mardi 23 novembre 2021

Littérature polonaise : Sur les ossements des morts, de Olga Tokarczuk

Sur les ossements des morts

 

Couverture Sur les ossements des morts
D’aucuns connaissent probablement mon désintérêt profond pour les prix littéraires. Loin de moi l’idée de cracher dans la soupe ou de clouer au pilori les livres récompensés par un Goncourt, un Fémina ou bien encore un Renaudot, mais il faut bien avouer qu’ils suscitent chez moi bien plus d’interrogation que de satisfaction. D’ailleurs, la France est championne toutes catégories des prix littéraires, puisqu’on en compte pas moins de deux mille à travers le pays… ce qui laisse plutôt rêveur et relativise la portée de ces récompenses. Je serais malhonnête en affirmant qu’aucun livre primé n’a jamais trouvé grâce à mes yeux, mais à chaque fois une question demeure : pourquoi lui ? Pourquoi ce roman ou cet auteur a-t-il été récompensé, alors que le monde regorge de livres aussi bons, voire même  parfois bien meilleurs ? 

« Aucun artiste, aucun écrivain, aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant, parce qu’il a le pouvoir et la liberté de tout changer. Le Prix Nobel m’aurait élevé sur un piédestal alors que je n’avais pas fini d’accomplir des choses, de prendre ma liberté et d’agir, de m’engager.»  

J.P. Sartre

 En 1951, Julien Gracq refusa le prix Goncourt pour Le rivage des Syrtes, alors que Sartre boudait systématiquement toute distinction (y compris le Nobel de Littérature en 1964). Mais il faut bien avouer qu’en dehors de ces quelques coups d’éclat, les auteurs ont plutôt tendance à apprécier les distinctions et c’est tout à fait compréhensible, personne ne songerait à leur jeter la pierre. Les auteurs doivent vivre de leur plume et certains prix sont, sinon richement dotés (Nobel), au moins synonymes de tirages très importants (Goncourt). Ils sont par ailleurs l’expression d’une certaine forme de reconnaissance. Oui mais voilà, avouons tout de même que c’est un peu toujours les mêmes têtes que l’on voit et que les primés manquent quelque peu de diversité.


Il faut croire d’ailleurs, que la postérité n’est pas beaucoup plus tendre que votre serviteur avec les prix. Qui se souvient en effet des nombreux livres distingués depuis plus d’un siècle par le Goncourt ? Qui même se souvient d’une majorité des auteurs récompensés ? Je confesse ici un peu de mauvaise foi, mais ce qui m’agace c’est le fait que ces prix drainent l’attention des médias, des critiques et en grande partie des lecteurs, au détriment d’autres œuvres de qualité. Cette focalisation outrancière est délétère et toxique pour le monde du livre, elle est l’arbre qui cache une magnifique forêt, qui ne demande qu’à être explorée. Rappelons qu’en France, un tirage moyen tourne autour des 2000 exemplaires, alors qu’un Goncourt est l’assurance de faire un tirage à 100 000 exemplaires, un rapport de force qui nous rappelle, hélas, que la littérature est aussi et surtout un marché aux consonances purement capitalistiques. Les gros ramassent gros et les petits n’ont guère que leurs yeux pour pleurer. 


Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certes, non, ce serait à la fois stupide et injuste, d’autant plus qu’en ce qui concerne Olga Tokarczuk, je n’ai jamais eu le plaisir de lire de littérature polonaise (ou alors ma mémoire me joue des tours) et la personne qui m’a remis ce roman est une amie dont je respecte éminemment les goûts littéraires. Bref, deux bonnes raisons pour se lancer dans la lecture de Sur les ossements des morts.


Très honnêtement, je ne savais pas grand chose d’Olga Tokarczuk avant de débuter ce roman, si ce n’est qu’elle avait obtenu le prix Nobel de Littérature en 2018…. à la place de d’Haruki Murakami, éternel favori, toujours recalé depuis quinze ans. C’est donc vierge de tout à-priori que j’ai commencé cette lecture, mais ne vous attendez pas à ce que je me prononce concernant le bien-fondé de l’attribution de son prix Nobel, je laisse cette épineuse question aux spécialistes. 


