lundi 2 novembre 2026

Littérature américaine underground : Fuck up, d'Arthur Nersesian

 

Allez, je l’avoue, il suffit qu’un éditeur se fende d’un petit bandeau signalant “œuvre culte” sur la couverture pour que tout esprit critique me fasse subitement défaut. Si, en sus, la quatrième de couverture mentionne quelques extraits flatteurs de critiques littéraires en vue, je rends définitivement les armes et l’ouvrage atterrit directement sur ma pile à lire.  La chair est faible nous dit l’adage, eh bien je vous confirme que l’esprit l’est tout autant face aux sirènes d’un marketing bien ficelé. Mais relativisons cet échec de notre esprit critique en gardant en tête que  la majorité des gens choisissent leurs livres en fonction de la couverture et que chaque année des centaines de milliers d’exemplaires du Goncourt sont écoulés alors même qu’ils ne seront probablement jamais ouverts, en encore moins lus, par leurs acheteurs. Après cette attaque gratuite et facile à l’encontre de nos amis les éditeurs, qui n’en demandaient pas tant, revenons à nos moutons et tentons de déterminer si ce Fuck up mérite le qualificatif  “d’oeuvre culte”. D’ailleurs, à bien y réfléchir, qui distribue ce label et correspond-il à un cahier des charges bien précis ? Non, je déconne, revenez, c’était pour rire. 


En ce qui me concerne, Arthur Nersesian était jusqu’à la semaine dernière un parfait inconnu et ce Fuck up n’évoquait absolument rien, même pas un nébuleux souvenir glané au fil de mes recherches bibliographiques. Rien d’étonnant à cela puisque ce roman, publié aux Etats-Unis en 1991 et inspiré en partie par la jeunesse de l’auteur dans le New-York du début des années 80, n’avait jusqu’à présent jamais été publié en France. Pourquoi a-t-il fallu plus de trente ans pour qu’un éditeur se réveille enfin et décide subitement d’en financer la traduction ? Mystère, mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il serait de mauvais aloi de faire la fine bouche et de ne pas céder à la curiosité. D’autant plus que la bête dépasse tout juste les 300 pages et que les écrivains underground américains m’ont jusqu’à présent rarement déçu. 


Le roman se déroule donc dans les bas fonds de New York au début des années 80, alors que la grande cité de la côte Est ne s’est pas encore gentrifiée et grouille en son coeur d’une populace bigarrée et haute en couleur : écrivains ratés, poètes misérables, trimardeurs en tous genres, yuppies aux dents qui rayent le parquet et autres réalisateurs arty…. East Village c’est un peu la cour des miracles à toute heure du jour ou de la nuit. Le narrateur, âgé d’une petite vingtaine, n’est pas le moindre de ces énergumènes. Après des études universitaires plus ou moins réussies, il tente de se construire un avenir professionnel, mais semble particulièrement mal s’y prendre. Peu fiable, veule et sans personnalité marquée, il collectionne les petits boulots minables, se contentant de peu, prêt à mettre sa fierté de côté et ses rares principes à la poubelle. Embauché pour un salaire de misère dans un cinéma, il drague l’une de ses collègues, se fait virer de son appartement par sa petite amie (loin d’être dupe) et dans la foulée de son boulot. A la rue, sans un dollar en poche, le jeune homme semble encore croire à sa bonne fortune lorsqu’il surprend une conversation dans le métro entre une jeune femme et l’un de ses amis, cette dernière lui conseillant de se présenter de sa part dans un obscur cinéma de l’east side pour se faire embaucher comme gérant. Il n’en fallait pas moins à notre jeune opportuniste, qui s’empresse de se faire passer pour celui qu’il n’est pas afin de décrocher le boulot. Ce qu’il ne sait pas en revanche, c’est qu’il s’agit d’un cinéma gay et que pour être embauché il lui faut faire partie de cette communauté. Le reste de l’histoire est l’avenant et glisse de situations rocambolesques en situations rocambolesques, en une errance aussi cocasse que consternante, voire parfois dérangeante. 


