dimanche 25 mars 2012

De sel et d'azur : Les aventures de Jack Aubrey, de Patrick O'Brian

Durant plus de trente ans Patrick O’Brian, écrivain anglais pur sucre au pseudonyme irlandais, donna vie aux aux aventures du fameux capitaine Aubrey, dont les péripéties font désormais figure de grand classique de la littérature maritime. Fortement inspiré d’un personnage historique, Lord Thomas Cochrane, Jack Aubrey est toujours accompagné de son grand ami Stéphane Maturin, médecin et agent secret pour le compte de la couronne britannique. Ensemble, ils sillonnent les mers du globe, chassant tantôt les Français hors de l’océan indien, tantôt mettant à mal le commerce espagnol en Méditerranée, ou bien encore s’illustrant par de multiples prises de guerre.

Ce premier volume des aventures de Jack Aubrey publié chez Omnibus comprend les trois romans initiaux du cycle (“Maître à bord”, “Capitaine de vaisseau”, “La Sophie” et “Expédition à l’île Maurice), il est centré sur l’ascension difficile mais remarquable de ce jeune lieutenant de vaisseau, qui finira par devenir l’un des plus fameux personnages de la navy. Aux côtés de C.S. Forester et d’Alexander Kent, Patrick O’Brian est considéré comme l’un des plus grands écrivains de littérature maritime, sa reconnaissance fut relativement tardive, notamment en France, mais il connut un important succès à partir des années 80 et son oeuvre fut immensément saluée aux Etats-Unis et au Royaume-Unis ; elle donna lieu en 2003 à une adaptation cinématographique de qualité avec le film “Master and commander”.

Ce qui tranche par rapport au travail de ses homologues, c’est l’incroyable souci de véracité historique qui transpire à travers chaque page des romans de Patrick O’Brian, au point que son oeuvre, de par son authenticité, a quasiment valeur documentaire. Le récit est évidemment émaillé de nombreux termes techniques et l’auteur connaît son sujet sur le bout des doigts, aussi bien en matière de voile que de politique, mais il parvient également à retranscrire la vie à bord des bateaux de la royal navy avec une intensité rarement atteinte et un grand sens du détail. C’est la raison pour laquelle ses romans sont à la fois passionnants, mais également assez difficiles d’accès pour les néophytes ; en saisir toute la portée nécessite à la fois un important bagage historique, mais également de bonnes connaissances en matière de voile et de navigation (ainsi que la capacité de faire abstraction de tout chauvinisme, car les Français sont rarement à l’honneur dans les romans d’O’Brian). Autant dire que les débutants auront tout intérêt à s’initier au genre par un auteur plus accessible comme C.S. Forester. D’autant plus qu’O’Brian a une fâcheuse tendance à user, voire abuser, de l'ellipse narrative. Pour les autres, c’est à dire les lecteurs passionnés par la mer et la voile, les aventures de Jack Aubrey sont un passage incontournable.

mercredi 14 mars 2012

Le crabe-tambour, de Pierre Shoendoerffer

Il est des romans qui vous marquent. Pas parce que ce sont les meilleurs (encore que ce sont rarement les pires...), mais parce qu'ils sont entrés en résonance avec vous à un moment donné d'une manière exceptionnelle. C'est le cas du Crabe-tambour de Pierre Shoendoerffer, écrivain et cinéaste. C'était il y a maintenant 24 ans (tiens, comme le temps passe), à l'âge de tous les possibles et de tous les questionnements sur le bien, le mal, le sens de la vie.Comment un histoire d'hommes et seulement d'hommes, et de militaires en plus, a pu avoir une telle influence sur une jeune fille timide et sans attirance aucune pour la caste guerrière ? Peut-être parce que ce livre parlait d'honneur, de recherche de soi et de sens de la vie.

