preuve d’une grande maîtrise de l’ellipse, des silences et du non-dit dans leurs récits, ainsi que d’une rare capacité à tenir à distance le pathos pour mieux observer la profondeur et la complexité de leurs personnages. Il n’en demeure pas moins que leur sens de la narration peut avoir quelque chose de déstabilisant par leur capacité à faire entrer le lecteur dans un récit non pas par le début, mais par le milieu (entre nous, c’est sans doute là la marque des plus grands nouvellistes, qui ont parfaitement compris qu’une nouvelle n’est pas un roman en réduction, mais un genre à part entière). Propulsé au cœur d’une scène, sans repère, le lecteur doit prendre ses marques sans aide et sans béquille, reconstituer les enjeux et tout ce qui n’est pas explicitement raconté. C’est sans doute ce qui rend cette littérature si exigeante et décourage certains lecteurs, ceux qui préfèrent davantage être guidés et pris par la main. Mais plus important, il y a chez Salter et chez Carver cette capacité à générer du sens. Une fois le recueil terminé, il reste cette impression tenace qu’on a lu quelque chose d’essentiel doté d’une profondeur de champ rarement égalée. 


« On croit connaître quelqu'un, parce qu'on dîne avec lui ou qu'on joue aux cartes, mais en réalité, on ne le connaît pas. C'est toujours une surprise. On ne sait rien. »


mardi 6 janvier 2026

L'envers du temps, de Wallace Stegner

 

Écrivain admiré et multi-primé durant la seconde partie du XXème siècle, Wallace Stegner était quelque peu passé dans l’oubli à l’orée des années 2000. C’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette volonté de remettre en lumière l'œuvre de cet écrivain américain devenu quelque peu confidentiel. Ce n’est guère étonnant et correspond parfaitement à la ligne éditoriale initiale de l’éditeur, qui, ne l’oublions pas, était tournée vers le nature writing à ses débuts. Depuis, l’offre de l’éditeur s’est étoffée et sa ligne éditoriale est devenue nettement moins lisible, voire un tantinet foutraque. Sans compter les choix de couverture hasardeux et nettement moins sobres que par le passé (oui, je râle si je veux, rendez-nous Gallmeister des débuts). Mais quel rapport avec le “nature writing” me direz-vous. Certes, cela ne saute pas aux yeux au regard des thématiques développées dans ses romans les plus connus, mais Wallace Stegner passe pour être l’un des pionniers de l’école de Montana et a eu pour élèves, lorsqu’il enseignait à l’université du Wisconsin puis dans son ateliers d’écriture de Stanford, des écrivains aussi prestigieux que Larry McMurtry, Edward Abbey ou bien encore Raymond Carver (sans compter que Jim Harrison le tenait pour l’un de ses principaux inspirateurs). Si son engagement écologiste ne saute pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut également s’éloigner quelque peu de son œuvre fictionnelle et aller piocher dans ses essais, dont on peut avoir un aperçu en français avec Lettres pour le monde sauvage, publié aussi chez Gallmeister. Quelques années après sa mort en 1993, Stegner suscita la controverse au sujet de l’un de ses romans, Angle d’équilibre, dans lequel il aurait copié des passages entiers des mémoires de l’écrivaine Mary Hallock Foote. Une fausse note, qui ternit quelque peu son image et sa mémoire, mais ne doit pourtant pas remettre fondamentalement en cause la qualité globale de son œuvre, tout du moins, au regard de ce que j’ai pu en lire. 


