En ce qui me concerne, Arthur Nersesian était jusqu’à la semaine dernière un parfait inconnu et ce Fuck up n’évoquait absolument rien, même pas un nébuleux souvenir glané au fil de mes recherches bibliographiques. Rien d’étonnant à cela puisque ce roman, publié aux Etats-Unis en 1991 et inspiré en partie par la jeunesse de l’auteur dans le New-York du début des années 80, n’avait jusqu’à présent jamais été publié en France. Pourquoi a-t-il fallu plus de trente ans pour qu’un éditeur se réveille enfin et décide subitement d’en financer la traduction ? Mystère, mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il serait de mauvais aloi de faire la fine bouche et de ne pas céder à la curiosité. D’autant plus que la bête dépasse tout juste les 300 pages et que les écrivains underground américains m’ont jusqu’à présent rarement déçu.
Le roman se déroule donc dans les bas fonds de New York au début des années 80, alors que la grande cité de la côte Est ne s’est pas encore gentrifiée et grouille en son coeur d’une populace bigarrée et haute en couleur : écrivains ratés, poètes misérables, trimardeurs en tous genres, yuppies aux dents qui rayent le parquet et autres réalisateurs arty…. East Village c’est un peu la cour des miracles à toute heure du jour ou de la nuit. Le narrateur, âgé d’une petite vingtaine, n’est pas le moindre de ces énergumènes. Après des études universitaires plus ou moins réussies, il tente de se construire un avenir professionnel, mais semble particulièrement mal s’y prendre. Peu fiable, veule et sans personnalité marquée, il collectionne les petits boulots minables, se contentant de peu, prêt à mettre sa fierté de côté et ses rares principes à la poubelle. Embauché pour un salaire de misère dans un cinéma, il drague l’une de ses collègues, se fait virer de son appartement par sa petite amie (loin d’être dupe) et dans la foulée de son boulot. A la rue, sans un dollar en poche, le jeune homme semble encore croire à sa bonne fortune lorsqu’il surprend une conversation dans le métro entre une jeune femme et l’un de ses amis, cette dernière lui conseillant de se présenter de sa part dans un obscur cinéma de l’east side pour se faire embaucher comme gérant. Il n’en fallait pas moins à notre jeune opportuniste, qui s’empresse de se faire passer pour celui qu’il n’est pas afin de décrocher le boulot. Ce qu’il ne sait pas en revanche, c’est qu’il s’agit d’un cinéma gay et que pour être embauché il lui faut faire partie de cette communauté. Le reste de l’histoire est l’avenant et glisse de situations rocambolesques en situations rocambolesques, en une errance aussi cocasse que consternante, voire parfois dérangeante.
Si vous aimez les scénarios taillés au cordeau usant de ressorts narratifs classiques et éprouvés, il est clair que ce Fuck up ne vous conviendra pas le moins du monde tant ce roman s’avère destructuré par de nombreux aspects. Séminal, joyeusement déjanté et parfaitement foutraque, Fuck up est aussi sombre que drôle, mais ne se montre jamais complaisant vis-à-vis de son sujet. Pas d'esbroufe ou de surenchère dans la provoc chez Arthur Nersesian, mais au contraire la volonté de témoigner d’une certaine époque à la fois terriblement dure, mais aussi étonnamment insouciante et décomplexée. On pourrait y voir une forme de nihilisme et on n’aurait pas forcément tort, mais Nersesian ne revendique rien, ne brocarde personne pas plus qu’il ne met en accusation. L’auteur américain se contente de raconter un New York qui désormais n’existe plus, vivier saumâtre gorgé de vitalité tout autant que lieu de perdition parfaitement amoral. Mais au fond, sa littérature n’est rien d’autre (et c’est déjà beaucoup) qu’une expérience à la fois esthétique, sensorielle et intellectuelle parfaitement décomplexée et totalement hallucinée. Fuck up est donc indiscutablement un livre important dans l’histoire de la littérature américaine, mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, pas forcément une lecture indispensable pour tout le monde.