Direction donc le sud-ouest de la Pologne, non loin de Wroclaw. C’est dans un petit hameau perché sur un plateau isolé, à quelques encablures de la frontière tchéque, que Janina Doucheyko a choisi de prendre sa retraite. Ancienne ingénieure, puis enseignante, Mme Doucheyko, n’aime pas trop qu’on l’appelle par son prénom et encore moins que l’on écorche son nom. Il faut dire qu’elle a un caractère bien trempé et ne s’en laisse pas compter. Sur le plateau les hivers sont rudes et il faut du courage pour y résider à l’année. D’ailleurs, ils ne sont que trois à avoir fait ce choix. Lorsque les beaux-jours arrivent, les autres maisons accueillent à nouveaux leurs propriétaires, des gens de la ville venus se mettre au vert et le plateau sort de sa longue léthargie hivernale. Loin de la civilisation, Mme Doucheyko mène une vie simple et rude, entre promenades en pleine nature, corvées de bois de chauffe, lecture et astrologie, sa grande passion. Aussi curieux que cela puisse paraître, ces conditions de vie plutôt rudes, n’ont guère rapproché les trois ermites du plateau, Mme Doucheyko aurait même plutôt un contentieux avec son voisin le plus proche, qu’elle appelle Grand Pied ; un original du genre taiseux, à l’hygiène douteuse et au caractère irascible. Mme Doucheyko n’aime pas beaucoup ses manières et encore moins ses pratiques de chasse, qui relèvent essentiellement du braconnage. Ce qu’elle aime encore moins c’est le traitement inhumain qu’il réserve à sa propre chienne, qui hurle à la mort d’être enfermée dans un réduit au milieu de ses excréments. Autant dire, que lorsqu’elle est réveillée en pleine nuit par son second voisin pour constater le décès de Grand Pied, Mme Doucheyko n’est pas forcément disposée à prendre en charge les préparatifs de ses obsèques.  Mais un détail l’intrigue. Dans sa gorge, elle découvre un petit os, cause probable de son étouffement et de son décès. L’affaire aurait pu en rester là, mais le plateau est subitement le théâtre d’une série de meurtres dont les victimes avaient toutes comme point commun d’être chasseurs. Il n’en fallait pas moins à Mme Doucheyko pour qu’elle élabore une théorie sur la justice du règne animal. La nature serait-elle en train de régler  ses comptes envers ceux qui maltraitent les animaux ?


Evitons préalablement tout malentendu, Sur les ossements des morts n’est pas un polar. L’intrigue n’est ici qu’un prétexte car le roman est surtout un vibrant hommage à la nature, une fable écologique et humaniste portée par un personnage à la fois touchant et inflexible, mais toujours haut en couleurs. Avec ses petites manies, sa rudesse de surface et sa manière franche et directe de parler, Mme Doucheyko surprend autant qu’elle émeut. C’est ce caractère entier, mâtiné d’une petite touche d’humour noir, qui fait en grande partie la saveur du roman. Mais ce serait tout de même oublier un peu vite l’ambiance très réussie du livre, à la fois sombre et oppressante lorsqu’il décrit les conditions de vie hivernales ou bien encore toutes les pesanteurs qui régissent les relations sociales dans cette région un peu reculée du monde. Mme Doucheyko reste une citadine, qui comprend mal le poids considérable des traditions dans une société paysanne qui reste encore fortement ancrée dans le passé. Mais l’auteur sait aussi se montrer plus poétique lorsqu’il s’agit d’évoquer le caractère un peu plus fantasque de son personnage, qui se pique d’astrologie à tout bout de champ, passe des soirées entière à traduire avec l’un de ses rares amis la poésie de William Blake ou bien encore porte secours au moindre animal en danger, quitte à se mettre à dos tous les chasseurs de la région. La grande réussite du roman tient finalement à ce décalage permanent entre la personnalité entière de Mme Doucheyko et l’environnement socialement très figé dans lequel elle évolue. Chacune de ses saillies est donc l’occasion de se délecter de son étonnante capacité à mettre les pieds dans le plat, avec une force et une détermination qui n’ont d’égal que sa profonde sincérité et son courage sans faille.