Si vous aimez les scénarios taillés au cordeau usant de ressorts narratifs classiques et éprouvés, il est clair que ce Fuck up ne vous conviendra pas le moins du  monde tant ce roman s’avère destructuré par de nombreux aspects. Séminal, joyeusement déjanté et parfaitement foutraque, Fuck up est aussi sombre que drôle, mais ne se montre jamais complaisant vis-à-vis de son sujet. Pas d'esbroufe ou de surenchère dans la provoc chez Arthur Nersesian, mais au contraire la volonté de témoigner d’une certaine époque à la fois terriblement dure, mais aussi étonnamment insouciante et décomplexée. On pourrait y voir une forme de nihilisme et on n’aurait pas forcément tort, mais Nersesian ne revendique rien, ne brocarde personne pas plus qu’il ne met en accusation. L’auteur américain se contente de raconter un New York qui désormais n’existe plus, vivier saumâtre gorgé de vitalité tout autant que lieu de perdition parfaitement amoral. Mais au fond, sa littérature n’est rien d’autre (et c’est déjà beaucoup) qu’une expérience à la fois esthétique, sensorielle et intellectuelle parfaitement décomplexée et totalement hallucinée. Fuck up est donc indiscutablement un livre important dans l’histoire de la littérature américaine, mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, pas forcément une lecture indispensable pour tout le monde. 




vendredi 16 octobre 2026

Souffle livresque : Alexis Zorba, de Nikos Kazantzaki

 

Publié en 1946, Alexis Zorba peut être qualifié de grand classique de la littérature grecque contemporaine, ce qui rétrospectivement peut paraître quelque peu paradoxal, puisque le roman ne souleva guère l’enthousiasme lors de sa parution. C’est l’édition française, publiée en 1947, qui fut à l’origine de son succès populaire, suscitant l’enthousiasme bien au-delà des frontières. L’adaptation cinématographique par Michael Cacoyannis (Zorba le Grec, 1964), avec Anthony Quinn et Alan Bates, couronna ce succès planétaire, lui conférant le statut d'œuvre populaire majeure du XXème siècle, Alexis Zorba symbolisant désormais partout à travers la planète l’âme et la mentalité grecques.


Le récit débute dans une taverne du Pirée où le narrateur, un intellectuel qui se pique de philosophie et travaille sur un livre consacré à Bouddha, fait la rencontre d’Alexis Zorba, un sexagénaire encore dans la force de l’âge, fort en gueule et au tempérament aventurier. Piqué au vif par l’un des ses amis, qui l’a qualifié de “souris papivore”, le narrateur à pour projet de se rendre en Crète pour y exploiter une mine de lignite et se confronter ainsi aux réalités d’une vie de travailleur. Zorba, sûr de sa force et de sa longue expérience, persuade le futur entrepreneur de l’embaucher comme contremaître, le charmant par son caractère exubérant et son charisme. Sur place, les deux hommes sont accueillis comme des personnalités de la plus haute importance par les habitants du modeste village qui abrite l’ancienne mine de lignite, mais délaissant l’hospitalité des notables, ils préfèrent s’installer chez Mme Hortense, une ancienne courtisane qui tient un hôtel qui relève davantage de l’installation de fortune que du palace étoilé. Mais qu’à cela ne tienne, nos deux compères font feu de tout bois et se laissent porter par la douceur du climat crétois, initiant un nouveau style de vie à mi-chemin entre le sybaritisme le plus pur et l’ascétisme plus ou moins rigoriste (si si, c’est possible). Tout pourrait opposer ces deux caractères, l’un raffiné et sophistiqué, le second plus sanguin et instinctif ; mais pourtant, au fil des jours, s’installe une véritable complicité et une amitié solide, faite de discussions philosophiques passionnées  sous l’égide de la voûte céleste, bercés par le rythme hypnotique du ressac et la caresse d’une brise marine. Face à son patron, qui prend une posture d’entrepreneur aventureux qui ne lui sied pourtant guère, Zorba le volcanique fait office de parfait contrepoint. Sanguin, éruptif, à la limite de l’hyperactivité, il ne ménage pas sa peine au travail, mais entend bien récolter les fruits de son labeur. Il rêve de destin grandiose, d’honneur et de superbe… tout en gardant les pieds profondément ancrés dans la Terre, dans une réalité concrète et tangible. Personnalité dyonisiaque, Zorba est une force de la nature aux multiples destins, un esprit libre qui vient percuter par sa radicalité les certitudes du narrateur et ses différentes postures, souvent théoriques et assez peu compatibles avec la réalité du terrain. La quête de bouddha initiée par la narrateur est littéralement balayée par l’énergie inspirante d’un Zorba qui affirme sa liberté en assouvissant ses désirs profonds, bien loin de l’ascèse à laquelle le bouddhisme s’évertue de tendre. L’énergie et le souffle vital de Zorba s’opposent à l’immobilisme du narrateur qui croit agir par la pensée mais s’enferme dans l’inaction.



