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mardi 26 juin 2018

Soufi, mon amour, de Elif Shafak

Érudit, poète de langue persane et figure incontournable du soufisme (le courant mystique de l’Islam), Rûmî naquit en 1207 dans l’actuelle Afghanistan et mourut à Konya (Turquie) en 1273. Connu pour sa grande ouverture d’esprit et considéré comme un saint homme, il est encore aujourd’hui une figure très respectée au Proche Orient. Son image est également associée à l’ordre des derviches tourneurs, une des principales confréries soufies, qu’il contribua à créer avec l’aide de son fils et de Shams de Tabriz.

Le roman d’Elif Shafak n’est pas consacré intégralement à la vie de Rûmî, mais à sa rencontre avec son maître spirituel, le derviche Shams de Tabriz, qui fut l’une des influences majeures du poète, sinon la plus importante. A l’époque Rûmî est déjà un érudit écouté et respecté à Konya, sa parole a l’attention des puissants comme des petites gens et ses enseignements sont fort courus. Marié à une chrétienne convertie à l’Islam, il est père de plusieurs enfants et sa maison accueille également quelques-uns de ses disciples. Aux yeux de Rûmî, rien n’a plus d’importance que ses livres, il passe des heures dans sa bibliothèque et n’autorise personne à approcher des oeuvres qui lui sont le plus chères. Mais sa vie, bien que satisfaisante matériellement, lui paraît incomplète. Rûmî prend alors sa plume et envoie une lettre à l’un de ses amis de Bagdad, un maître soufi très respecté. Il cherche un compagnon à la mesure de son savoir et de ses talents en matière de rhétorique, quelqu’un capable de lui apporter ce complément qui semble lui faire défaut, quelqu’un qui le guidera sur le chemin de la sagesse et de l’amour, puisqu’il s’agit là de la voie du soufisme. Après quelques mois de réflexion, le maître soufi lui envoie Shams de Tabriz, un derviche itinérant doté d’un très fort charisme, immensément cultivé et surtout très critique à l’égard de l’Islam rigoriste. Shams ne retient jamais sa langue et son verbe peut piquer jusqu’aux plus puissants sans qu’il daigne ciller le moins du monde ; ce qui lui vaut un peu partout où il passe l’hostilité, pour ne pas dire la haine, des sheikhs et des hommes de pouvoir qu’il égratigne soit directement soit indirectement par ses prêches les plus critiques.  Entre Rûmî et Shams le coup de foudre est immédiat, le poète a enfin trouvé le compagnon de route et le maître pour le guider à travers les sphères les plus élevées du mysticisme soufi. Mais leur amitié très exclusive suscite l’incompréhension, la jalousie, puis la haine.

Récit choral par excellence, qui alterne les points de vue à travers de très courts chapitres. Le roman d’Elif Shafak se déroule à deux époques différentes, celle d’Ella, mère de famille américaine en pleine phase de doute, qui découvre avec bonheur la vie de Shams et de son ami le poète persan grâce au manuscrit qu’un éditeur lui a confié, et celle de Rûmî, à savoir le Proche Orient du XIIIème siècle. Cette alternance des points de vue et des époques est un peu déstabilisante pour le lecteur, qui peine à entrer pleinement dans l’histoire de tous ces personnages. Progressivement, une petit musique finit cependant par imposer son rythme, lent, réflexif, contemplatif et le roman se déploie avec beaucoup de délicatesse et de subtilité. On regrettera néanmoins que la personnalité très charismatique de Shams de Tabriz écrase quelque peu le récit par sa puissance. Rûmî en devient presque effacé et certains personnages secondaires peinent à prendre de l’ampleur, alors même que le roman compte pas moins de 450 pages. Autre bémol, l’auteur se refuse à entrer complètement dans les arcanes ésotériques et mystiques du soufisme, préférant n'effleurer que la surface des choses et laissant les personnages au mieux exprimer quelques bribes de la doctrine soufie. Tout au plus pourra-t-on en conclure à l’issue du roman que le soufisme est la voie de l’amour et de la tolérance et qu’il combat, par ses préceptes, tout fondamentalisme et toute interprétation trop littérale du Coran. Quant à Shams, son enseignement s’exprime souvent de manière détournée, par paraboles essentiellement et de ses entretiens avec Rûmî, le roman ne dit rien ou presque. Sur le fond c’est donc regrettable, mais sur le forme cela permet de rendre le roman parfaitement accessible au commun des mortels et c’est déjà beaucoup…. mais il n’est pas certain que cela suffise pour rendre Soufi, mon amour inoubliable ou indispensable. En revanche, si vous ne connaissez absolument rien au soufisme, ce roman peut être une bonne entrée en matière, mais on peut regretter que Elif Shafak n’ait pas réussi le même tour de force qu’Amin Maalouf au sujet de Mani dans Les jardins de lumière. Il n’en demeure pas moins que Soufi, mon amour a l’immense mérite de présenter l’Islam comme une religion qui sait être tolérante, profonde et sage lorsqu’elle est interprétée avec la bienveillance des soufis.

vendredi 8 juin 2018

Mille soleils splendides, de Khaled Hosseini

Une fois n’est pas coutume, me voilà sur le point de faire l’apologie d’un best seller. Notez que je n’ai rien contre ce type d’ouvrage, mais en général ils n’ont guère besoin de publicité pour s’écouler à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (un an après sa sortie, en 2008, le roman s’était déjà vendu à plus de 180 000 exemplaires). Point de méprise par ailleurs sur mes prétentions, je sais bien l’influence extrêmement mineure d’un papier publié sur un obscur blog perdu au fin fond du web, mais en général je préfère mettre en avant des livres que la sphère médiatique et l’empressement des éditeurs à publier toujours plus ont quelque peu laissés sur le bord de la route. Expatrié aux Etats-Unis depuis le début des années 1980, Khaled Hosseini est le fils d’un diplomate afghan et d’une enseignante de persan, médecin de formation, il a notamment travaillé pour le HCR (organisme des Nations Unies chargé d’aider les réfugiés) en faveur de l’Afghanistan. On lui doit un premier succès littéraire, Les cerfs-volants de Kaboul, porté à l’écran en 2007 par Marc Foster.