mercredi 17 novembre 2021

Australie profonde : Piège nuptial, de Douglas Kennedy

 

Terre de contrastes, l’Australie est un pays qui fascine par bien des aspects. De cette lointaine contrée des antipodes on garde souvent une image jeune et dynamique, un territoire immense, écrasé de soleil où une population privilégiée passe son temps à surfer et à organiser des barbecues au bord de la plage. Mais l’Australie a aussi son revers de la médaille et lorsqu’on évoque l’Outback, c’est pour mieux convoquer un certain Kenneth Cook, dont l'inoubliable Cinq matins de trop, dresse un portrait à la fois grinçant et grotesque de l’arrière-pays australien. Mais c’était oublier un peu tôt Douglas Kennedy, dont le premier roman est tout aussi édifiant. Bref, si vous pensiez que l’Australie était un petit coin de paradis, l’auteur américain se charge de vous convaincre du contraire, avec au menu une bonne dose d’humour noir, une touche de mauvaise foi caractérisée et un soupçon de tragédie. Pour l’anecdote, le roman, initialement traduit en 1998, a depuis bénéficié d’une nouvelle traduction et, par la même occasion, d’un nouveau titre, mais Cul de sac et Piège nuptial ne sont qu’un seul et même roman.    


A 38 ans, Nick Hawthorne décide sur un coup de tête d’envoyer tout promener. Après avoir déniché chez un bouquiniste une vieille carte de l’Australie, il vend ses maigres possessions, démissionne de son nouveau job de journaliste de province et s’achète un aller simple pour les antipodes.  Arrivé à Darwin, Nick fait l’acquisition d’un vieux bus Volkswagen et se lance pied au plancher sur les routes désertes du territoire du Nord, bien décidé à vivre une grande aventure le long  de la côte australienne. Après avoir cartonné un kangourou sur la première ligne droite qui le mène vers le sud, la chance semble enfin tourner et Nick fait la rencontre fortuite d’une auto-stoppeuse plutôt attirante à la sortie d’une station service. Et les voilà partis pour un petit road trip où l’insouciance n’a d’égal que leur capacité à s’envoyer en l’air et à faire la fête. Mais pour Nick, toutes les bonnes choses doivent avoir une fin et il songe déjà à lâcher Angie, afin de reprendre la route en solitaire. C’était sans compter sur les projets de mariage de l’énergique jeune-femme, qui prend très mal l’attitude de Nick et se montre bien décidée à le lui faire savoir. Après l’avoir soigneusement drogué, Angie embarque Nick en direction de l’outback, afin de le ramener dans son village natal, un bout de désert peuplé d’une dizaine de familles vivant en quasi autarcie sous l’autorité de trois patriarches ventripotents, avinés les trois-quarts du temps. Sitôt réveillé de son long sommeil narcotique, Nick découvre avec effroi qu’il est désormais marié à Angie, que son argent et son passeport lui ont été confisqués et que son bus a été vandalisé par son beau-père…. au cas où Nick changerait d’avis. Acculé et choqué, Nick ne semble avoir aucune échappatoire et ne peut que se résigner à vivre au milieu de cette communauté hors du monde, où la misère culturelle et sociale n’a d’égal que les conditions cauchemardesques d’une vie quotidienne crasse et indigne.