Mais parlons de cette histoire qui se déroule sur un vieux navire de la marine française qui fait des ronds sur les bancs de morue de Terre-neuve dans les années 1970, en soutien aux pêcheurs. A son bord, le commandant, tout de rigidité, attend la mort qui se présente à lui sous l'habit du cancer. L'officier de santé, un ancien d'Indochine, évoque ses souvenirs, et surtout un certain Willsdorff, capitaine pendant la guerre d'Indochine puis renvoyé de l'armée après avoir participé au putch d'Alger et enfin devenu capitaine de chalutier sur les bancs de Terre Neuve. "Willsdorf, vous connaissez ?...". Il se trouve que le commandant le connait bien, si bien que c'est lui qu'il vient rencontrer dans les brumes de l'Atlantique Nord.
Willsdorff, c'est le crabe-tambour, un surnom étrange qu'il tient de son père, et c'est ce personnage hors du commun qui a marqué chacun des protagonistes de cette histoire à sa manière. Il en ressort des morceaux de bravoure, des rencontres quasiment philosophiques, des interrogations métaphysiques. Et le vieux navire arrive un jour à bon port, à la rencontre de ces deux notions de l'honneur qu'incarnent le Commandant d'une part et Willsdorff d'autre part.
Au long du récit, on assiste à des scènes hautes en couleur : la descente du Mékong en barge, au son du cor de chasse ; les récits effrayants du chef mécanicien sur son vicaire bigouden "pas fou, non, seulement un peu dérangé" ; la confrontation du Commandant et du Crabe-tambour lors de son procès pour haute trahison...



Pierre Schoendoerffer en 1953 - ©Jean Peraud/ECPAD
Pierre Schoendoerffer ne fait aucune démonstration, ne rend aucune morale : il raconte les soldats perdus des guerres coloniales, auxquelles il a participé, caméra au poing. Il a pris un peu de supplément d'âme de chaque officier qu'il a rencontré pour en tirer la matière de son oeuvre romanesque et cinématographique. Il interroge sur l'après tout ça, sur la nature du courage, de l'engagement, et d'un tas de valeurs aujourd'hui regardées comme désuettes ou sujettes à caution car portées par les courants d'extrème droite qui réduisent la notion d'honneur à une fidélité à des chefs douteux.
On ne trouvera pas dans ses ouvrages la flamboyance de Bigeard, ses soldats ne sont pas de cette nature. Ils sont dans la contradiction entre leur devoir et leur conscience, sans arriver à démêler le bien du mal.

Le crabe-tambour est aussi un très beau film, avec Jacques Perrin, Jean Rochefort dans un de ses plus beaux rôles, Claude Rich et Jacques Dufilho, extraordinaire chef mécanicien.

Pierre Schoendoerffer est mort aujourd'hui, précédé dans l'au-delà voici quelques jours par Bruno Crémer, qui avait incarné le sergent Willsdorff (le frère aîné du Crabe-tambour) dans un autre film tiré d'un autre livre, La 317e section. Les témoins de l'Indochine disparaissent. L'Histoire va prendre le pas sur la mémoire. On y gagnera l'objectivité et le recul indispensable, mais on y perdra cette émotion magnifique que les romans et les films de Pierre Schoendoerffer nous inspirait.

lundi 5 mars 2012

Tendre anglaise : le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

Il y a des livres dont on entend parler, voire qu'on offre sans jamais trouver le temps ou l'envie de les lire. Et puis un jour, l'envie revient, et on plonge, très heureusement.
Miss Juliet Ashton, jeune auteure d'une chronique à succès durant la guerre, qui a fait oublier quelques minutes chaque semaine aux Londoniens le blitz et les souffrances de la guerre, entre en correspondance avec un habitant de Guernesey par l'entremise d'un de ses anciens livres. Alors qu'elle est en panne d'inspiration, se dépêtrant tant bien que mal avec un succès retentissant mais usant, elle découvre un cercle littéraire étonnant : "le cercle des amateurs de littérature et de tourtes aux épluchures de patates de Guernesey" (je suppose que le nom complet avait du mal à tenir sur la couverture d'un livre, d'où sa légère réduction à la cuisson). A travers une correspondance dont Juliet est le centre, mais qui comporte des dizaines d'intervenants, c'est l'histoire de l'île de Guernesey pendant l'Occupation qui se dessine.
Délicieux ! Je parle du roman, moins de la tourte aux épluchures de patates, qui de l'avis même des membres du cercle littéraire était un plat de circonstance (dramatiques, les circonstances). D'abord parce qu'il mêle la littérature, l'humour et l'Histoire avec délicatesse, et que j'adore l'humour anglais quand il ne tourne pas au non-sens, que j'adore la manière de certains Anglais de truffer leurs romans de références littéraires (mais sur ce plan Jasper Fforde est imbattable), et que j'adore l'Histoire en général. Ensuite, parce que l'angle d'attaque est original à deux titres : il s'agit en effet de faire découvrir aux Anglais ce qu'ils n'ont pas connu (mais nous si...), l'Occupation des Allemands pendant la seconde guerre mondiale, sans pourtant faire passer au second plan les souffrances des bombardements subies par l'Angleterre et le rationnement ; d'autre part, de construire l'intrigue anglo-normande autour d'une absente, une figure à la fois lointaine et pourtant toujours présente.
Enfin, parce que l'Angleterre littéraire, c'est décidément très bon. Mais il faut savoir apprécier un brin de romantisme, se faire à l'idée que l'histoire se terminera par un mariage (of course), et se laisser entraîner au fil de cette correspondance tendre et chaleureuse.