Récit burlesque voire parfois grotesque, qui flirte allègrement avec la philosophie épicurienne version yaourt zéro pourcent, Alexis Zorba amuse autant qu’il irrite  tant il se complaît parfois dans sa propre satisfaction narcissique et son folklorisme débridé. Il n’empêche qu’on peut parfaitement se laisser bercer par ce récit fluide et enlevé porté par une certaine verve et un vent de liberté qui ne manquent pas de fraîcheur. Alexis Zorba, par bien des aspects, a mal vieilli, mais il a encore de beaux restes et son étoile brillera sans doute encore longtemps au firmament de la littérature mondiale, tout simplement parce qu’il reste animé par un incroyable élan vital. 

lundi 16 mars 2026

Une journée dans la vie d'Abed Salama, de Nathan Thrall

 

Peut-on rendre compte de l’immense tragédie qui se déroule depuis plusieurs décennies en Palestine à partir d’un fait divers ? C’est l’angle choisi par Nathan Thrall, journaliste et essayiste américain, dont le livre, Une journée dans la vie d’Abed Salama : anatomie d’une tragédie à Jérusalem, a reçu le prix Pulitzer en 2024. Ce qui tendrait à démontrer qu’à cette question, on peut raisonnablement apporter une réponse positive. 


Un matin de février 2012, un bus scolaire transportant les élèves de l’école maternelle d’Anata, une petite ville palestinienne située en Cisjordanie, à proximité de Jérusalem Est, est renversé par un semi-remorque chargé de matériaux de construction. Le chauffeur avait dû emprunter la route de Jaba, la seule autorisée pour les Palestiniens dans ce secteur, mais réputée dangereuse. A la suite du choc, d’une violence extrême, le vieux bus prend feu et, faute de secours arrivés à temps, six enfants et une enseignante trouvent la mort dans ce terrible accident, sans compter les nombreux blessés. Ce matin là, le petit Milad, âgé de cinq ans, se faisait une joie de partir en excursion de l’autre côté du mur qui entoure Anata comme une prison, avec son petit sac à dos contenant son casse-croûte et quelques friandises, il avait dit au-revoir avec une certaine désinvolture à son papa Abed et à sa maman Haïfa, déjà la tête tournée  vers d’enthousiasmantes perspectives. Ses parents ne le reverront jamais vivant, ils ne récupéreront son petit corps carbonisé que deux jours plus tard, après des heures angoissantes d’incertitude et de multiples démarches épuisantes faute d’information fiable, mais aussi en raison des nombreuses entraves administratives et sécuritaires dont les Palestiniens sont victimes. 


A partir de cet incident dramatique, Nathan Thrall mène une enquête minutieuse et extrêmement bien documentée concernant les raisons qui ont conduit à cette tragédie. Au fil de son récit, la perspective s’élargit et c’est tout un système profondément injuste et inégalitaire qui est mis à nu et analysé en profondeur. N’ayons pas peur des mots, la politique sécuritaire mise en place par les autorités israéliennes à la suite de l’annexion des territoires occupés de Cisjordanie en 1967, s’apparente à une forme ségragation. A la suite des accords d’Oslo, en 1993, la Cisjordanie a été divisée en trois zones. La zone A représente 18% du territoire (essentiellement urbain et densément peuplé) et l’Autorité palestinienne y exerce ses compétences de manière autonome. La zone B représente 22% du territoire et l’Autorité palestinienne n’y exerce qu’un contrôle administratif, la sécurité étant partagée avec les forces de sécurité israéliennes. La zone C, environ 60% des anciens territoires de la Cisjordanie, est sous contrôle total d’Israël et regroupe l’essentiel des terres agricoles et des ressources naturelles, coupant ainsi les Palestiniens de leurs principaux moyens de subsistance et de leurs racines ancestrales. Les principaux centres urbains palestiniens sont entourés d’une enceinte de béton (ou de grilles) haute de plusieurs mètres, ponctuée de nombreux miradors et de checkpoints régulant l’accès des Palestiniens aux différentes zones. Des routes, interdites aux Palestiniens, traversent les territoires occupés pour relier les différentes colonies israéliennes situées dans la zone C et assurer ainsi une forme de continuité entre la patrie mère et ses colonies satellites, illégales sur le plan du droit international, mais largement encouragées par les autorités.