Petit roman en apparence sans prétention, Piège nuptial est en réalité un coup de maître, une pépite livresque menée à un train d’enfer, qui se dévore avec fébrilité, les yeux écarquillés et incrédules, un sourire crispé au bord des lèvres. Mais au-delà de la farce grotesque, dépeignant avec une fausse complaisance les gens rudes de l’Australie profonde, se dessine une contre-utopie, un rêve qui a mal tourné pour ceux qui, un jour, se sont rebellés contre le système et ont aspiré à une autre vie, plus libre et loin de la machine à broyer capitalistique. En prenant le lecteur à contre-pied, Douglas Kennedy fait donc preuve d’un véritable coup de génie et d’une maîtrise formelle qui force le respect. Pour un premier roman, chapeau l’artiste !

dimanche 24 octobre 2021

Antirapport d'activité : antimanuel de la lecture publique, par Papier Machine (facécie n°2)


 En matière d'espièglerie, la Belgique a toujours eu une longueur d'avance. Au pays de Magritte, il est certainement possible de commander un rapport à une entreprise d'audit. Mais il est tout aussi facile et bien plus tentant de confier la rédaction d'une description des actions des bibliothèques de Waimes et Malmedy dans la province de Liège, la très fameuse Wamabi, de confier cet exercice, disais-je, à une revue oulipoesse, Papier Machine.

Et c'est ainsi que ma bibliothèque personnelle s'est enrichie par voie postale d'un petit livre difficilement classable, entre ouvrage poétique, lexique prévertin et petite introduction à la gymnastique bibliothéconomique tendance japonisante.

D'agitation à tricot, en 36 entrées et bien plus de sorties, il s'agit de découvrir de façon quasiment onirique le métier protéiforme de bibliothécaire (le terme regroupant pour l'occasion, c'est bien précisé, toute personne salariée de la Wamabi sans distinction de grade statut ou autre élément plus ou moins visible), le tout sans ingestion de substances illicites mais avec une bonne dose d'esprit créatif.

Ce petit opus ne révolutionnera pas la vision de leur métier et de leurs missions qu'ont les bibliothécaires et autres documentalistes, mais il permettra de les aborder par des angles inédits et de pouvoir mettre des mots nouveaux (quoique très anciens) sur des réalités quotidiennes.

En picorant ici et là de 36 manières, j'ai revisité plaisamment le métier, bien calée dans un fauteuil en sirotant sa tasse de thé. Je me suis sentie moins seule tout à coup, et portée à plus de rêve dans mes innombrables tâches quotidiennes. Je suis désormais confortée dans ma vision expérimentale de ma gestion de petit CDI de collège, et tout cela n'est pas rien !

En ce début de vacances, où la tension du travail se délite pour faire place à la mélancolie dans un processus de décompression somme toute assez répandu, la lecture de ce petit ouvrage invite à l'introspection professionnelle joyeuse et donnerait presque envie de se retrousser les manches dans un grand éclat de rire face à l'absurdité du monde et de notre condition en particulier.


antimanuel de la lecture publique, par Papier Machine

Leçon espiègle d'histoire : Disparu !, de Sylvain Venayre (facécie n°1)

 


En règle très générale, les habilitations à diriger, dernière marche pour obtenir le grade de Professeur d'université, ne prêtent pas à sourire. IL s'agit en effet d'une affaire d'importance qui conduit l'impétrant au sommet du cursus universitaire, à défaut de lui garantir la gloire. Et pour justifier cette distinction, Sylvain Venayre a dû se plier comme ses confrères à une espèce d'introspection professionnelle connue sous le nom d'ego-histoire et prescrite par cet examen ultime, histoire de démontrer ses capacités intellectuelles de haut niveau.

Seulement, au lieu d'emprunter comme nombre de ses confrères une voie conventionnelle, il en a fait un exercice de style, et prenant le contre-pied de son directeur de thèse Alain Corbin, qui avait fait sortir de l'ombre un parfait inconnu, lui a décidé de faire disparaître la personne qu'il connaît probablement le mieux : lui-même.

Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, d'Alain Corbin était l'essai de reconstituer le monde où cet homme pris au hasard évolua toute sa vie.