samedi 3 mars 2012

Roman déjanté : Midnight examiner, de William Kotzwinkle

Dans la catégorie friandise légère, je ne saurais trop vous conseiller de jeter un oeil au très amusant et très loufoque Midnight Examiner de William Kotzwinkle ; fous rires garantis par votre serviteur. Par certains côtés, ce roman publié aux Etats-Unis à la fin des années 80 rappelle les délires (moins grinçants toutefois) d’un certain Tim Dorsey, dont je vous ai déjà longuement parlé. L’intrigue, si l’on peut dire, se déroule au sein d’une petite société new yorkaise spécialisée dans la publication de magazines bon marché aux titres tous plus racoleurs les uns que les autres (Midnight Examiner, Bottoms, Macho Man, Young nurses Romance.... que du lourd). Evidemment, on y croise toute une galerie de personnages truculents, totalement barrés, voire complètement à l’ouest, qui inventent à l’envi des articles aux sujets pour le moins improbables et à la prose discutable. Beaucoup d’humour noir, de cynisme, mais également une certaine tendresse pour ces personnages loufoques mais attachants. Un vrai cirque, mais mené à un train d’enfer. Les situations, toutes plus rocambolesques les unes que les autres, se succèdent avec un bonheur inégalé et un talent pour la farce décalée qui forcent le respect. Les Monty Python n’ont qu’à bien se tenir.

vendredi 3 février 2012

Manga de qualité : Ikigami : préavis de mort, de Motoro Mase

A titre personnel, j’avoue qu’en dépit d’efforts ponctuels mais néanmoins sincères, mes incursions dans le manga sont de plus en plus rares. La faute sans doute à la surproduction qui sévit dans la BD japonaise et qui ne laisse aucune chance au néophyte. Reste qu’au détour de mes déambulations livresques, il m’arrive encore de découvrir quelques titres absolument merveilleux (Quartier lointain, Planètes, Pluto, Monster ou bien encore Gen d’Hiroshima), qui me réconcilient indiscutablement avec le genre.

Ikigami n’est pas une nouveauté puisque la traduction française du premier tome date de 2009, entre-temps, le manga a raflé quelques récompenses franchement méritées dont le Grand Prix de l’Imaginaire 2010 et le prix spécial BD des Utopiales 2009. Le pitch est à lui seul une véritable promesse pour tout fan de science-fiction qui se respecte. Dans un Japon purement imaginaire, la société entend assurer la prospérité et inculquer à chacun la véritable valeur de la vie. Ainsi, chaque individu reçoit dès son entrée à l'école un vaccin. Une dose sur mille contient une micro-capsule mortelle, qui sera injectée de manière arbitraire à des enfants. Cette micro-capsule indétectable se déclenchera selon sa programmation entre l'âge de 18 et 24 ans, foudroyant immédiatement son porteur. Ainsi, lorsqu'un citoyen reçoit l'Ikigami, c'est qu'il ne lui reste plus que 24 heures avant de mourir, pour la plus grande gloire de la nation et de sa famille. Chaque tome de la série comporte deux histoires, soit à chaque fois deux personnes recevant l’Ikigami et dont on suivra par conséquent la dernière journée d’existence. L’un des rares personnages récurents est Kengo Fujimoto un jeune fonctionnaire du service municipal gérant et délivrant l’Ikigami, qui prendra au fil du texte de l’épaisseur et de l’importance. Dans les deux premiers tomes de la série, nous découvrons donc un jeune homme victime de harcèlement à l’école qui en profite pour régler ses comptes avec ses anciens tortionnaires (une plongée glaçante dans la tête d’un parfait psychopathe), l’amitié brisée de deux amis chanteurs/guitaristes qui espèrent percer dans le petit monde sans pitié de la musique, l’ascension difficile d’un apprenti réalisateur accro à la dope au sein d’une société de production, ainsi que l’histoire d’un jeune homme réfractaire à l’école, qui révélera des trésors de patience et de psychologie auprès de personnes âgées.