Publié en 1977, L’envers du temps (à ne pas confondre avec le roman éponyme de John Brunner) est plus ou moins la suite de La montagne en sucre, mais il peut se lire indépendamment.  Wallace Stegner est alors au sommet de son art, mais aussi beaucoup plus âgé et cela se ressent évidemment dans le traitement thématique du roman aussi bien que sous sa plume. On y suit les pérégrinations de Bruce Mason, un brillant ambassadeur sur le point de prendre sa retraite, qui retourne sur les lieux de son enfance, à Salt Lake City, à la suite du décès du dernier membre de sa famille. Vieux, seul et quelque peu déstabilisé par ses retrouvailles avec un passé qu’il avait largement occulté, Mason est constamment assailli par ses souvenirs. Des ombres hantent cette ville. Une rue, un immeuble, une fragrance… tout lui rappelle son enfance difficile avec un père peu aimant et taciturne et une mère attentionnée mais soumise à son mari. Le roman ne cesse de naviguer entre le présent et le passé, dans une dialectique fascinante qui éclaire à chaque page un peu plus le personnage complexe de Mason. Rétrospectivement, au rythme d’une succession d’instantanés, c’est à la construction même de sa personnalité que l’on assiste, à la révélation des lignes de fracture qui constituent le personnage qu’il s’est construit à travers ses errances amoureuses et ses difficultés familiales. Brillant, combatif, complexe, Mason semble à l’occasion de ce retour aux sources, totalement dépassé par cette explosion de souvenirs, comme si la chape de plomb s’était brusquement soulevée pour déverser son flot de mélancolie. Alors peu à peu, Mason renoue avec son passé traumatique, se console et se pardonne, puis referme définitivement cette page de sa vie, qu’il avait tant bien que mal tenté d’occulter. 


Maîtrisé de bout en bout, L’envers du temps impressionne par la maîtrise insolente de sa construction narrative et sa gestion impeccable de l'ellipse (ceux qui ont lu La montagne en sucre seront évidemment avantagés sur ce point… ou pas, si vous voulez préserver une certaine  part de mystère à cette chronique familiale vous pouvez même tenter de lire L’envers du temps en premier). Un exercice loin d’être évident lorsqu’on navigue ainsi entre le présent et le passé. L’ensemble est porté par un style élégant et souvent poétique, infusant une douce mélancolie teintée parfois d’une pointe d’amertume. Alors oui, certains y trouveront quelques longueurs, reprocheront à Stegner ses transitions parfois très subtiles entre les différentes époques, qui nécessitent de porter un certaine attention à sa lecture, mais n’est-ce pas donc là le prix d’une certaine exigence littéraire. 

mardi 18 novembre 2025

Les étoiles s'éteignent à l'aube, de Richard Wagamese

 

Écrivain et journaliste ojibwé de nationalité canadienne, Richard Wagamese est l’auteur d’une quinzaine de livres dont seulement trois ont été traduits en français aux éditions Zoé (éditeur suisse parfaitement recommandable, dont je vous invite à consulter le superbe catalogue). L’auteur est hélas décédé prématurément en 2017 à l’âge de 61 ans, laissant derrière lui une œuvre plusieurs fois primée au Canada, mais inachevée. Son éditeur prendra cependant le parti de publier à titre posthume son dernier roman (Starlight), dont l’auteur n’a jamais rédigé la fin. Fortement influencée par son enfance difficile, la bibliographie de Richard Wagamese est évidemment marquée par ses origines et son identité amérindienne, éclairant par son témoignage sincère et engagé le destin tragique d’une nation dont le combat pour retrouver son identité originelle et sa fierté n’a de cesse. 


