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lundi 4 janvier 2021

La vie de l'explorateur perdu, de Jacques Abeille

 

Pour clore le cycle des Contrées de Jacques Abeille, les éditions Le tripode viennent de publier les deux derniers tomes de cette immense fresque débutée à la fin des années soixante-dix et publiée de manière quelque peu confidentielle. Les carnets de l’explorateur perdu est un recueil de textes assez variés et légèrement augmenté par rapport à la précédente édition (Ombres, 1993), qui se présente comme la somme des travaux de Ludovic Lindien, explorateur et voyageur infatigable, que les lecteurs avaient eu le plaisir de découvrir dans Les voyages du fils. Le livre contient une demi douzaine de nouvelles sur les Cavalières, des récits recueillis par Ludovic auprès de vétérans de la guerre contre les barbares nomades, ainsi que diverses études sur les peuples du désert, dont le récit de la fameuse cérémonie orgiaque des Hulains (publié également dans un volume à part aux éditions du tripode). Ce volume ne peut donc se lire indépendamment du cycle et se veut un complément pour les lecteurs les plus curieux ou les plus accrocs à l’univers de Jacques Abeille.  La vie de l’explorateur perdu est en revanche un peu plus conséquent puisqu’il s’agit de l’ultime et dernier roman du cycle, une conclusion à tous les arcs narratifs, à tous les fils que Jacques Abeille a tissés tout au long de son oeuvre et qui trouvent ici un écho, une résonance finale. Une fois la dernière page tournée, bien peu d’énigmes resteront sans réponse, mais sans pour autant enlever quoi que ce soit au mystère et au charme de cette œuvre singulière. 



    La structure du récit est un peu étrange puisqu’elle débute avec un narrateur qui jusqu’à présent nous était inconnu, Jérôme, ami d’enfance et confident de Ludovic Lindien, et se termine sous la plume de Brice, personnage principal de La clef des ombres, désormais devenu bibliothécaire. Cette double narration, qui n’est pas alternée mais successive, n’est pas inintéressante et permet d’enrichir le texte par des points de vue et des tonalités différents. La première partie du roman est donc centrée sur l’enfance de Ludovic, vue à travers les yeux de Jérôme, qui tente d’éclairer le lecteur sur la manière dont s’est construite la personnalité complexe de son ami, sur ses motivations profondes, ses failles et ses doutes. Jerôme apporte également quelques éclairages sur les relations de Ludovic avec sa mère et sur son obsession au sujet de son père, dont il est chargé de rendre publics les travaux (cf. Le veilleur du jour).  Mais c’est finalement le personnage de Brice, qui prend le relais et assure la liaison entre les différents fils narratifs déployés depuis le début du cycle. Il est donc la clé de voûte du roman. En réalité, et pour être tout à fait honnête, nombre d’éléments avaient déjà trouvé leur réponse à l’issue des Voyages du fils, mais il restait des petits points de détail encore un peu obscurs et c’est par l’intermédiaire de Brice que Jacques Abeille lève le voile. Brice est alors bibliothécaire et bras droit d’une certaine Rose Lenoir, conservatrice d’une bibliothèque aux fonctions mal définies ; disons pour simplifier que cette bibliothèque est chargée de conserver des oeuvres tombées sous le coup de la censure, interdites à la circulation du fait de leur caractère licencieux, ou bien encore tombées dans l’oubli (une sorte d’enfer comme l’appellent les professionnels du livre). Brice, sous la coupe du charme vénéneux de Mme Lenoir, est chargé par celle-ci de retrouver la trace d’un certain Léo Barthe, écrivain pornographe mystérieux, qui hante les nuits de la séduisante conservatrice. Totalement subjugué par les charmes de sa supérieure hiérarchique, Brice se lance à corps perdu sur les traces de l’écrivain. Ses recherches méthodiques le mèneront à côtoyer, comme on pouvait l’imaginer, un certain Ludovic Lindien, son ami Jérôme, mais également le professeur, cet universitaire qui avait chevauché aux côtés du Prince lors de son périple vers les jardins statuaires, en compagnie de Félix et d’Uen’Ord. Ainsi nombre de zones d’ombre et de pièces manquantes de ce gigantesque puzzle s’assemblent et forment enfin une mosaïque complète et, il faut bien l’avouer, assez vertigineuse. 