“Nul ne pourrait compter les lunes qui luisent sur ses toits, ni les mille soleils splendides qui se cachent derrière ses murs”

Le roman débute par l’histoire de Mariam, élevée à quelques kilomètres de la ville de Herat (Sud de l’Afghanistan) par sa mère Nana. Son père, Jalil, est pourtant un homme d’affaire important et respecté, propriétaire de plusieurs commerces et même d’un cinéma. Mais Mariam n’est pas une enfant légitime et pour sauver les apparences, la mère et la filles ont dû se résigner à vivre dans une kolba (habitation traditionnelle en torchis) isolée au milieu d’un clairière. Jalil vient une fois par semaine rendre visite à Mariam, qui compte avec patience chaque jour qui la sépare de ces rencontres. Doux, gentil, attentionné, Jalil lui apparaît comme un père merveilleux, alors que sa mère semble constamment aigrie et revendicative à son égard. Elle cache même difficilement sa réprobation quant à l’attachement que la fillette porte à son père et ne cesse de la prévenir qu’il n’est pas l’homme qu’elle croit. Alors que son quinzième anniversaire approche, Mariam émet le souhait de sortir en compagnie de son père au cinéma de Herat, mais Jalil ne viendra jamais la chercher. Incompréhension, colère, Mariam s’enfuit de chez elle pour se rendre jusqu’à la demeure que son père occupe avec ses épouses et ses enfants légitimes, d’où elle est durement refoulée. A son retour, elle trouve sa mère pendue, sans doute affolée par le geste de sa fille qu’elle croyait à jamais perdue. Embarrassé, son père n’ose affronter la vindicte et la réprobation de ses trois épouses, Mariam ne pourra donc pas vivre chez son père et, alors qu'elle vient tout juste de fêter son quinzième anniversaire, elle est mariée à un homme plus âgé de vingt ans, un pachtoun qui ne parle pas sa langue et qui se montre d’une violence inouïe à son égard. Sa vie à Kaboul, bien loin de Herat, sera marquée par une succession de vexations, de violences et de privation de ses droits les plus élémentaires. Soumise à son mari, Mariam regarde Kaboul tomber peu à peu sous le joug de la violence, les soviétiques défaits laissent bientôt la place aux Moudjahidin et aux seigneurs de guerres, qui à force d’affrontements fratricides font le lit des Talibans.

A l’histoire de Mariam vient se greffer celle de Laila, jeune kabouli élevée dans une famille progressiste, mais dont le père a perdu le statut d’enseignant à la suite de l’arrivée des soviétiques. Brillante jeune fille, Laila fait la fierté de ses parents, mais l’instabilité du pays et la montée de l’islamisme mettent en péril son avenir. A la suite d’un tir de roquettes, son père et sa mère meurent dans l’effondrement de leur maison alors qu’elle sort tout juste de l’adolescence. A moitié inconsciente, elle est recueillie par Mariam et son mari, qui trop heureux de l’aubaine, lui propose de l’épouser à peine s’est-elle remise de ses blessures. Contre toute attente, les deux femmes, pourtant séparées par une génération, finissent par se lier d’amitié et par faire front face à la violence de leur mari. Ensemble elles se soutiennent, se protègent, élèvent les enfants que Laila a conçus avec Rachid et leur procurent tout l’amour dont elles sont capables, tentant de les protéger dans un pays ravagé par les conflits internes et la montée de l'extrémisme.

“Révèle ton secret au vent, mais ne lui reproche pas de le répéter aux arbres”

Écrit avec une économie de moyens qui n’empêche en rien le sens de la narration et les talents de conteur de l’auteur de s’exprimer pleinement, Mille soleils splendides n’a rien du best seller écrit en mode automatique et répondant au cahier des charges des ateliers d’écritures anglo-saxons auquel se conforment la plupart de ces ouvrages. Le roman de Khaled Hosseini est une véritable oeuvre d’auteur, chargée en émotions, mais qui donne à voir, à penser et à réfléchir. Les ouvrages qui racontent l’Afghanistan ne sont pas légion et celui-ci le fait bien, avec des mots simples et beaucoup de coeur. Il raconte les guerres successives qui ont conduit ce pays au bord de la ruine, la montée de l’islamisme, le déclin de toute forme de progressisme et le recul des droits des femmes. C’est d’ailleurs ce déclin d’une certaine forme de civilisation qui interroge, l’Islam empreint de tolérance et irrigué par une culture millénaire (de nombreux poètes sont cités tout au long de l’ouvrage), cède peu à peu la place à l'extrémisme religieux, prônant la charia et réduisant les femmes à l’état d’objets ; mais l’on sait bien au final que tout cela n’a pas grand chose à voir avec les fondements de la religion et de la foi, non, tout cela n’est qu’une lutte pour obtenir le pouvoir et contrôler les masses populeuses selon le bon vouloir de chefs de guerre qui changent de maître au regard de leurs intérêts immédiats. Au milieu de ces combats fratricides, deux figures féminines magnifiques émergent, pleines d’incertitudes mais chargées d’espoir ; leur histoire et surtout leur amitié indéfectible portent littéralement ce très beau roman vers des sommets. Alors quand la bonne littérature rencontre le succès, on ne va certainement pas s’en plaindre.

vendredi 1 juin 2018

Le sourire étrusque, de José Luis Sampedro

Décédé en 2013 à l’âge canonique de 96 ans, José Luis Sampedro fut l’unes des grandes figures des lettres espagnoles contemporaines. Economiste de formation, essayiste, critique littéraire, il fut membre de l’Académie royale espagnole. Relativement confidentiel dans nos contrées, où seulement quatre de ses romans ont été traduits, José Luis Sampedro connut un grand succès littéraire avec son septième roman, publié en 1985, Le sourire étrusque.



Roman intimiste se déroulant en Italie au milieu des années 1980, Le sourire étrusque fait référence à une oeuvre d’art exposée à Rome à la villa Giulia. Il s’agit d’un sarcophage retrouvé sur le site de Banditaccia très similaire au fameux sarcophage des époux étrusques, que tout visiteur peut admirer au Louvres.



"La femme, appuyée sur le coude gauche, les cheveux retenus en deux tresses qui lui tombent sur la poitrine, arrondit délicatement la main pour l'approcher de ses lèvres pulpeuses. Derrière elle, l'homme, pareillement appuyé, barbe en pointe sous une bouche de faune, entoure de son bras droit la taille féminine. Sur les deux corps, le ton rougeâtre de l'argile cherche à révéler le tréfonds sanguin invulnérable au passage des siècles. Et sous les yeux étirés, bridés à l'orientale, fleurit sur les visages un même sourire indescriptible : sage et énigmatique, serein et voluptueux."