Disparu ! est une enquête d'un autre genre pour reconstituer le parcours académique d'un historien dans toutes ses dimensions. Non pas une introspection, mais une véritable enquête policière sur l'historien, son existence académique, les motivations de ses choix de recherche, ses méthodes.

Parfois légèrement déroutant (parler de soi à la troisième personne sans se prendre pour César est un tour de force), cet angle de traitement du sujet a de très bons côtés. Car enfin, rédigé sur un mode conventionnel, quel ennui pour les lecteurs non-spécialistes que ce travail de retour sur sa carrière. Et bien qu'à ce niveau d'enseignement, lesmembres du jury réclament un certain style littéraire, la fantaisie dont a fait preuve Sylvain Venayre n'est pas de mise habituellement.

Heureusement, il n'est pas de ceux qui aiment les choses convenues. Passionné de ces petites enquêtes annexes de la grande histoire, il s'est déjà fait détective pour nous livrer, à mi-chemin entre son travail d'historien et la fantaisie littéraire, une version des trois mousquetaires du point de vue de Milady en bande dessinée (Milady ou le mystère des Mousqutaires, dessins de Frédéric Bihel, chez Futuropolis), accompagnée d'une préface et d'une postface retraçant minutieusement l'enquête qui aboutit aux révélations fracassantes sur cette œuvre pourtant mondialement connue.C'est aussi le co-auteur avec Étienne Davodeau du premier tome de l'histoire dessinée de la France, chroniquée sur ce blog à sa sortie, qui mêlait déjà histoire et même historiographie et bande dessinée.

On ne regrettera d'ailleurs qu'une seule chose dans le dossier de la disparition de Sylvain Venayre : qu'il ait escamoté ces deux ouvrages dans la présentation de l’œuvre du disparu. Mais c'eût été sans doute pousser la plaisanterie un peu trop loin pour un exercice qui se devait tout de même de rester académiquement compatible.

Après tout, nous n'étions plus à une disparition près, et le reste, sans sacrifier aux contraintes de l'exercice, reste un moment plaisant de lecture pour tout historien sachant apprécier les pas de côté.

mercredi 6 octobre 2021

Littérature japonaise : Le sabre des Takeda, de Yasushi Inoue

 

Existe-t-il une période de l’histoire du Japon qui ait davantage fasciné les écrivains et les cinéastes que la grande époque Sengoku ? Au regard du nombre d'œuvres culturelles faisant références aux événements qui ont marqué cette période historique, on est en droit d’en douter. Ce roman de Yasushi Inoue ne fait pas exception à la règle et se déroule donc au XVIème siècle, alors que le Japon est encore en proie à des conflits opposant de puissants seigneurs de guerre aux quatre coins de l’archipel. Parmi ces belliqueux daimyos, le seigneur Shingen Takeda est l’un des plus puissants et des plus ambitieux. Longtemps ce clan fera figure de vainqueur potentiel dans la course au shogunat, tant sa puissance militaire impose le respect à ses adversaires, avant de finalement s’incliner face à la puissance montante de l’époque, celle d’Oda Nobunaga. Mais au moment où se déroule le roman d’Inoue, nous n’en sommes pas encore là. D’ailleurs, cette histoire est moins celle du clan Takeda, que celle de Yamamoto Kansuke, son stratège en chef. Le sabre des Takeda est le récit largement romancé de cet homme étrange  et insaisissable, éminence grise du clan et architecte principal de la domination militaire des Takeda durant cette période.