Les étoiles s’éteignent à l’aube, dont le titre rêveur et poétique s’éloigne quelque peu du titre originel (“Medecine walk”) est un roman âpre et difficile, qui confine parfois à l’épure, mais qui touche juste. Franklin Starlight, tout juste âgé de 16 ans, est appelé par son père, atteint d’une maladie incurable et proche de sa dernière heure. Le jeune homme n’a jamais vraiment connu cet homme qui dit être son père, élevé par celui qu’il appelle le “vieil homme”, dans une ferme isolée au milieu des plaines. Taiseux, proche de la nature, dur à la tâche, Franklin semble être à l’opposé de son père, grande gueule et alcoolique notoire, qui depuis des années vit au jour le jour dans une ville minière sale et misérable. L’homme n’est plus que l’ombre de lui-même, la peau sur les os, il crache des glaires de sang et tient à peine debout.  Mais le plus étonnant, c’est que le père, qui semblait avoir oublié définitivement ses origines indiennes, demande au fils de le conduire dans la montagne, pour qu’il puisse y mourir à l’image de ses ancêtres, comme un guerrier. Franklin n’a pas vraiment envie d’assister son père dans cette marche funèbre, il connaît peu cet homme qui lui a fait mille promesses sans jamais en tenir une seule et qui semble s’être toujours désintéressé de lui. Mais sur l’insistance du “vieil homme” qui l’a élevé, Franklin se laisse fléchir et, accompagné de son seul cheval et d’un peu d’équipement, entreprend d’assister son père dans ce long voyage vers la mort. On l’imagine aisément, ce cheminement est l’occasion pour le père et le fils d’enfin se découvrir, de renouer avec leurs origines et pour Franklin de comprendre les traumatismes qui ont poussé son père à le délaisser et à errer sans but de petit boulot en petit boulot. 


Ce qui frappe en premier lieu le lecteur qui découvre la prose de Richard Wagamese, c’est d’une part son parti-pris stylistique et d’autre part son authenticité féroce. Le style est épuré, presque sec, mais pourtant incroyablement puissant dans sa capacité à générer des images fortes et prégnantes. On y perçoit toute la rudesse de cette vie dure et retirée du monde, mais également toute la beauté d’un monde simple et sans artifices. Pas de faux-semblants ni de place pour la comédie ou la duperie, rien n’est artificiel dans ces montagnes où la nature s’impose à ceux qui osent s’y aventurer. Ainsi Franklin, à qui le “vieil homme” a su transmettre des valeurs essentielles et des savoirs ancestraux, évolue en harmonie dans cet environnement âpre et sauvage, prend soin de son père, le guidant physiquement vers le lieu de son dernier repos et l’amenant progressivement à se confier sur son passé douloureux. Un passé qu’il avait enfoui au plus profond de lui-même, s’efforçant de l’oublier, se coupant  ainsi de ses propres racines, de sa culture. Le fils montre donc la voie, inversant les rôles, faisant preuve d’une sagesse qui devrait être l’apanage des plus expérimentés, mettant à nue la personnalité de son père, pour mieux assurer leur réconciliation avec leur histoire familiale, mais également avec leurs racines les plus ancestrales. A noter qu’il existe une adaptation graphique de ce superbe roman, publiée aux éditions sarbacane. 


jeudi 30 octobre 2025

BD biographique : Tsar Bomba, de Fabien Grolleau et Cyril Elophe




En 1948, Andreï Sakharov, jeune physicien prometteur, est contacté par les services secrets de Béria et se retrouve dans un lieu secret. L'Installation est le laboratoire de pointe dont rêve tout physicien. Il a été conçu pour réaliser la bombe atomique soviétique. Sakharov et ses collègues se mettent au travail, réalisent la bombe et mettent au point peu à peu la tsar bomba, la plus puissante bombe qui ait jamais existé au monde.

Sakharov, coupé du monde mais pas des réalités autour de lui, voit au-delà du défi technique et scientifique prend peu à peu conscience des ravages de la bombe et des radiations, et de l'absurdité de la course aux armements entre les USA et l’URSS. Ainsi va la vie d’Andreï Sakharov, à la fois concepteur du plus grand engin de mort qu’on ait réalisé et dissident du régime.

Un dessin en ligne claire, une palette de couleurs retreintes aux tons beige, gris et rouge et une mise en page particulièrement soignée viennent en appui de cette remarquable biographie. Les pleines pages conçues comme des affiches de propagande nous replongent dans l’époque de la guerre froide. Les schémas de la bombe sont des œuvres étonnantes, tout comme les trois séquences oniriques du livre.

Une très grande réussite !