Atteint d’un cancer déjà très avancé, Salvatore Roncone, un vieux berger calabrais, accepte de rejoindre la famille de son fils à Milan où, espère-t-on, un grand oncologue pourra l’examiner et éventuellement lui proposer un traitement. Salvatore, qui préfère qu’on l’appelle Bruno, son nom de maquisard, n’aime pas beaucoup Milan, et encore moins sa belle-fille, mais il a hâte de découvrir son petit-fils, âgé de quelques mois et avec lequel il espère rattraper le temps perdu. Sur le chemin, son fils est amené à s’arrêter à Rome, pour rendre visite au directeur de la Villa Giulia, où sa femme espère décrocher un poste. Déambulant dans le musée, le vieux Calabrais tombe sur ce célèbre sarcophage étrusque et reste longtemps figé par la beauté, la grâce et le caractère énigmatique des époux. Ce sourire de contentement, cette attitude de plénitude, ce geste de tendresse de l’époux ne sont pas des caractéristiques que l’on retrouve dans la statuaire gréco-latine. Alors le vieux interroge son fils, qui étaient donc ces Étrusques, pourquoi paraissent-ils si différents des statues et des fresques romaines. C’est que le Salvatore n’aime pas beaucoup les gens du nord, les romains ou les milanais lui paraissent trop maniérés, ils ont perdu leurs racines et ne font plus corps avec leur terre, leur nourriture est aseptisée, leur langage trop châtié… ils ne savent plus ce qui est vrai. Lui est un homme, un vrai, et il ne s’embarrasse guère de manières et de civilités inutiles. Alors ces Étrusques ont  beau être hautement raffinés, ils sont avant tout les ennemis de Rome et ont dû subir son joug, comme les Calabrais et autres gens du Sud. Et puis leur bonheur simple et authentique atteint sa propre sensibilité, enfouie sous des couches de rusticité, de dur labeur et d’actes de bravoure. C’est une première brèche dans son armure de vieux berger bourru, que son petit fils Bruno (comme son nom de résistant à lui) finira par agrandir au fil des jours, resserrant les liens familieux entre le père, le fils, le petit-fils et la belle-fille.



Ce choc des cultures (Nord vs Sud), c’est toute l’histoire de l’Italie, où les haines ancestrales entretenues au fil des siècles sont toujours prégnantes. Milanais, Piémontais, Florentins, Romains, Calabrais, Napolitains, Siciliens… tous vivent dans le même pays, mais par leurs différences culturelles et leur histoire, s’opposent en de nombreux points et portent sur l’autre un regard empreint de défiance et d’incompréhension. Pourtant Sampedro arrive à rendre ces antagonismes presque attachants, les particularismes deviennent des traits culturels éminemment fascinants pourvus qu’ils soient explicités et compris. C’est l’incompréhension qui mine les relations et non pas les différences. Mais le roman tire évidemment toute sa force de l’étonnant personnage de Salvatore/Bruno, ce vieux berger calabrais bourru, presque fruste en apparence, un tantinet machiste, mais doté d’une force et d’une vitalité incroyables. C’est toute l’Italie du Sud qui passe par son regard, ses commentaires in peto et sa manière d’être. Mais derrière la carapace, derrière l’homme dans toute sa splendeur, se cache en réalité un homme qui découvre sa propre sensibilité, qui se révèle au contact de son petit fils avec lequel il devient tendre, indulgent, éminemment protecteur et incroyablement complice. Et c’est toute la subtilité de ce roman de suggérer que cette transformation n’aurait jamais pu se produire si le vieux était resté en Calabre, sous l’influence des siens et de sa culture. La révélation c’est évidemment ce mélange des cultures, cette fusion des sensibilités éminemment salvatrice et pas nécessairement antagonistes si la rencontre se fait dans le respect de l’autre.


Incroyablement beau et touchant, Le sourire étrusque est un pur chef d’oeuvre de sensibilité et de subtilité, un roman rare qu’il faut lire de toute urgence pour saisir en quelques centaines de pages toute l’âme de l’Italie.

jeudi 24 mai 2018

La cantine de minuit, de Yarô Abe

C’est un petit troquet qui ne paie pas de mine, un restaurant retranché dans une étroite rue piétonne de Tokyo, qui ouvre de minuit jusqu’au petit matin et dans lequel des habitués partagent quelques verres accompagnés de plats très simples concocté par un chef attentif aux envie de ses clients, mais également confident de tous les instants. Ainsi commence La cantine de minuit, manga de Yarô Abe, adapté par Netflix en une série d’une dizaine d’épisodes (Midnight diner) extrêmement réussis, preuve que la matière première était déjà de grande qualité.

Sans prétention particulière sur le plan scénaristique, La cantine de minuit est une sorte de manga choral dans lequel les personnages se croisent et s’entrecroisent, partageant des tranches de vie tantôt d’une grande simplicité tantôt truculentes. S’y croisent un yakuza amateur de petites saucisses taillées en forme de pieuvre, une stripteaseuse au coeur d’artichaut, une jeune femme qui alterne les phases boulimiques et les régimes en tous genres au gré de ses amours, un boxeur au coeur tendre amateur de Katsudon, un sportif raffolant de beignets d’oignon….   de quoi assurer une galerie de personnages hauts en couleurs, brossés en quelques traits de caractères simples mais révélateurs. Tout cela n’a l’air de rien au départ, mais l’accumulation de petits détails, la récurrence de certains personnages, que l’on suit parfois sur deux ou trois saynètes, donnent de la substance à ce petit monde de la nuit, un peu en dehors du temps et foncièrement attachant. C’est à la fois frais, amusant, souvent drôle et touchant.