Sur le plan strictement graphique, Ikigami n’est pas une série qui se démarque particulièrement de la production standard en matière de manga, tout au plus pourra-t-on noter que le trait est très fin et un peu moins sujet à l’occidentalisation que la moyenne. On pourrait également souligner le soin qu’apporte Motoro Mase aux jeux d’ombres et de lumière, utilisant une palette assez large de niveaux de gris. C’est bien ailleurs qu’il faut chercher l’originalité d’Ikigami, notamment dans cette capacité assez rare, que l’on retrouve chez Jiro Taniguchi, de capter les émotions des personnages de manière très intense. Ikigami est indiscutablement un manga touchant, très psychologique et d’une grande profondeur thématique. L’originalité de la série tient également au fait qu’elle suit deux lignes narratives différentes. La première se situe sur le plan sociétal et politique, c’est une réflexion sur l’avenir de la société dans la plus pure tradition de la speculative fiction. La seconde est plus intimiste et s’attarde sur le destin de ces quelques personnages choisis arbitrairement pour mourir, sur leurs réactions mais également celles de leur entourage. Révolte, résignation, indignation, pétage de plombs, soumission, incrédulité, résistance... autant d’attitudes que de personnages, qui font que pour le moment la série évite l’écueil de la répétition à outrance. Reste à savoir si sur la longueur (la série compte pour le moment une dizaine de tomes), l’auteur saura suffisamment se renouveler pour le pas lasser.

lundi 30 janvier 2012

L 'Origine des espèces de Charles Darwin

Charles Darwin au Natural History Museum de Londres  

L'Origine des espèces n'est pas un livre comme les autres, au regard de la révolution qu'il a apporté dans les sciences naturelles. C'est plus qu'un pavé dans la mare, plus qu'un ouvrage fondateur. C'est une somme de toutes les recherches d'une vie au service de la science, et une avancée spectaculaire, de la part d'un savant qui n'était pourtant pas un révolutionnaire.

Au fil des six cents pages (dans l'édition électronique de l'Université du Québec à Chicoutimi, qui reprend le texte de la traduction française de 1921), Charles Darwin expose en termes simples mais rigoureux la somme de ses lectures, de ses innombrables expériences, de ses observations pour étayer solidement les deux axes de sa théorie, à savoir que les espèces évoluent, et qu'elles évoluent au moyen de la sélection naturelle, celle de la lutte pour l'existence et la reproduction.
Le livre a certainement vieilli sur le plan des connaissances scientifiques, mais pour son époque il devait représenter une synthèse exceptionnelle. Car son auteur nous plonge au cœur de tout le savoir de son époque. J'ai été frappée à la fois par l'étendue de ses références (il cite et est en relation avec un nombre impressionnant de savants de son époque), et par la diversité de ses observations, personnelles ou celles des autres. Il disserte aussi bien sur le pigeon voyageur, en allant chercher ses exemples en Inde et aux Amériques, que sur le fameux iguane des îles Galapagos, qu'il a visité durant sa jeunesse lors de son célèbre voyage sur le Beagle, ou encore sur les diverses espèces de fournis du monde, sans oublier les plantes, les graines. Son champ géographique est immense, à l'échelle de la planète.
L'origine des espèces fait la part belle à la géologie, alors naissante, et au problème du temps, crucial dans la théorie de Darwin. Ce dernier allonge considérablement le temps, passant de l'ordre des milliers à celui des millions d'années, tout en étant encore bien loin du compte.
C'est enfin un livre de combat, qui cherche à poser toutes les questions, et à apporter, sinon des réponses, du moins des hypothèses vraisemblables, et scientifiques. Pas une seule fois dans le livre Darwin ne fait appel à Dieu pour expliquer le moindre phénomène, même quand il bute sur un écueil. Et c'est peut-être en cela que ce livre est révolutionnaire : il ne fait jamais appel à une quelconque force supérieure pour expliquer une théorie, qui pourtant ne pouvait trouver son aboutissement en l'état de la science d'alors. Il avance prudemment, étaye chacun de ses propos, même les plus hardis, avec des observations, des expériences. Il est un modèle de démarche scientifique et dans une certaine manière une ode à la pluridisciplinarité, si étrange dans notre monde d'hyperspécialisation.