Fabien Grolleau et Cyril Elophe, Tsar Bomba ou les paradoxes d'Andreï Sakharov, chez Glénat 

vendredi 14 mars 2025

Essai d'utilité publique : Les prophètes de l'IA, de Thibault Prévost

L’Humanité apprendra-t-elle jamais de ses erreurs ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture du brillant essai de Thibault Prévost, Les prophètes de l’IA. Alors que l’ordre du monde connaît de profonds bouleversements et que nos démocraties assistent impuissantes à la montée des extrêmes, bousculées de part et d’autre par les velléités impérialistes des grandes puissances (USA, Chine et Russie), les oligarques de la tech poussent leur avantage à la suite de la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles, à laquelle ils ont largement contribué par leur puissance financière et leur mainmise sur les systèmes d’information (réseaux sociaux ou médias traditionnels). Certes, en allant un peu vite, on pourrait relever comme des relents de fin de République de Weimar et établir des similitudes avec la montée des idéologies fascistes dans les années trente. Mais notre époque a aussi ses spécificités et si les comparaisons ont parfois un certain intérêt pédagogique, elles ont aussi leurs limites. Le livre de Thibault Prévost n’est pas un livre sur la technologie, mais un essai politique à portée sociétale, et son plus grand mérite est d’éclairer avec une certaine acuité ce qui se passe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Alors que nombre de décideurs politiques, d’économistes, d’experts en géopolitique semblent tomber des nues et par la même occasion du piédestal sur lequel ils s’étaient eux-mêmes perchés, Thibault Prévost explique, met en perspective et nous permet de mieux comprendre les origines de ces bouleversements qui semblent avoir fracturé la société américaine et littéralement renversé la table. Bien sûr, les plus susceptibles de céder aux réactions épidermiques invoqueront la folie qui s’est emparé des responsables politiques américains, leur inconstance proche de la traîtrise ou bien encore leur immaturité crasse doublée d’un manque de culture historique consternant, mais tout ceci est finalement  surtout médiatique. Derrière cette diplomatie du bulldozer se cache en réalité un véritable projet politique et sociétal, dont le clientélisme et le népotisme ne sont que les révélateurs. Mais ne vous méprenez pas, rien de complotiste dans mes propos, tout ceci relève du domaine public, les projets d’Elon Musk, de Peter Thiel ou bien encore de Sam Altman n’ont rien de secret, pas plus que leurs positions politiques ou bien encore leur idéologie. Depuis des années, ces milliardaires de la tech, s’abreuvent aux mêmes courants de pensée, côtoient les mêmes gourous et autres philosophes réactionnaires et n’ont jamais caché leurs idées nauséabondes.


Fort bien direz-vous, mais que vient faire l’intelligence artificielle dans cette affaire, en quoi est-elle le socle de l’offensive des oligarques de la Silicon Valley et pourquoi cherchent-ils désespérément à nous vendre l’idée selon laquelle l’humanité serait arrivée à un point de bascule de son histoire (la fameuse singularité, cette destination finale au terme de laquelle, le développement de l’IA aurait atteint un tel niveau qu’il engendrerait un emballement de la croissance économique et des changements imprévisibles dans la société). Et si tout ceci n’était finalement que de la poudre aux yeux, une vaste fumisterie destinée ni plus ni moins qu’à prendre le pouvoir, économiquement bien sûr en remplaçant tout simplement l’actuel complexe militaro-industriel par une nouvelle forme de domination économique fondée cette fois sur la maîtrise des datas et la captation des flux financiers, mais également politiquement puisque nos chantres libertariens vouent une haine tenace à l’égard de l’Etat fédéral, mais font pourtant tout pour capter un maximum de subventions cachées et autres financements publics. SpaceX en est un exemple flagrant puisque l’entreprise d’Elon Musk ne tient debout que grâce aux subsides de la NASA, les financements publics permettant ainsi de ne pas répercuter les coûts de développement sur les offres commerciales de l’entreprise. Pour simplifier, si les coûts de lancement d’un lanceur Falcon 9 sont si attractifs pour les opérateurs privés, c’est parce que les opérateurs publics crachent au bassinet sans broncher. Comment tout cela est-il possible ? Et bien tout simplement parce qu’Elon Musk, à défaut d’être un ingénieur génial, est un petit malin qui a bien compris qu’en infiltrant les sphères du pouvoir tout en imposant un discours médiatique hyperbolique (mais parfaitement décorrélé des réalités techniques et scientifiques) il fabrique du récit national et invente un destin à une nation qui se cherche de nouveaux rêves de grandeur. Quel rapport avec l’IA ? Et bien il s’agit ni plus ni moins que de la même recette avec quelques ingrédients différents.