Le livre de Nathan Thrall n’est pas une mise en accusation, mais une analyse sur le long terme. Pour comprendre, il faut remonter aux origines du conflit, aux conditions de la mise en place de l’Etat d’Israël et aux conséquences pour les populations palestiniennes contraintes à l’exil à la suite de la première guerre israélo-arabe (1948). S’ensuit non seulement la nakba (la grande catastrophe), c’est à dire l’exil de centaines de milliers de Palestiniens vers les pays arabes limitrophes (Liban, Syrie, Jordanie), contribuant à déstabiliser encore davantage la région,  mais également un second conflit militaire entre Israël et les pays arabes (guerre de 1967) et deux intifadas. Soit, plus de soixante-dix ans de conflit plus ou moins larvé et deux populations profondément traumatisées et incapables de se réconcilier. Mais Nathan Thrall s’intéresse moins à la dimension politique des événements, qu’à ses conséquences sur le quotidien et sur la vie des Palestiniens, voire même sur l’intime, car les conditions d’occupation de la Cisjordanie sont inévitablement la source de profondes injustices. Morcelés administrativement, archipelisés entre différentes entités régies par les règles différentes, grignotés par l’implantation de colonies illégales, mais soutenues par les autorités israéliennes, les territoires occupés vivent un enfer au quotidien. Nathan Thrall n’évoque que très à la marge les droits bafoués des Palestiniens, les brimades, violences, menaces, et autres exactions dont ils font l’objet de la part des colons ou des militaires de Tsahal, souvent en toute impunité ; l’auteur préfère accentuer sa démonstration sur des lignes de fractures plus profondes et qui mettent davantage encore en péril la société palestinienne, comme le très difficile accès au logement ou à l’emploi du fait du cloisonnement des zones, le manque d’écoles, de structures éducatives et de manière globale d’infrastructures. Ce qui pour nous est une évidence, à savoir la liberté de se déplacer dans une continuité territoriale n’existe pas dans les territoires occupés. Les structures familiales sont atomisées et au sein même de certaines familles, les droits ne sont pas les mêmes.


C’est l’ampleur de cette culture de la ségrégation que Nathan Thrall dévoile, qui, au-delà des frictions de la vie quotidienne qu’elle engendre, révèle un mal très profondément enraciné où l’altérité n’a plus de place où chaque incident peut se transformer en tragédie. Comme l’écrit l’auteur, si des ados palestiniens avaient envoyé des pierres sur une voiture israélienne, l’armée serait intervenue dans les minutes qui suivaient, alors pour quelles raison, alors même qu’une épaisse fumée s’élevait au dessus de l’accident, que de nombreux appels sollicitaient une  aide d’urgence, la caserne des pompiers la plus proche (mais située en zone israélienne) ou l’armée, qui elle aussi aurait pu être sur place en rapidement, n’ont pas été capables d’intervenir ? Pour quelles raisons les checkpoints n’ont pas été ouverts pour laisser passer les ambulances ? Pour quelles raison rien n’a été correctement coordonné pour limiter l’ampleur du désastre ? A ces questions, Nathan Thrall ne propose aucune réponse simpliste, mais sa démonstration n’en demeure pas moins implacable. 


lundi 2 février 2026

Last night, de James Salter

 

Il y a de cela quelques années, en écoutant France Inter, j’entends Eva Bester (mais ma mémoire peut me jouer des tours) mentionner Un bonheur parfait, roman d’un écrivain que je ne connaissais pas jusqu’à présent, James Salter. Le propos est assez court, mais suffisamment intriguant pour piquer ma curiosité. Ni une ni deux, je me procure l’ouvrage. Las, il faut croire que ma rencontre avec l’écrivain américain eut lieu trop tôt, ou bien n’étais-je pas dans le bon état d’esprit, le bon “mood” comme disent les gens branchés, car après quelques chapitres, je repose l’ouvrage en me disant que je le lirai plus tard. Jusqu’à ce que, miracle de la sérendipité, en faisant récemment quelques recherches sur Raymond Carver, je tombe à nouveau sur James Salter. Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, c’est ce que je me propose de vous faire découvrir à travers cette chronique. 