Nul ne connaît exactement les origines de Yamamoto Kansuke, l’homme, déjà relativement âgé lorsqu’il entre au service des Takeda, est petit, difforme et borgne, en plus d’être défiguré par la vérole. Mais il est doté d’une grande intelligence, d’une connaissance profonde de l’art de la guerre  et d’une assurance apte à déstabiliser ses contradicteurs les plus féroces. Pourtant, lors de sa première entrevue avec le seigneur Takeda, il avoue ingénument, non sans avoir développé un plan d’attaque digne des meilleurs stratèges, n’avoir jamais mené la moindre bataille.  Quelques généraux s’indignent alors de l’impudence de cet obscur samouraï sans renommée, mais Shingen Takeda est immédiatement séduit par la personnalité hors-norme de Yamamoto Kansuke et lui confie  la charge d’élaborer leur plan d’attaque dans la campagne qu’ils préparent pour s’emparer de la province de Shinano. Grâce aux conseils de son nouveau protégé, Shingen Takeda remporte une victoire rapide et décisive sur son adversaire. Mais en dévoilant son appétit de conquête, le clan Takeda éveille un adversaire encore plus redoutable, Uesugi Kenshin, qui deviendra son rival le plus dangereux dans la région. Années après années, les deux clans se jaugent, mesurent leurs forces dans des escarmouches sans importance, n’osant pas s’affronter véritablement sur le champ de bataille, car une défaite de cette ampleur signifierait alors l’extermination pure et simple de l’ennemi. Les succès militaires du clan Takeda, qu’il doit en grande partie à l’intelligence des stratégies imaginées par Yamamoto Kansuke, assurent à ce dernier une place de choix aux côtés du seigneur Shingen. Un respect mutuel et une profonde amitié lie les deux hommes, mais Yamamoto éprouve également un attachement profond en la personne de dame Yubu, la concubine de son maître, à qui il accorde une fidélité sans faille. Ses efforts mèneront le clan Takeda à la victoire face à Uesugi Kenshin, mais hélas, Yamamoto n’aura pas l’occasion de la célébrer avec son seigneur car il meurt sur le champ de bataille. Persuadé que la tactique qu’il a préconisée a échoué, il se lance dans une charge désespérée contre l’ennemi, sacrifiant sa vie alors même qu’il est l’artisan d’une victoire éclatante.



Figure emblématique de la culture populaire japonaise, Yamamoto Kansuke n’est certes par auréolé du prestige d’un Miyamoto Musachi, mais on peut tout de même leur accorder quelques points communs. Tous deux sont des guerriers d’origine assez modestes, qui doivent leur ascension à leurs talents martiaux, mais alors que Musachi est un bretteur d’exception, Kansuke est surtout un stratège hors pair. Pourtant, ce qui les relie, c’est leur force de caractère assez peu commune et leur rigueur morale. Ils se posent en modèles dans un Japon où la figure du samouraï est sur le point d’évoluer drastiquement. Ils incarnent donc à la fois l’archétype du bushi (guerrier et gentilhomme qui excelle dans la science des armes), mais préfigurent également un nouveau type de Samouraï, qui progressivement abandonne le pur métier des armes (même s’il en garde les symboles les plus évidents, comme la coiffure ou le port des deux sabres) pour devenir un administrateur qui manie davantage la plume que  le katana et porte bien plus souvent le kimono que l’armure.  Tous deux, bien que marquant une rupture, préfigurent l’image sacralisée du samouraï à travers le code du bushido….. code dont l’origine remonte justement à la geste des Takeda. Le Kōyō gunkan, qui relate les exploits militaires du clan Takeda par le menu, avec force détails sur les forces en présence, les armes utilisées, les stratégies employées... est considéré comme l’embryon de ce qui sera formalisé plus tard sous le terme de bushido (la voie du guerrier). C’est dans l’un de ses volumes que sont narrés les exploits de Yamamoto Kansuke. 