La course folle vers l’IA


Force est de constater qu’actuellement le petit monde de la Tech semble pris d’une fièvre irrationnelle pour tout ce qui touche à l’IA, et en particulier à l’IA générative. Mais un peu comme un poulet à qui l’on aurait coupé la tête, sa course folle paraît quelque peu erratique et son but incertain…. mais pas pour tout le monde. Si l’utilité de l’IA générative semble quelque peu discutable (nous ne parlons pas ici d’IA spécialisées dans le domaine du médical ou de la recherche scientifique, qui ont démontré leurs capacités) et sert essentiellement à tricher à des élèves et des étudiants en mal d’inspiration (ainsi qu’à des webmasters de sites putaclics), OpenAi, Meta, Anthropic et consort semblent persuadés que ce champ disciplinaire représente le nouvel Eldorado de la tech. Au regard des investissements absolument considérables que représente l’IA, on est en droit de se poser des questions concernant le retour sur investissement. Cette course folle ne serait-elle pas plutôt une fuite en avant pour échapper le plus longtemps possible à l’éclatement de la bulle financière qui menace le secteur ? On pourrait nous rétorquer qu’Amazon a mis des années avant d’être rentable (essentiellement grâce à ses investissements dans le cloud, ce n’est pas la vente de livres qui lui rapporte de l’argent), que ce fut également le cas de Tesla ou bien encore de Meta… oui, mais là les investissements n’ont absolument plus rien à voir. Amazon construisait des infrastructures qui au final ont été rentables, Tesla développait une technologie prometteuse pour un marché qui ne demandait qu’à être conquis, Meta a su capter le marché de l’attention… Pour l’instant, ChatGPT et ses petits copains semblent surtout alimenter la machine à buzz et engloutissent des dizaines de milliards de dollars d’investissements chaque année (rappelons que D. Trump a annoncé un programme de 500 milliards de dollars d’investissements). Entraîner puis entretenir des LLM coûte extrêmement cher, en raison des coûts structurels gigantesques que représente l’IA, notamment en matière de consommation énergétique. Loin d’être une machine à cash Open Ai, pour ne citer qu’elle, perd de l’argent chaque fois qu’un de ses 250 millions d’utilisateurs utilise ses services et la startup ne semble guère avoir de stratégie pour parvenir à la rentabilité (à 200€ par mois, l’abonnement pro fait perdre de l’argent à la société, qui anticipait en décembre une perte de 5 milliards de dollars à la fin de son exercice fiscal). Autant dire que, quoi qu’il arrive, ce n’est sans doute pas auprès du grand public que l’IA générative trouvera son modèle économique. Gérées avec un amateurisme qui frôle l’escroquerie, ces startups de la tech absorbent des milliards de dollars et peinent à trouver le moindre équilibre. Pour ne citer à nouveau qu’Open AI, l’entreprise, qui n’est pas valorisée en bourse, s'apprête à lancer une nouvelle levée de fonds de 40 milliards de dollars (en plus des 20 milliards de dollars investis depuis sa création)… pour une entreprise qui n’a toujours pas rapporté le moindre dollar de bénéfice. On pourrait arguer du fait que la société finira bien par gagner de l’argent, c’est sans doute oublier que le secteur est ultra concurrentiel et que les autres firmes américaines ou chinoises sont arrivées à peu près au même niveau technologique, parfois avec des moyens bien plus raisonnables (Mistral en France ou bien DeepSeek en Chine). Face à cette impasse, les oligarques de la tech n’ont plus guère d’autre stratégie que de nous vendre rien moins que la super intelligence artificielle, une sorte de panacée tech, qui promet de supplanter l’intelligence humaine. Un Monsieur Propre de l’IA, qui laverait plus blanc que blanc, sauverait  la planète et guérirait les écrouelles. 