Côté cuisine, le manga parlera forcément aux gourmands et aux amateurs de spécialités culinaires japonaises, mais il n’est pas question ici de gastronomie de haute volée, simplement de cuisine de tous les jours, quasiment familiale ; le restaurant se faisant également un point d’honneur à préparer tout ce que le client souhaite pourvu que les ingrédients soient en stock. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de croiser dans ce restaurant de très nombreux habitués, qui nouent des relations, s’échangent des nouvelles, s’inquiètent de ne plus voir certains, deviennent amis, amants ou même se marient . On sourit, on prend partie à l’occasion d’une polémique (sauce salée ou sauce sucrée ?) on s’étonne, on grimace au diapason de tout ce petit monde à la fois simple, tolérant et humaniste.

lundi 14 mai 2018

Littérature turque : La bâtarde d'Istanbul, de Elif Shafak

Encore peu visible il y a 20 ans, la littérature turque contemporaine sort de ses frontières avec un succès incontestable. Sans doute l’attribution du prix Nobel à Orhan Pamuk en 2006 n’est-elle pas totalement étrangère à cette évolution, mais il ne faudrait pas occulter pour autant toute une nouvelle génération d’auteurs apparus dans les années 90, épris d’une certaine modernité, conscients que leur pays doit résoudre ses problématiques les plus aigües (montée de l’islamisme, multiculturalisme) et persuadés que nombre de sujets autrefois tabous peuvent être abordés en toute franchise et avec un certain recul, notamment historique (on pense évidemment à la question du génocide arménien). L’occasion pour nous lecteurs francophones de découvrir, au-delà des clichés habituels, un pays en profonde mutation, dynamique et soucieux de trouver sa place au sein de la mondialisation. Parmi ces nouvelles voix, Elif Shafak semble s’être désormais taillé une place de choix sur les étagères de nos librairies, avec un succès critique et populaire qui semble ne pas se démentir.

Publié initialement en anglais (Elif Shafak écrit en turc, mais également en anglais) et traduit en 2007 en français,  La bâtarde d’Istanbul est l’oeuvre d’une auteure déjà confirmée et reconnue dans son pays. Il s’agit d’une chronique familiale s’étalant sur près de quatre générations au travers de laquelle Elif Shafak évoque en toute liberté la question du génocide arménien. On y découvre la famille Kazanci, stambouliote depuis des générations, victime d’une sorte de malédiction qui atteint ses représentants masculins ; tous les hommes de la famille, ou presque, meurent prématurément vers l’âge de quarante ans. Restent donc les femmes, qui, par solidarité familiale, ont décidé de vivre sous le même toit. Tout ce petit monde (l’arrière grand-mère, la grand-mère, la mère et ses trois soeurs) a fédéré ses efforts et porté son attention sur la petite dernière, Asya, une enfant née hors mariage (et dont le père demeure un illustre inconnu), désormais jeune femme de 19 ans à peine sortie de l’adolescence. Un électron libre à l’esprit acéré et rebelle, mais au physique sans grâce particulière. De l’autre côté de l’océan Atlantique, Amy (diminutif d’Armanoush), jeune étudiante d’origine arménienne, se partage entre l’Arizona, où vit sa mère, et San Francisco, où vit son père. Alors qu’elle n’était qu’un bébé, ses parents divorcèrent, sa mère n’ayant jamais réussi à partager son mari avec sa très grande et très envahissante famille arménienne. S    a mère, Rose, se remaria avec un Turc venu étudier à Tucson, un certain Mustapha, ultime représentant masculin de l’illustre famille Kazanci. Déchirée entre ses origines américaine et arméniennes, Amy décide de s’envoler pour Istanbul, elle espère que sur place elle pourra renouer en toute quiétude avec ses racines arméniennes et stambouliotes. Peut-être comprendra-t-elle enfin la douleur qui déchire la famille de son père depuis presque un siècle. Sur place, elle fait la rencontre d’Asya et se lie d’amitié avec la jeune femme, qui s’empresse de lui faire découvrir la culture et l’histoire de son pays.

Subtil mélange de chronique familiale et de récit initiatique, La bâtarde d’Istanbul est un roman qui prend le temps d’installer une véritable atmosphère, mais loin de ne jouer que sur la fibre exotique et le dépaysement, Elif Shafak a fait le choix de nous plonger au coeur de la Turquie moderne et quel lieu plus fabuleux qu’Istanbul pour l’incarner. Creuset de tout un pan de la civilisation méditerranéenne, carrefour entre l’Orient et l’Occident, les lieux communs ne manquent pas. Istanbul est tout cela et au-delà, mais l’auteure préfère insister sur deux points fondamentaux ; aussi mythique et fabuleuse soit-elle, la ville, à l’instar de toute la Turquie, doit faire face à un défi majeur : accepter son passé et construire un avenir sur les bases du multiculturalisme et d’un nationalisme apaisé. Cohabitent à Istanbul, des musulmans, mais également des juifs, des chrétiens, tous d’origines et de contrées diverses autrefois contrôlées par la puissance ottomane. A travers l’évocation du génocide arménien, Elif Shafak a le courage d’évoquer un thème fort et encore très polémique en Turquie (Orhan Pamuk en a fait les frais au milieu des années 2000, menacé de mort après avoir évoqué cette question sensible). Son message de tolérance est ouvert sur les autres mais ferme et sans ambiguïté quant à la responsabilité des autorités ottomanes. Il ne suffit pas de rejeter la faute sur un régime désormais révolu, il faut reconnaître les torts causés aux autres peuples (Arméniens notamment), qui eux, en contrepartie, doivent cesser de vivre dans le passé et dans la commémoration éternelle, en un mot, il doivent enfin pardonner. Un discours qui paraît aller de soi, mais qui reste pourtant bien difficile à mettre en oeuvre. En creux apparaît également un autre message fondamental, celui de la place de la femme au sein de la société turque, dont la dichotomie est parfaitement illustrée au sein de la famille Kazanci où tradition et modernité se conjuguent quasiment exclusivement au féminin. Aux figures féminines traditionnelles (comme la grand-mère ou les tantes), s’opposent des figures plus modernes, féministes, revendicatrices de leurs droits et de leurs libertés (la mère et la fille), sans pour autant que ces différences les empêchent de cohabiter, de vivre ensemble, de se respecter et de s’aimer. Une leçon de tolérance sans moralisme excessif, d’une simplicité désarmante, mais d’une rare intelligence. Pour ceux qui en revanchent aiment les romans où la ville se déploie dans toute sa démesure, prenant même parfois l’ascendant sur les personnages centraux, La bâtarde d’Istanbul n’est pas exactement le livre idéal. Bien qu’on y découvre de nombreuses traditions (notamment culinaires) et coutumes turques, la cité millénaire reste finalement assez discrète, l’action se déroulant essentiellement dans la maison des Kanzanci (un konak, autrement dit une maison plutôt cossue), dans un café…. et c’est à peu près tout. Ce qui n’est pas très étonnant pour un roman qui se veut plutôt intimiste et tourné vers la famille.