A la lumière de ces éléments, on comprend évidemment mieux le rôle capital de ce personnage dans l’histoire du Japon et dans son imaginaire collectif. Tout le talent de Yasushi Inoue  réside dans la capacité de l’écrivain à donner une certaine substance à ce personnage légendaire. Ainsi, Kansuke entretient avec l’une des concubines de son seigneur une relation amoureuse purement platonique, qui n’est pas sans rappeler celle de Musachi et Otsü. Un amour contrarié, qui a tous les atours de l’amour courtois, mais qui chez Inoue n’est pas véritablement un moteur du récit, contrairement au roman de Yoshikawa. Il faut davantage y voir un moyen d’explorer les différentes facettes du personnage, une tentative pour le rendre un peu plus humain et ne pas simplement le réduire à sa dimension de génie militaire. Et il faut bien avouer que l’auteur réussit parfaitement à faire de son Yamamoto Kansuke un homme extraordinaire, au sens étymologique du terme, à la fois fascinant, hors-norme et pourtant profondément humain.  

lundi 27 septembre 2021

Dune (2021)

 

Ceux qui me côtoient depuis longtemps, et connaissent donc ma fascination pour l'oeuvre de Frank Herbert, se demandent probablement si je me fendrai exceptionnellement d'une critique du film de Denis Villeneuve.  Ce blog n'est évidemment nullement amené à changer de ligne éditoriale, il n'y aura donc pas de chronique ciné ici, mais vous pouvez, si vous le souhaitez, lire mon avis à ce sujet sur la Kinopithèque,  l'excellent blog de mon ami Benjamin Fauré. Oui oui, c'est du copinage et vous êtes toujours sur Blogger in fabula.

C'est par ici que cela se passe : http://www.kinopitheque.net/dune/#more-31011


jeudi 23 septembre 2021

Rencontre sanglante : Croire aux fauves, de Nastassja Martin

 

 Poursuivant mon périple littéraire sibérien, je suis partie à la rencontre de la femme qui a vu l'ours et a accompli un grand voyage initiatique, qu'elle nous livre dans un récit concis, au style étonnant.

Le 25 août 2015, Nastassja Martin, ethnologue française qui étudie les Evènes dans la péninsule du Kamchatka, rencontre un ours. La rencontre est violente : l'ours emporte la moitié du visage de la jeune femme, Nastassja plante son piolet dans la chair de l'animal qui s'enfuit.

Grâce au sang-froid de son compagnon de randonnée, à l'armée russe et aux médecins de Pétropavlosk, Nastassja survit à sa rencontre. Commence pour elle un voyage intérieur, mêlant reconstruction physique, psychologique et recherche de sens de cet événement hors normes. Dans cette quête, les épreuves ne sont pas toujours celles auxquelles on s'attendrait, et le sens qu'elle donne à cette rencontre, à ces rencontres dont celle de l'ours n'est qu'une parmi d'autres, nous déroute, littéralement ; nous emmène hors des chemins balisés par nos connaissances et nos croyances.

Car toutes les catégories auxquelles nous sommes habituées volent en éclats : qui est le plus rationnel, du chaman sibérien ou de la chirurgienne française ? Nastassja erre-t-elle dans les méandres d'un délire provoqué par ses souffrances ou bien suit-elle une voie (au sens asiatique du terme) ? Se laisse-t-elle guider par des impressions floues ou par l'esprit de l'ours ?

Récit à la fois clair, limpide, et pourtant plein d'ombres, ce livre est le reflet de la confusion de la narratrice et de son regard clinique d'ethnologue. Il est aussi plein de l'amour qu'elle porte à ses amis évènes, et à la contrée sauvage qui les abritent.

Narration courte, factuelle et qui nous emporte pourtant dans une autre réalité, l'expérience de Nastassja peut se lire à plusieurs niveaux. Une première lecture n'en fait qu'effleurer l'essence. On laissera donc reposer un peu, et puis on reprendra. La rencontre avec l'ours, le choc, la douleur, la recherche du sens, le retour, la boucle. On essaiera peut-être de comprendre. Ou pas. On peut préférer juste se laisser emporter par cette belle écriture singulière dans une contrée polyphonique et pluridimensionnelle.

C'est un beau récit, une expérience vécue du dedans et du dehors, qui fait réfléchir  hors des sentiers battus. C'est de la littérature à l'os, sans fioritures de style, où chaque mot est à sa place.

Une rencontre inoubliable.