Vendre la fin du monde….. et la solution qui va avec


Quelque chose semble néanmoins relever de la dissonance cognitive dans ce discours. D’un côté les chantres de l’IA nous promettent monts et merveilles, de l’autre, parfois les mêmes, nous assurent que l’IA est devenue une menace pour l’humanité, que le développement d’une super intelligence risque de supplanter l’homme, voire de l’éradiquer de la surface de la planète (oui, ça ressemble un peu beaucoup au scénario de Terminator). Un discours de fin du monde aux consonances étrangement religieuses qui incite Thibault Prévost à qualifier les grands patrons de cette nouvelle tech de “prophètes de l’IA”, eux-mêmes largement abreuvés par les discours techno-fascisants de gourous libertariens, qui ont désormais pignon sur rue dans la Silicon Valley et dont les idées ont largement envahi les campus de Stanford aussi bien que les open-space de Meta, Google ou OpenAI. Lisez la prose révoltante de Curtis Yarvin, dont Elon Musk ou Peter Thiel (autre milliardaire de la tech ayant largement financé la campagne de Donald Trump) se font les relais, ou bien encore les délires transhumanistes de Nick Bostrom, chantre par ailleurs d’un discours halluciné sur l’immortalité de la race humaine ou bien la colonisation des confins de l’espace. Évidemment, se rapprocher des décideurs politiques (dans une forme de lobbying maximisé), c’est s’assurer d’avoir une oreille attentive et c’est pousser en faveur de décisions favorables au transhumanisme.  Bostrom souffle le chaud et le froid, tantôt euphorique, il nous vend l’extension de la vie au-delà de la mort (transplanter sa personnalité dans un supercalculateur), tantôt alarmant il évoque la fin de l’humanité, incitant les politiques à se désintéresser du présent et des questions sociales, pour se focaliser sur l’avenir de la race humaine, sur les successeurs d’homo-sapiens (c’est à dire sur les post-humains, humains augmentés et autres délires techno-hallucinés). 

Mais quelle est donc la raison de cette dissonance dans le discours de ces faux prophètes et pourquoi rencontre-t-elle un tel succès auprès de puissants totalement subjugués ? L’une des premières raisons, c’est que ces milliardaires n’ont plus grand chose d’autre à acheter que le futur, leur richesse est tellement colossale que le seul horizon qui les fasse rêver c’est celui du post-humanisme. Préserver leur jeunesse, accroître désespérément leur vie, conquérir les étoiles, il n’y a guère que cette perspective qui puisse encore les faire rêver. L’autre partie de la réponse réside dans la finalité de ce discours en apparence contradictoire. Inquiéter les masses populaires (par la sidération essentiellement) en leur faisant miroiter la perspective d’une super-intelligence qui, à terme, supplantera l’humanité, tout en assurant que les géants de la la tech et les grands maîtres de l’IA travaillent sur la question, c’est ce poser en sauveur ultime. Voyez, nous seuls, grands argentiers et experts es-IA, sommes capables d’empêcher par notre expertise que ce grand cataclysme arrive. Nous sommes les seuls à avoir les compétences nécessaires  pour empêcher l’humanité de disparaître. En somme, ces figures christiques des temps modernes nous vendent à la fois la fin du monde et la solution qui va avec. Diaboliquement génial et d’un cynisme consommé. Ce qui se passe résulte tout simplement de la conjonction des intérêts des capital-risqueurs et des oligarques de la tech, qui entretiennent une bulle spéculative dont ils n’ont absolument aucun intérêt à ce qu’elle éclate. En revanche, ce qui est certain, c’est que si ces prophètes de malheur souhaitent balayer d’un revers de la main l’ancien monde, leur nouveau monde n’est rien d’autre qu’un cache-misère pour une nouvelle forme d’exploitation des classes laborieuses. Une nouvelle forme de violence structurelle et systémique qui n’a d’autre objectif que de déshumaniser et d’atomiser nos structures sociales et politiques (autrement dit, la démocratie).