Mais pour que vous compreniez ce revirement de situation, posons préalablement quelques jalons. Premièrement, j’adore Raymond Carver, dont je possède à peu de choses près l’intégralité des oeuvres. Deuxièmement, j’adore les nouvellistes américains. Non pas parce que je les considère meilleurs que les autres, mais tout simplement parce qu’aux Etats-Unis, jusqu’à une époque récente, la nouvelle était encore une forme littéraire majeure, qui avait une place dans le paysage éditorial. C’est bien simple, cherchez un équivalent français du New Yorker, moi, personnellement, je n’ai jamais trouvé. Il n’y a guère que le secteur de la science-fiction qui lui ait accordé une place de choix en France. Certains souriront à cette évocation, mais aux Etats-Unis, même le magazine Playboy accordait une place importante à cette forme de littérature, en publiant des nouvelles de très bon niveau  dans ses pages (Margarett Atwood, Vladimir Nabokov, Gabriel Garcia Marquez ou bien encore James Baldwin). Il ne m’appartient pas d’analyser les raisons de cette différence culturelle majeure, je n’en ai ni les compétences ni les moyens, mais le constat est bien là : en France les écrivains écrivent peu de nouvelles et les éditeurs ne montrent guère d’enthousiasme à en publier. J’ai croisé quantité d’élèves au cours de ma carrière, tenaillés par l’envie d’écrire…. et qui débutaient invariablement par un roman (hop, direct, je commence par la face nord de l’Everest). Dans mon entourage, on me propose régulièrement des romans, mais jamais de recueils de nouvelles. Désespérant, un peu comme l’état de la poésie dans notre beau pays où le roman semble être la forme ultime et exclusive de littérature. Peut-être suis-je victime de mon propre parcours de lecteur, qui agit comme un prisme déformant, mais honnêtement, à mon âge, je pense avoir une bonne vision d’ensemble du paysage littéraire actuel.  


Donc, j’aime la nouvelle et j’en lis très régulièrement, même si cela ne se retrouve pas forcément dans la ligne éditoriale de ce blog, tout simplement parce que faire la chronique d’un recueil de nouvelles demande davantage de travail pour ne pas tomber dans le piège du simple catalogue. Bref, en manque de textes courts de qualité, je me tourne à nouveau vers Raymond Carver, en quête d’un recueil que j’aurais éventuellement manqué (peu probable) et, miracle du numérique, je finis par tomber à nouveau sur James Salter. Enfin, ce miracle je le dois à nouveau au service public de Radio France et à Olivier Cohen, éditeur de Raymond Carver et de James Salter, qui me mettent sur la piste de  Last night. 


Ce recueil regroupe l’ensemble des nouvelles écrites et publiées par l’auteur américain tout au long de sa carrière (vous pourrez donc faire l’impasse sur ses deux recueils précédents Bangkok et American Express, d’autant plus que Last night contient en sus quatre textes inédits), soit 22 récits, ce qui laisse deviner un auteur peu prolifique dont la plume est rare et donc d’autant plus précieuse. On voyage beaucoup dans ce recueil, de l’Espagne à l’Italie, en passant par Paris et les Etats-Unis évidemment, mais les lieux ont ici moins d’importance que les thèmes parfaitement universels qui sont évoqués. La mélancolie y est omniprésente, tout comme la solitude et cette incapacité qui empêche les hommes de se comprendre. On y parle de trahison, d’adultère, d’usure du couple et on y croise des personnages hantés par leurs souvenirs au point de les préférer à la réalité et des fulgurances qui ne peuvent appartenir qu’à un auteur de génie. 