Très honnêtement, je fais plutôt partie des lecteurs qui préfèrent qu’une oeuvre garde encore une part de mystère une fois la dernière page tournée et je n’attendais pas beaucoup plus de cet ultime roman que d’errer une dernière fois sur les vastes étendues des Contrées, avec ce regard empreint de nostalgie et teinté de vague à l’âme qui caractérise les scènes d’adieu. Les quelques arcs narratifs qui n’avaient pas trouvé de résolution ne me dérangeaient pas le moins du monde et j’aimais assez qu’ils restent encore en suspens jusqu’à la fin des temps. Pour autant, ce roman a lui aussi quelque chose de fascinant dans sa capacité à apporter un éclairage nouveau, à proposer une suite sans se répéter à travers une construction d’une rare intelligence et d’une belle finesse. C’est qu’en réalité, Jacques Abeille a un talent rare pour ne dévoiler que ce qu’il faut et pour préserver la part d’incertitude et de silence nécessaire. Chaque fois qu’il lève le voile sur un élément, de nouveaux personnages, de nouvelles intrigues laissent apparaître des perspectives inédites, de nouvelles pistes riches de potentialités, fertilisant ainsi l’imagination de ses lecteurs. Ne cherchez pas, cela s’appelle tout simplement le talent. Mais au-delà de la richesse de ces intrigues à tiroirs, ce qui fascine c’est tout le substrat culturel, sociologique, identitaire sur lequel repose son univers, le monde des Contrées est si vaste et si riche qu’il paraît aussi insondable qu’inépuisable. Il est, en un mot, complexe…. et c’est ce qui en fait toute la richesse. Terrèbre n’en finit plus de fasciner, après l’étrange défaite des forces armées de l’empire, après la chute de la cité et l’occupation inédite des guerriers venus des lointaines steppes, la capitale se relève chaos et groggy ; cette reconstruction est en soi un sujet à part entière, un objet de fascination. On observe intrigué la lente reconstruction du tissu social, politique et économique, on scrute avec intérêt les jeux de pouvoir et le nouvel équilibre des forces qui s'instaure. Du chaos émerge une nouvelle Terrèbre, semblable à l’ancienne et pourtant si différente et l’on se dit que la vie n’est qu’un éternel recommencement. Continuez à rêver, continuez à imaginer semble nous dire Jacques Abeille  car n’ayez aucun doute, le monde des Contrées n’aura plus de limites, sinon celles que le lecteur voudra bien s’imposer.



6 commentaires:

Anonyme a dit…

Auteur inconnu jusqu’à ce que je lise la nouvelle L’Auberge verte,très joliment écrit et qui s’inclue d’après ce que j’ai compris dans un univers assez vaste qu’il me reste à explorer.
Je garde en mémoire cette bien belle chronique.

Emmanuel a dit…

L'auberge verte est une nouvelle extraite du livre Les voyages du fils. Pour débuter le cycle des Contrées, il faut commencer par Les jardins statuaires. Bonne lecture !

Ubik a dit…

Depuis le temps que je lis des avis élogieux sur cet univers livresque, de la part de gens de goût (je flagorne, si je veux)... Depuis le temps... Qu'est-ce que j'attends mille diable !

Emmanuel a dit…

J'attendrai ton avis avec impatience !

Anonyme a dit…

Lu Tombeau pour un amour dans la lumière de sa perte.
Le titre est sublime je trouve.

Emmanuel a dit…

Je n'ai pas eu le plaisir de lire ce texte, mais le titre est effectivement superbe.