 

mercredi 5 mars 2025

Polar sans prétention : Quand vient la nuit, de Dennis Lehane

 

Avec pas moins de quatre romans adaptés au cinéma (Mystic River, Shutter Island, Gone baby gone et enfin Quand vient la nuit), Dennis Lehane est probablement l’un des auteurs les plus (pardonnez-moi l’expression) “bankable” de la scène littéraire américaine contemporaine. Cela en fait-il pour autant un gage de qualité, rien n’est moins sûr. Mystic River m’avait laissé de marbre et Shutter Island m’était littéralement tombé des mains ; autant dire que bonhomme ne partait pas avec les meilleures cartes en mains avec ce Quand vient la nuit, qui semblait cocher toutes les bonnes cases du roman mineur coincé entre deux best-sellers d’envergure. 


Faux calme au physique imposant, Bob est un solitaire dont on peine à saisir pleinement la personnalité avant que l’adversité ne vienne en révéler la nature profonde. Célibataire par défaut, peu enclin à se lier d’amitié avec le premier venu, Bob semble s’être résigné à une vie un peu morne et sans aspérités. Dans la vie Bob tient le bar de son cousin Marv, dans un quartier de Boston plus ou moins quadrillé par les gangs de trafiquants de drogue. D’ailleurs, le bar n’appartient plus vraiment à son cousin, mais plutôt à un caïd de la mafia tchétchène, qui l’utilise comme façade à son trafic. Un soir, deux malfrats braquent le bar et s’enfuient avec 5000 dollars, de l’argent sale évidemment, qui n’appartient ni à Bob ni à Marvin, mais au très peu commode Chovka, qui entend bien récupérer le fruit de son business. Mais en réalité, le gentil Bob n’en a pas grand chose à faire, en rentrant chez lui il a découvert un pauvre chiot dans une poubelle, l’animal avait été violemment battu et lâchement abandonné par son maître. Au même moment, une jeune femme, Nadia, observe Bob dans la rue et intervient pour lui donner un coup de main. Ces deux rencontres fortuites vont bouleverser la vie de Bob et donner une toute autre tournure à son existence. Mais une chose est certaine, quand le bonheur frappe à la porte, il ne faut jamais chercher des noises à un garçon comme Bob.


Quand vient la nuit est un bon petit polar sans prétention, n’y cherchez pas un quelconque chef d'œuvre, l’ambition de l’auteur n’a pas d’autre visée que de proposer une histoire bien construite et une ambiance suffisamment prenante pour emmener le lecteur jusqu’au bout de son intrigue. Le point fort du roman réside néanmoins dans l’épaisseur de ses personnages, dont la personnalité et la profonde humanité se révèlent par petites touches au fil du récit. C’est évidemment Bob qui est le plus attachant, avec sa vraie gentillesse et sa fausse naïveté, il révèle face à l’adversité toute sa force de caractère et son courage. Mais Nadia n’est pas en reste et son personnage est très intriguant également. On pourra tiquer sur quelques scènes un poil “too much”, pas tant par leur violence que par leur côté quelque peu improbable, voire leur complaisance vis à vis du crime organisé (le cliché du caïd lucide et grand seigneur est un peu irritant, d’autant plus qu’il est opposé d’une manière un brin manichéenne à celui de la petite frappe au coeur noir et aux agissements  odieux). Il n’empêche que l’on prend un certain plaisir à suivre ce récit d’une fausse simplicité, qui ménage quelques petites surprises à son lecteur et sait emprunter quelques chemins détournés pour parvenir à ses fins.