Il existe évidemment quelques similitudes entre l’écriture de Raymond Carver et celle de James Salter, mais elles sont finalement moins évidentes qu’on pourrait le croire au premier abord. Certes, les deux écrivains sont évidemment de grands nouvellistes, c’est incontestable, et leur style ciselé va droit à l’essentiel. C’est probablement cette forme d’ascétisme stylistique qui les rapproche, ainsi qu’un art consommé du croquis, chacun brillant par cette capacité à décrire avec une rare efficacité un personnage en quelques lignes, mais la prose de Salter est cependant moins brute, un brin plus élégante et, surtout, beaucoup plus sensuelle. L’ancrage dans le réel et l’exploration des relations humaines, du couple en particulier, sont également un trait commun, mais à la différence de Carver, qui s’intéressait essentiellement aux petites gens, les personnages de Salter évoluent dans un univers plus cossu, plus policé, plus élégant…. mais tout aussi cruel et impitoyable. Enfin, les deux écrivains américains font preuve d’une grande maîtrise de l’ellipse, des silences et du non-dit dans leurs récits, ainsi que d’une rare capacité à tenir à distance le pathos pour mieux observer la profondeur et la complexité de leurs personnages. Il n’en demeure pas moins que leur sens de la narration peut avoir quelque chose de déstabilisant par leur capacité à faire entrer le lecteur dans un récit non pas par le début, mais par le milieu (entre nous, c’est sans doute là la marque des plus grands nouvellistes, qui ont parfaitement compris qu’une nouvelle n’est pas un roman en réduction, mais un genre à part entière). Propulsé au cœur d’une scène, sans repère, le lecteur doit prendre ses marques sans aide et sans béquille, reconstituer les enjeux et tout ce qui n’est pas explicitement raconté. C’est sans doute ce qui rend cette littérature si exigeante et décourage certains lecteurs, ceux qui préfèrent davantage être guidés et pris par la main. Mais plus important, il y a chez Salter et chez Carver cette capacité à générer du sens. Une fois le recueil terminé, il reste cette impression tenace qu’on a lu quelque chose d’essentiel doté d’une profondeur de champ rarement égalée. 


« On croit connaître quelqu'un, parce qu'on dîne avec lui ou qu'on joue aux cartes, mais en réalité, on ne le connaît pas. C'est toujours une surprise. On ne sait rien. »


mardi 6 janvier 2026

L'envers du temps, de Wallace Stegner

 

Écrivain admiré et multi-primé durant la seconde partie du XXème siècle, Wallace Stegner était quelque peu passé dans l’oubli à l’orée des années 2000. C’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette volonté de remettre en lumière l'œuvre de cet écrivain américain devenu quelque peu confidentiel. Ce n’est guère étonnant et correspond parfaitement à la ligne éditoriale initiale de l’éditeur, qui, ne l’oublions pas, était tournée vers le nature writing à ses débuts. Depuis, l’offre de l’éditeur s’est étoffée et sa ligne éditoriale est devenue nettement moins lisible, voire un tantinet foutraque. Sans compter les choix de couverture hasardeux et nettement moins sobres que par le passé (oui, je râle si je veux, rendez-nous Gallmeister des débuts). Mais quel rapport avec le “nature writing” me direz-vous. Certes, cela ne saute pas aux yeux au regard des thématiques développées dans ses romans les plus connus, mais Wallace Stegner passe pour être l’un des pionniers de l’école de Montana et a eu pour élèves, lorsqu’il enseignait à l’université du Wisconsin puis dans son ateliers d’écriture de Stanford, des écrivains aussi prestigieux que Larry McMurtry, Edward Abbey ou bien encore Raymond Carver (sans compter que Jim Harrison le tenait pour l’un de ses principaux inspirateurs). Si son engagement écologiste ne saute pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut également s’éloigner quelque peu de son œuvre fictionnelle et aller piocher dans ses essais, dont on peut avoir un aperçu en français avec Lettres pour le monde sauvage, publié aussi chez Gallmeister. Quelques années après sa mort en 1993, Stegner suscita la controverse au sujet de l’un de ses romans, Angle d’équilibre, dans lequel il aurait copié des passages entiers des mémoires de l’écrivaine Mary Hallock Foote. Une fausse note, qui ternit quelque peu son image et sa mémoire, mais ne doit pourtant pas remettre fondamentalement en cause la qualité globale de son œuvre, tout du moins, au regard de ce que j’ai pu en lire. 