lundi 7 mai 2018

Littérature égyptienne : La belle du Caire, de Naguib Mahfouz

Prix Nobel de littérature 1988, décédé en 2006 à l’âge plus que respectable de 94 ans, Naguib Mahfouz est l’auteur d’une oeuvre considérable. Au cours de sa carrière, l’écrivain cairote a publié plus de 50 romans et recueils de nouvelles, observant avec beaucoup d’acuité et d’intelligence les évolutions de la société égyptienne au cours du XXème siècle. Mahfouz fut donc un témoin privilégié de son temps aux convictions politiques fortes (libérales, mais au sens premier du terme), qu’il exprima dans sa littérature aussi bien qu’à travers ses prises de positions publiques, ce qui lui valut quelques ennuis dans le monde arabe où il fut censuré, ainsi qu’une tentative d’assassinat à laquelle il échappa par miracle en 1994 (par deux jeunes extrémistes qui avouèrent ne pas avoir lu une seule ligne de son oeuvre). Mahfouz fut le premier écrivain arabe à recevoir le prix Nobel de littérature, ce qui lui ouvrit bien évidemment les portes du marché mondial.


C’est donc sur les conseils éclairés de l’ami Soleilvert (insérer le lien vers le blog) que j’ai entrepris de me plonger dans l’oeuvre de Naguib Mahfouz, en commençant tout d’abord par un très bon recueil de nouvelles, Le monde de Dieu, que je ne chroniquerai pas sur ce blog, hélas, étant bien trop souvent sujet à la procrastination, j’ai fini par trop repousser cet exigeant travail qui consiste à faire le compte-rendu de ce type d’ouvrage… et comme je n’avais pas pris de notes ! Sachez néanmoins que ce recueil comporte de très bons textes et permet d’avoir un aperçu assez pertinent de l’évolution de l’oeuvre de Naguib Mahfouz (et des mutations de son pays), depuis les années trente jusqu’au début des années quatre-vingt dix. L’écrivain se montrant plus introspectif et davantage enclin à la métaphysique dans ses textes les plus récents. De quoi se faire une idée assez précise de la littérature du bonhomme et choisir éventuellement une période de production précise pour partir à la découverte de son oeuvre. Pour ma part, j’ai été immédiatement attiré par les romans les plus anciens, sans doute parce qu’ils me semblaient revêtir une dimension un peu plus exotique et l’évocation d’un passé oriental révolu, une sorte de paradis perdu probablement très cliché (et qui fleure un peu le colonialisme si l’on y réfléchit bien) mais auquel je ne peux résister. Bien heureusement, la littérature de Naguib Mahfouz échappe à ce genre de cliché éculé, l’auteur étant très attaché à inscrire son pays dans une certaine modernité tout en étant conscient que les héritages du passé (clientélisme, lourdeurs et inertie du système politique, hiérarchisation sociale….) ne peuvent s’effacer d’un simple revers du bras.


Publié en 1945, La belle du Caire est le quatrième roman de Naguib Mahfouz. Dans les années 1930, quatre jeunes étudiants de l’université du Caire sont sur le point de décrocher leur licence de lettres. Quatre amis issus de familles relativement aisées, sans pour autant appartenir à l’élite de la société égyptienne, et dont un avenir prometteur semble tendre les bras. Parmi eux, Mahgoub est paradoxalement le plus insouciant et le plus cynique, mais aussi celui dont l’équilibre financier est le plus précaire. Alors qu’il ne lui reste que trois mois avant son examen final, il apprend que son père vient d’être victime d’une attaque cérébrale, bien qu’ayant échappé à la mort in extremis, il reste en grande partie paralysé et ne pourra probablement plus jamais travailler. Pour subvenir à ses propres besoins, ainsi qu’à ceux de sa femme, il doit donc réduire en grande partie la rente qu’il versait à son fils pour ses études. Mahgoub devra donc survivre durant trois mois avec à peine un tiers de ce qui lui permettait jusqu’à présent d’assurer son train de vie. Mais par fierté, le jeune homme refuse de demander l’aide de ses amis, préférant se débrouiller par lui-même. Alors il déménage de son foyer d’étudiant plutôt confortable pour une chambre beaucoup plus modeste, réduit ses frais de bouche, se contentant parfois d’un seul repas constitué d’une poignée de fèves bouillies, ne s’autorise plus guère de sorties. Malgré ses efforts et sa persévérance, Mahgoub est au bord de la rupture, mais rongé par son désir de réussir il est prêt à tout pour s’en sortir et gravir les échelons de la société égyptienne. Il en est certain, une fois son diplôme en poche, plus rien ne pourra stopper son ascension professionnelle et sociale. Mais la désillusion est sévère, sans appui il ne peut guère espérer obtenir les fonctions auxquelles il aspire et rien ne le terrorise davantage que de terminer sa vie comme petit fonctionnaire à Assouan. En désespoir de cause, mais aussi par cynisme, Mahgoub accepte une proposition qui pourrait bien changer la donne, mais également lui coûter beaucoup en cas d’échec. Une vague connaissance de son village, désormais devenue haut fonctionnaire, lui propose rien moins qu’un mariage de façade avec une très belle jeune femme devenue la maîtresse de Qassim bey Fahmi, un aristocrate promis aux plus hautes fonctions ministérielles, un homme à la fois riche et puissant. Aux abois, Mahgoub accepte, sans savoir que la femme en question est l’ancienne fiancée de l’un de ses plus proches amis, une beauté qu’autrefois il avait espéré séduire. Commence alors un ménage à trois, qui en apparence a tout pour le satisfaire : un poste comme secrétaire du bey, une certaine aisance matérielle et une femme splendide.