On connaît la postérité extraordinaire de cette théorie de l'évolution (que Darwin ne nomme jamais ainsi), mais aussi l'hostilité qu'elle rencontre encore aujourd'hui. Des centaines de scientifiques ont affiné nos connaissances sur l'évolution des espèces, aidés en cela par l'émergence de la génétique, les découvertes importantes en géologie et dans toutes les sciences naturelles, botanique et zoologie en premier lieu. Mais les esprits bornés par une lecture littérale des textes sacrés (bibliques ou islamiques) et par une foi aveugle et bien-pensante continuent à faire des ravages. Fanatisme ou paresse intellectuelle ? Un peu des deux, probablement. Il est si facile de s'en remettre à Dieu plutôt que de chercher, encore et toujours, à comprendre ce qui se passe autour de nous...
La postérité de Darwin n'est pas toutefois celle d'une science pure et humaniste : sa théorie permit également l'émergence de l'eugénisme, de triste mémoire, et des théories sociales ou raciales hiérarchisant les êtres humains. La hierarchie des races n'est pourtant pas une donnée essentielle de la théorie de Darwin (sans être totalement absente). Les extrémités où l'ont amené certains lecteurs de Darwin est un dévoiement pur et simple, car ce dernier s'efforce au fil des pages de montrer que l'hérédité se conjuge inlassablement avec les conditions du milieu pour faire évoluer les espèces.

Louons donc Charles Darwin et son insastiable curiosité, qui lui fit écrire ce grand ouvrage. C'est un des piliers de la biologie moderne, un remarquable travail de naturaliste passionné et un exemple de vulgarisation scientifique aboutie. Rien que cela justifie le triomphe qu'il connut à sa parution, et le fait de le lire encore aujourd'hui.

lundi 16 janvier 2012

Ecossais en petite forme : L'essence de l'art, de Iain M. Banks

La traduction et la publication de l’unique recueil de nouvelles de Iain M. Banks au Bélial avait de quoi séduire les amateurs de l’univers de la Culture, qui attendaient de pouvoir lire à un prix enfin raisonnable la fameuse novella “The state of art”, publiée il y a quelques années aux éditions DLM et depuis longtemps indisponible. D’autant plus que figurait au sommaire un autre texte introuvable de la Culture, publié quant à lui dans le premier numéro de la revue Galaxies (“Un cadeau de la culture”). L’ensemble avait le bon goût de proposer en outre six nouvelles inédites, dont on espérait qu’elles seraient à la hauteur de la réputation des textes précédents, ainsi qu’une préface fort bien conçue de l’excellent Arkady Knight. Hélas, autant l’avouer dès le préambule, ce recueil s’avère dans l’ensemble assez décevant et bien loin des standards de qualité auxquels nous avait habitué Iain M. Banks.