Publié en 1977, L’envers du temps (à ne pas confondre avec le roman éponyme de John Brunner) est plus ou moins la suite de La montagne en sucre, mais il peut se lire indépendamment.  Wallace Stegner est alors au sommet de son art, mais aussi beaucoup plus âgé et cela se ressent évidemment dans le traitement thématique du roman aussi bien que sous sa plume. On y suit les pérégrinations de Bruce Mason, un brillant ambassadeur sur le point de prendre sa retraite, qui retourne sur les lieux de son enfance, à Salt Lake City, à la suite du décès du dernier membre de sa famille. Vieux, seul et quelque peu déstabilisé par ses retrouvailles avec un passé qu’il avait largement occulté, Mason est constamment assailli par ses souvenirs. Des ombres hantent cette ville. Une rue, un immeuble, une fragrance… tout lui rappelle son enfance difficile avec un père peu aimant et taciturne et une mère attentionnée mais soumise à son mari. Le roman ne cesse de naviguer entre le présent et le passé, dans une dialectique fascinante qui éclaire à chaque page un peu plus le personnage complexe de Mason. Rétrospectivement, au rythme d’une succession d’instantanés, c’est à la construction même de sa personnalité que l’on assiste, à la révélation des lignes de fracture qui constituent le personnage qu’il s’est construit à travers ses errances amoureuses et ses difficultés familiales. Brillant, combatif, complexe, Mason semble à l’occasion de ce retour aux sources, totalement dépassé par cette explosion de souvenirs, comme si la chape de plomb s’était brusquement soulevée pour déverser son flot de mélancolie. Alors peu à peu, Mason renoue avec son passé traumatique, se console et se pardonne, puis referme définitivement cette page de sa vie, qu’il avait tant bien que mal tenté d’occulter. 


Maîtrisé de bout en bout, L’envers du temps impressionne par la maîtrise insolente de sa construction narrative et sa gestion impeccable de l'ellipse (ceux qui ont lu La montagne en sucre seront évidemment avantagés sur ce point… ou pas, si vous voulez préserver une certaine  part de mystère à cette chronique familiale vous pouvez même tenter de lire L’envers du temps en premier). Un exercice loin d’être évident lorsqu’on navigue ainsi entre le présent et le passé. L’ensemble est porté par un style élégant et souvent poétique, infusant une douce mélancolie teintée parfois d’une pointe d’amertume. Alors oui, certains y trouveront quelques longueurs, reprocheront à Stegner ses transitions parfois très subtiles entre les différentes époques, qui nécessitent de porter un certaine attention à sa lecture, mais n’est-ce pas donc là le prix d’une certaine exigence littéraire. 

mardi 18 novembre 2025

Les étoiles s'éteignent à l'aube, de Richard Wagamese

 

Écrivain et journaliste ojibwé de nationalité canadienne, Richard Wagamese est l’auteur d’une quinzaine de livres dont seulement trois ont été traduits en français aux éditions Zoé (éditeur suisse parfaitement recommandable, dont je vous invite à consulter le superbe catalogue). L’auteur est hélas décédé prématurément en 2017 à l’âge de 61 ans, laissant derrière lui une œuvre plusieurs fois primée au Canada, mais inachevée. Son éditeur prendra cependant le parti de publier à titre posthume son dernier roman (Starlight), dont l’auteur n’a jamais rédigé la fin. Fortement influencée par son enfance difficile, la bibliographie de Richard Wagamese est évidemment marquée par ses origines et son identité amérindienne, éclairant par son témoignage sincère et engagé le destin tragique d’une nation dont le combat pour retrouver son identité originelle et sa fierté n’a de cesse. 