Récit de l’ascension fulgurante et de la chute tout aussi vertigineuse d’un jeune homme aux ambitions démesurées et aux principes contestables, La belle du Caire n’est pas exactement une comédie dramatique, tout au plus pourrait-on rapprocher ce roman de l’étude de moeurs. Empreint d’un grand réalisme social, il décrit très finement les mécanismes qui régissent la société égyptienne à l’orée des années 1940, son désir d’accéder à une certaine forme de modernité, sa volonté contradictoire de s’affranchir de toute forme de colonialisme, tout en maintenant coûte que coûte des structure hiérarchiques héritées d’un passé révolu et pesant. Mahgoub est indiscutablement un personnage antipathique, amoral, peu charitable, démesurément ambitieux, peu respectueux des valeurs sociales traditionnelles comme la famille ou les amis. Mais le carcan social dans lequel il évolue et dont il ne peut s’extraire malgré ses mérites, sa capacité de travail et sa volonté, en font le porte-parole idéal d’une certaine catégorie sociale qui aspire à une meilleure condition, mais ne peut que baisser les bras face à la corruption, au clientélisme et aux barrières érigées par une classe dominante cynique, peu patriote et encline à vendre les intérêts du pays au plus offrant. Une plongée édifiante dans l’Egypte des années trente, un roman absolument fascinant, admirablement écrit et incroyablement moderne.


jeudi 3 mai 2018

Les années douces, de Hiromi Kawakami

Les amateurs de manga connaissent déjà probablement l’adaptation très fidèle et très touchante  réalisée par Jiro Taniguchi de ce beau roman de Hiromi Kawakami, mais peut-être n’ont-ils jamais eu l’occasion ou la curiosité de lire l’oeuvre originelle, qui mérite assurément qu’on s’y attarde un peu. Publié en 2005 aux éditions Picquier, Les années douces fait partie de ces romans qui semblent en apparence céder aux sirènes de la sensiblerie éhontée, on serait presque tenté, au vu du résumé de la quatrième de couverture, de le voir plutôt figurer au catalogue de la collection harlequin…. Jugement hâtif et erroné, voire un peu méprisant à l’égard de ceux qui aiment les romans à l’eau de rose, après tout chacun est libre d’avoir quelque passion coupable.

Tsukiko, jolie jeune femme de 37 ans, mène une vie de célibataire un peu solitaire. Mais alors que certains comblent leur vide affectif en multipliant les sorties entre amis, Tsukiko se contente d’aller boire du saké après le travail, dans un petit troquet à l’abri de l’agitation d’une mégapole toujours très affairée. C’est là qu’un soir elle fait la rencontre de l’un de ses anciens professeurs de lycée, de trente ans son aîné, et qu’elle surnomme affectueusement le maître. Ensemble ils se souviennent de leurs vies passées, partagent de nombreux verres de saké, ainsi que les petits plats que l’on consomme traditionnellement pour accompagner cette boisson. Lentement des liens se tissent, balisés par ces rencontres désormais devenues rituelles sans qu’aucun d’eux ne se concerte : même heure, même lieu, mêmes gestes… bercés par le rythme de leurs conversations feutrées. De temps à autre, les deux amis s’autorisent quelques sorties, une cueillette de champignons, une balade au marché ou bien encore la fête des cerisiers en fleur. Jusqu’au jour où Tsukiko réalise qu’elle est bien plus attachée au maître que ce qu’elle avait imaginé.

Les années douces est un roman d’amour à la fois doux et subtil, mais aussi un récit étonnant sur le Japon contemporain, qui nous permet de mieux cerner certaines facettes de la société japonaise et de ses moeurs, que l’on a tendance à réduire à l’agitation tokyoïte des quartiers les plus animés, en oubliant que tous les Japonais ne sont pas des poulpes scotchés à leur téléphone portable ou bien encore des salarymen avides de réussite professionnelle.  Pour être tout à fait honnête, le roman semble échapper à l’agitation qui caractérise la vie urbaine actuelle de façon sans doute un peu trop romanesque pour être totalement réaliste. C’est probablement ce décalage, cette dimension en dehors du temps, qui lui confère autant de charme et rend l’histoire si touchante, mais également sa grande délicatesse et son extrême pudeur. Lent, contemplatif, le roman de Hiromi Kawakami aime à prendre son temps, berçant le lecteur sur un rythme auquel il est peu habitué, s’attardant sur les détails qui font tout le sel de l’existence et donnent du relief aux personnages. A lire impérativement, ainsi que l’excellente adaptation graphique de Jiro Taniguchi.

dimanche 29 avril 2018

Western : Lune comanche, de Larry McMurtry

Commençons cette petite chronique par une message à caractère informatif destiné à tous ceux qui auraient eu l’outrecuidance de ne jamais avoir lu Lonesome Dove, sachez qu’il s’agit d’une faute de goût caractérisée. Que vous aimiez ou non le western, c’est une oeuvre fondamentale de la littérature contemporaine (qui obtint le prix Pulitzer), un grand roman sur l’Amérique et, ce qui ne gâche rien à l’affaire, un immense plaisir de lecture. Faut-il pour autant avoir impérativement lu les deux premiers volumes de Lonesome Dove avant de s’attaquer à cette nouvelle préquelle ? Précisons tout d’abord que Lune comanche fait suite à La marche du mort, roman qui se déroulait quarante ans avant les événements de Lonesome Dove et que, oui, il est préférable d’avoir lu les précédents romans pour profiter pleinement de ce nouveau développement de l’histoire d’Augustus McCrae et de son comparse Woodrow Call. Bref, si vous n’êtes pas passé par la case départ, vous feriez mieux de vous empresser de réparer cette erreur, vous ne toucherez pas 20 000 francs pour autant, mais je vous garantis que 2000 pages plus tard vous me remercierez.

    Ceux qui ont donc lus les précédents opus retrouveront avec bonheur les personnages de Gus et de Call, âgés de quelques années de plus, mais désormais éléments expérimentés du corps des Texas rangers. Guidés par le capitaine Inish Scull, un homme dur et nerveux, mais également très cultivé de par ses origines bourgeoises, ils arpentent les plaines et les déserts du Texas, afin de sécuriser la frontière et protéger les colons des raids menés par les tribus indiennes locales, en particulier les féroces Comanches, dont le chef Buffalo Hump leur donne du fil à retordre. Ces prodigieux cavaliers que sont les Comanches sont des adversaires redoutables et redoutés, y compris par les autres tribus indiennes, qui craignent leur science du combat et leur cruauté légendaire. L’un d’entre-eux, Kicking Wolf, est l’un des plus habiles, si ce n’est le plus habile, voleurs de chevaux du Texas. Son talent n’a pas d’égal et il est capable de voler n’importe quel cheval au nez et à la barbe des sentinelles les plus aguerries. En temps normal, les rangers n’auraient pas grand chose à craindre de ses forfaits étant donné la piètre qualité de leurs montures, mais le capitaine Scull monte un véritable phénomène, un cheval immense et puissant, qui lui valut d’être surnommé Big Horse Scull. Voler ce cheval représenterait un immense exploit et Kicking Wolf se plaît à rêver de le réaliser. Ainsi on chanterait ses hauts faits dans toutes les tribus à l’est du Rio Grande. Avec la ruse du renard et la discrétion d’un félin, Kicking Wolf s’empare à l’occasion d’une nuit sans lune du cheval tant convoité, mais que faire d’un tel trophée, sans compter que le capitaine Scull tentera certainement de récupérer sa monture en le traquant sans relâche. Accompagné de son plus fidèle ami, Kicking Wolf se rend donc en direction du Mexique, à la rencontre d’Ahumado, un terrible chef indien, dont la cruauté est devenue légendaire et qui terrifie jusqu’aux Comanches les plus intrépides. En lui offrant cette superbe bête, il espère faire d’Ahumado son allié. De son côté, le capitaine Scull est bien décidé à récupérer son bien et part sur les traces de Kicking Wolf, à pied, accompagné seulement d’un éclaireur indien. Bombardés capitaines, Gus et Call devront reprendre en main les Texas rangers, afin de mener à bien leurs missions de surveillance et de protection des colons.