Le sommaire débute par une nouvelle de 1988, “La route des crânes” (Road of Skulls), probablement l’un des textes les plus faibles de ces miscellanées banksiennes. Le bref récit d’un trajet entre deux compères sur une route pavée de crânes, une nouvelle qui ne soulève que très modérément l’intérêt et dont la fin n’excuse rien (d’ailleurs, on a déjà lu ça quelque part). On serait bien en peine de s’enthousiasmer pour le second texte, “Un cadeau de la culture” (A gift from the Culture) tant il laisse comme un arrière-goût d’inachevé. Un ancien membre de la section contact, exilé depuis de nombreuses années sur une planète de second rang, est sommé par un groupe terroriste d’abattre le vaisseau d’un ambassadeur de la Culture avec une arme qu’il est seul à pouvoir maîtriser. Peut-on échapper à l’influence de la Culture, même lorsqu’on s’est éloigné aux confins de sa zone d’exclusivité ? Un chantage doublé d’un cas de conscience dont finalement on se fiche éperdument, mais une question que l’on retrouve souvent en filigrane des romans de Iain M. Banks. Dans sa préface Arkady Knight rappelle d’ailleurs que les héros de Banks sont très souvent des personnages en marge de la Culture. Cette problématique est d’ailleurs au coeur de la longue nouvelle “L’essence de l’art”, qui met en scène une Unité de Contact Général en charge d’une mission d’observation de la Terre. A l’issue d’un séjour de longue durée sur notre planète, l’un des membres de la section refuse de retourner sur le vaisseau de la Culture, il souhaite définitivement rester sur Terre et couper le contact avec la Culture, ce qui ne manque pas d’horrifier ses petits camarades, qui considèrent la civilisation terrienne comme violente, décadente, stupide et inconséquente. On assiste évidemment au cours du récit à une opposition de style caractérisée entre la Culture, civilisation hédoniste, tolérante, ouverte, voire anarchiste, et la Terre, dont la civilisation a pour caractéristique principale une farouche volonté d’auto-destruction. On s’en doutait, à l’issue de cette phase d’observation, la Terre est bien évidemment retoquée par la section contact et l’UCG repartira sans même se manifester auprès des autorités locales, trop occupées de toute façon à se quereller. Evidemment cette novella de plus de 150 pages occupe l’esentiel du recueil et en fait l’intérêt principal ; en dépit d’un ton un peu didactique et moralisateur (honnêtement, on a connu un Banks un peu plus fin dans son approche) on apprend énormément sur la Culture, sur ses objectifs, sur sa philosophie de vie (la scène du banquet vaut à elle seule la lecture de ce texte). Mais sur le fond, on ne peut s’empêcher d’effectuer une comparaison avec l’excellente nouvelle d’Andrew Weiner, “Devenir indigène”, pas forcément à l’avantage de Banks.

En revanche, “Descente” est très certainement la pièce maîtresse de cete poignée de nouvelles. Un texte puissant, voire presque vertigineux, dans lequel le rescapé d’un crash effectue un long périple sur une planète désertique, dans l’espoir de trouver du secours. Une marche épuisante en compagnie de sa combinaison intelligente, mais également une plongée terrifiante aux frontières de la folie. La chute de cette nouvelle est tout simplement saisissante. Des quatre textes qui restent on retiendra l’humour noir de “Curieuse jointure” une sorte de rencontre du troisième type assez cocasse et “Nettoyage”, toujours dans le registre de l’humour, mais cette fois à la manière d’un Robert Sheckley ou d’un Frederic Brown, l’absurde n’était jamais bien loin. On se permettra d’être plus circonspect en ce qui concerne “Eclat”, un pur exercice de style, une expérimentation d’écriture qui peut impressionner mais dont au final on sort assez dubtitatif, ainsi qu’en ce qui concerne “Fragment”, qui contient des éléments intéressants sur le thème de la raison contre la foi et une chute assez bien trouvée. Pas de quoi fouetter un chat néanmoins.

Au final, L’essence de l’art fait l’effet d’une douche froide, sans doute parcequ’on attendait beaucoup trop du Banks nouvelliste et qu’à l’issue de cette lecture l’auteur écossais apparaît bien plus convaincant sur la forme longue. Faut-il pour autant se priver des quelques textes excellents qui parsèment ce recueil sous prétexte que l’ensemble apparaît moyen ? Si vous êtes fan de la Culture et que vous attendiez comme le messie la réédition de “The state of art”, vous avez sans doute déjà craqué. Dans le cas contraire, seul “Descente” fait figure de texte incontournable, vous êtes désormais prévenu.