Les étoiles s’éteignent à l’aube, dont le titre rêveur et poétique s’éloigne quelque peu du titre originel (“Medecine walk”) est un roman âpre et difficile, qui confine parfois à l’épure, mais qui touche juste. Franklin Starlight, tout juste âgé de 16 ans, est appelé par son père, atteint d’une maladie incurable et proche de sa dernière heure. Le jeune homme n’a jamais vraiment connu cet homme qui dit être son père, élevé par celui qu’il appelle le “vieil homme”, dans une ferme isolée au milieu des plaines. Taiseux, proche de la nature, dur à la tâche, Franklin semble être à l’opposé de son père, grande gueule et alcoolique notoire, qui depuis des années vit au jour le jour dans une ville minière sale et misérable. L’homme n’est plus que l’ombre de lui-même, la peau sur les os, il crache des glaires de sang et tient à peine debout.  Mais le plus étonnant, c’est que le père, qui semblait avoir oublié définitivement ses origines indiennes, demande au fils de le conduire dans la montagne, pour qu’il puisse y mourir à l’image de ses ancêtres, comme un guerrier. Franklin n’a pas vraiment envie d’assister son père dans cette marche funèbre, il connaît peu cet homme qui lui a fait mille promesses sans jamais en tenir une seule et qui semble s’être toujours désintéressé de lui. Mais sur l’insistance du “vieil homme” qui l’a élevé, Franklin se laisse fléchir et, accompagné de son seul cheval et d’un peu d’équipement, entreprend d’assister son père dans ce long voyage vers la mort. On l’imagine aisément, ce cheminement est l’occasion pour le père et le fils d’enfin se découvrir, de renouer avec leurs origines et pour Franklin de comprendre les traumatismes qui ont poussé son père à le délaisser et à errer sans but de petit boulot en petit boulot. 


Ce qui frappe en premier lieu le lecteur qui découvre la prose de Richard Wagamese, c’est d’une part son parti-pris stylistique et d’autre part son authenticité féroce. Le style est épuré, presque sec, mais pourtant incroyablement puissant dans sa capacité à générer des images fortes et prégnantes. On y perçoit toute la rudesse de cette vie dure et retirée du monde, mais également toute la beauté d’un monde simple et sans artifices. Pas de faux-semblants ni de place pour la comédie ou la duperie, rien n’est artificiel dans ces montagnes où la nature s’impose à ceux qui osent s’y aventurer. Ainsi Franklin, à qui le “vieil homme” a su transmettre des valeurs essentielles et des savoirs ancestraux, évolue en harmonie dans cet environnement âpre et sauvage, prend soin de son père, le guidant physiquement vers le lieu de son dernier repos et l’amenant progressivement à se confier sur son passé douloureux. Un passé qu’il avait enfoui au plus profond de lui-même, s’efforçant de l’oublier, se coupant  ainsi de ses propres racines, de sa culture. Le fils montre donc la voie, inversant les rôles, faisant preuve d’une sagesse qui devrait être l’apanage des plus expérimentés, mettant à nue la personnalité de son père, pour mieux assurer leur réconciliation avec leur histoire familiale, mais également avec leurs racines les plus ancestrales. A noter qu’il existe une adaptation graphique de ce superbe roman, publiée aux éditions sarbacane. 


jeudi 30 octobre 2025

BD biographique : Tsar Bomba, de Fabien Grolleau et Cyril Elophe




En 1948, Andreï Sakharov, jeune physicien prometteur, est contacté par les services secrets de Béria et se retrouve dans un lieu secret. L'Installation est le laboratoire de pointe dont rêve tout physicien. Il a été conçu pour réaliser la bombe atomique soviétique. Sakharov et ses collègues se mettent au travail, réalisent la bombe et mettent au point peu à peu la tsar bomba, la plus puissante bombe qui ait jamais existé au monde.

Sakharov, coupé du monde mais pas des réalités autour de lui, voit au-delà du défi technique et scientifique prend peu à peu conscience des ravages de la bombe et des radiations, et de l'absurdité de la course aux armements entre les USA et l’URSS. Ainsi va la vie d’Andreï Sakharov, à la fois concepteur du plus grand engin de mort qu’on ait réalisé et dissident du régime.

Un dessin en ligne claire, une palette de couleurs retreintes aux tons beige, gris et rouge et une mise en page particulièrement soignée viennent en appui de cette remarquable biographie. Les pleines pages conçues comme des affiches de propagande nous replongent dans l’époque de la guerre froide. Les schémas de la bombe sont des œuvres étonnantes, tout comme les trois séquences oniriques du livre.

Une très grande réussite !

Fabien Grolleau et Cyril Elophe, Tsar Bomba ou les paradoxes d'Andreï Sakharov, chez Glénat