    Pas de surprise avec cet ultime opus de Lonesome Dove, qui se situe dans la droite lignée des précédents. Toujours aussi bien mené, le récit se dévore avec un rare plaisir de lecture, grâce à l’écriture fluide et prenante de Larry McMurtry. Mais le roman vaut moins pour son style que pour la qualité de sa narration et pour l’extrême soin que l’auteur apporte à ses personnages. Qu’ils soient déjà éprouvés (Gus, Call, Kicking Wolf ou bien Buffalo Hump) ou inédits (Scull, Deets ou Ahumado), tous sont des personnages complexes, très bien caractérisés et pour la plupart attachants (ou à défaut fascinants) grâce au sens du détail dont McMurtry fait preuve pour chacun d’eux. Loin de tout manichéisme, ce qui paraît le minimum attendu pour un western moderne, Lune Comanche réserve son petit lot de surprises et de révélations sur la vie de Gus et de Call, qu’il serait évidemment du plus mauvais effet de révéler ici. Si vous avez déjà lu Lonesome Dove, Lune Comanche est donc un passage obligé puisqu’il pose la dernière pièce du puzzle, cette grande fresque commencée dans les années 80 et qui à mon sens représente la quintessence du western contemporain. D’autres oeuvres ont indiscutablement marqué le genre (on pense en particulier aux nouvelles de Dorothy Johnson), mais peu ont réussi à le faire de manière aussi brillante et humaniste. Se plonger dans l’oeuvre de Larry McMurtry, c’est toucher du doigt l’essence même de l’Amérique, de son histoire douloureuse, de ses fondements et de ses contradictions… Cet attachement viscéral à la liberté, cette fascination pour la violence (ou plutôt son acceptation résignée), cette obstination à vouloir conquérir, au prix du sang et de la mort, des terres souvent ingrates demeurent parfois un mystères pour nous autres européens modernes et lorsque les livres d’histoire ne sont pas suffisants pour en cerner les contours, la fiction vient en renfort, nous aidant à mieux toucher du doigt cette grande aventure humaine que fut la conquête du grand ouest américain.

mardi 6 mars 2018

SF psychologique : Planetfall, de Emma Newman

Encensé par la critique outre-manche, Planetfall est un roman écrit par une jeune auteure britannique inconnue dans nos contrées, mais déjà bien installée dans le paysage des littératures de l’imaginaire anglo-saxon, Emma Newman. Plus connue pour ses romans de fantasy urbaine, il s’agit pour elle de sa première incursion dans le domaine de la science-fiction et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’essai est plutôt concluant. On pourrait même annoncer sans trop prendre de risque, qu’il s’agit d’un des romans de SF les plus intéressants publiés en 2017, mais moins pour sa dimension prospective que pour sa dimension humaine et dramatique.

Dans un futur indéterminé mais relativement proche, la Terre est en déliquescence, politiquement aussi bien qu'économiquement. Au sortir d’un coma lié à l’ingestion d’une plante non répertoriée au catalogue des espèces végétales d’origine terrestre, la jeune Lee Suh-Mi reçoit une révélation prophétique. Sa vision lui montre une planète inconnue mais semble-t-il capable d’abriter la vie. La jeune femme se plait-à croire qu’elle vient de recevoir un message divin. Convaincue par le caractère sacré de sa mission, elle réussit à enrôler d’éminents scientifiques et quelques généreux donateurs prêts à  financer la construction d’un vaisseau spatial capable de rejoindre cette planète et d’y installer une colonie. Guidés par celle que l’on appelle désormais l’Eclaireuse, les futurs colons embarquent pour un voyage sans retour à bord de l’Atlas. Sur place ils découvrent un mystérieux artefact organique dont Lee Suh-Mi assure qu’il est à l’origine du message qu’elle a reçu. Vingt ans plus tard, la colonie s’est durablement implantée sur cette étonnante planète, mais curieusement les colons ne semblent pas pressés de s’en emparer. Lee Suh-Mi a disparu à l’intérieur de l’artefact (désormais baptisé “cité de Dieu”) sans jamais en ressortir, tous les ans un message parvient à ses compagnons, leur assurant qu’elle est toujours en vie, à l’écoute du message divin que l’artefact semble lui communiquer. Et tout ceci aurait pu durer jusqu’à la fin des temps, rituel immuable donnant lieu à une cérémonie quasi mystique, hautement symbolique, mais toujours aussi avare en révélations concrètes. Jusqu’au jour où un inconnu se présente à l’entrée de la colonie, prétendant être le petit-fils de Lee Suh-Mi. Et le fait est que le jeune homme ressemble énormément à sa grand-mère. Un choc pour Ren, ingénieure spécialisée dans la maintenance des imprimantes 3D, qui fut durant des années la meilleure amie de Lee Suh-Mi. Depuis des décennies, les colons pensaient qu’il n’y avait eu aucun survivant des nacelles de descente qui s’étaient écrasées loin du site d’atterrissage prévu. Hypersensible, fragilisée par l’absence de son amie, Ren vit un peu  à l’écart du reste de la colonie, cultive son jardin secret et préserve farouchement son intimité… à un point qui confine à la pathologie. L’arrivée de Sung Soo met à mal le fragile équilibre que Ren avait soigneusement réussi à maintenir, faisant remonter à la surface des souvenirs qu’elle avait enfouis au plus profond de son subconscient.

Planetfall, par son fonds de commerce un poil mystique mâtiné de considérations morales n’est pas sans rappeler Le moineau de Dieu de Mary Doria Russel ou bien encore Un cas de conscience de James Blish, mais alors que ces deux romans lorgnaient allègrement du côté du conte philosophique Planetfall se veut davantage psychologique et fonctionne comme un huis-clos.. La culpabilité rode au fil du roman, pesante, reléguant finalement la dimension prospective du récit à sa plus simple expression. L’histoire est centrée presque  exclusivement autour du personnage de Ren, c’est à travers ses yeux, ses pensées, ses névroses et son cheminement psychologique que l’on découvre progressivement les enjeux réels du roman. Non pas qu’il n’y ait aucune idée de science-fiction dans Planetfall, car l’auteur brasse de nombreux thèmes chers à cette littérature (en particulier l’impact de l’homme sur son environnement), mais ils ne sont pas réellement au coeur d’un récit construit entièrement autour d’un énorme mensonge et de ses effets dévastateurs sur une communauté qui évolue en vas clos. Planetfall aurait pu être rébarbatif s’il s’était transformé en fable théologique ou en conte philosophique, mais Emma Newman a eu suffisamment d’intelligence pour ne pas suivre cette voie (n’est pas James Blish qui veut), se concentrant sur la dimension humaine et dramatique du récit, nous offrant un roman d’une grande finesse psychologique, à l’ambition certes mesurée mais totalement maîtrisée. Pas le roman du siècle, mais une bonne surprise assurément.

lundi 12 février 2018

Les gens de Holt county, de Kent Haruf

Décédé en 2014, l’auteur américain Kent Haruf est longtemps resté confidentiel, mais l’adaptation de son dernier roman au cinéma (Nos âmes la nuit, 2017) lui a cependant donné un petit regain de notoriété. Originaire de l’état du Colorado et très attaché à sa terre natale, Kent Haruf est un écrivain du terroir, qui aime raconter la vie pas toujours simple des petites gens de son pays, leurs peines et de leurs tracas, avec une sensibilité et une justesse qui ne sont pas sans rappeler un certain Larry McMurtry. J’ai très honnêtement déjà beaucoup évoqué cet auteur sur ce blog, mais une petite piqûre de rappel me semble appropriée tant cet écrivain mérite d’être découvert et apprécié à sa juste valeur.

    Troisième roman de l’auteur à être traduit en français, Les gens de Holt county fait suite à l’excellent Le chant des plaines, chef d’oeuvre de délicatesse et de retenue dans lequel le lecteur découvrait la petite ville de Holt et de ses habitants. Parmi cette galerie de personnages foncièrement attachants : les deux frères McPheron et leur ranch perdu au milieu des plaines, Guthrie et ses deux garçons, Ike et Bobby, mais aussi et surtout la jeune Victoria Roubideaux, tout juste 19 ans, sur le point d’accoucher de son premier enfant. Tous sont à nouveau au coeur des Gens de Holt County, mais viennent s’y ajouter de nouveaux protagonistes, qui permettent à ce roman d’être autre chose qu’une simple suite, une vision enrichie de l’histoire et de la vie à Holt.  Victoria et sa petite fille ont donc quitté le ranch des frères McPheron, la jeune fille pourra  désormais poursuivre ses études à l’université tout en élevant la petite Katie dans des conditions acceptables. Raymond et Harold se retrouvent donc à nouveau seuls au ranch, mais gardent le contact avec Victoria pour qui les deux frères font littéralement offices de soutien familial. Guthrie et ses deux garçons viennent de temps en temps leur donner un coup de main, pour leur soulager la tâche et leur tenir compagnie. A Holt, Rose, l’assistante sociale du comté, tente d’aider une famille démunie. Luther et Betty, élèvent leurs deux enfants dans un vieux mobil-home défraîchi, sans travail ils vivent de bons alimentaires et des soins de l’assistance publique. Ils tentent d’appliquer les recettes simples et pleines de bon sens de Rose pour joindre les deux bouts, mais l’arrivée de l’oncle de Betty, un homme violent, alcoolique et peu respectueux des femmes met en péril ce fragile équilibre ; les parents se révélant incapables de protéger leur deux progénitures des accès de violence de cet homme malsain et dangereux. A quelques encablures de là, le jeune DJ vit avec son grand-père à la suite du décès de sa mère. Taciturne mais sérieux et travailleur, il tente de concilier ses obligations scolaires tout en prenant soin de son grand-père vieillissant, assumant des responsabilités qui ne sont pas celles qui devraient échoir à un garçon de son âge. Pris en affection par sa jeune voisine, qui élève seule ses deux filles à la suite du départ de son mari pour l’Alaska,  tous les quatre vont se soutenir mutuellement le jour où le mari en question décide de ne plus jamais revenir à Holt.

A la suite de ce bref résumé, sombre et en apparence désespéré, j’en vois déjà certain qui filent dans la direction opposée à brides rabattues, persuadés que Kent Haruf n’est autre que la réincarnation américaine d’Emile Zola et de Charles Dickens confondus (Oliver Twist, sors de ce corps). Mais c’est bien mal connaître le travail de l’écrivain américain, Les gens de Holt county n’a rien du récit larmoyant auquel on aurait pu s’attendre, Kent Haruf ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières mais décrit sans concessions les conditions de vie au coeur des hautes plaines, loin des grands villes affairées et des centres de décisions politiques et économiques. La vie y est rude, voire rustique, avec son lot de détresse et son cortège de galères. En plus d’une misère économique réelle, on perçoit en écho une certaine misère affective, liée à la solitude et à l’isolement. Celle des deux frères McPheron est profondément touchante alors que leur attitude respire la bonté et la bienveillance, leur solitude atteint le lecteur au plus profond de son être. Et alors même qu’elle résonne comme une fatalité, un peu d’espoir vient illuminer ce tableau magnifique et c’est là le grand talent de Kent Haruf, que de nous faire espérer en un avenir meilleur et plus lumineux. Simplicité de l’écriture, à la fois belle et sans fioritures, narration claire et limpide, personnages extrêmement bien définis,  touchants d’humanité et de sensibilité (oui oui, même les salauds comme Hoyt sont des personnages bien campés et extrêmement bien écrits).... le tout avec une économie de mots et de moyens qui frôle le génie, du grand art tout simplement.