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lundi 15 avril 2019

Grosse claque : Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu

Au cas où vous ne l’auriez pas encore remarqué, lire le Goncourt annuel n’est pas vraiment dans mes habitudes. Vous pouvez y voir une forme de snobisme littéraire comme diraient mes collègues, mais la plupart du temps le choix des jurys me laisse tout simplement de marbre. Il fut une époque où, lorsque la sélection était identique, je préférais largement lire le Goncourt des lycéens, qui ne s'embarrassait ni de politique éditoriale ni de prestige (et accessoirement ne faisait pas de copinage). Oui mais voilà, le roman primé cette année m’a singulièrement intrigué et après en avoir entendu beaucoup de bien (de la part de gens dont je respecte éminemment l’avis), me voilà plongé au coeur du récit de Nicolas Mathieu.

Le roman est construit de manière assez classique, en trois parties chronologiquement distinctes (de 1992 à 1998) et se déroule intégralement à Heillange, vieille cité ouvrière perdue au coeur d’une vallée Lorraine. L’Est comme on dit, avec tous les sous-entendus que cela suscite dans l’imaginaire collectif. Il y a pourtant du vrai dans ces clichés que l’on véhicule sans trop y réfléchir. La crise économique liée à la fermeture des hauts fourneaux, le chômage endémique dans une région qui n’a ni fait le deuil de son passé industriel et encore moins réussi sa transition économique. Et puis il y a cette misère, sociale, intellectuelle et économique qui plane au-dessus de la vallée. Un fantôme qui ne porte pas de nom, mais qui semble affecter les habitants dès leur plus jeune âge. Comme si à la naissance, filles et garçons étaient marqués d’un sceau indélébile, avec l’ennui pour seul horizon. Là-bas tout le monde parle de “L’Usine”, cette vieille friche industrielle laide comme une verrue dont on peine encore à imaginer la gloire passée. Les métallos, eux,  pleurent comme une antienne leur prospérité perdue et une camaraderie parfaitement idéalisée, oubliant les ravages de la silicose et autres maladies induites par l’inhalation de poussières ou de fumées cancérigènes, les dos cassés et les meurtrissures des corps soumis à rude épreuve. Mais ils étaient fiers les métallos, fiers de la puissante machine pour laquelle ils oeuvraient et qui pourtant les brisait dès quarante ans. Depuis la fermeture, c’est leur fierté qu’on leur a enlevée, ne laissant que le vide et la misère pour seule compagne.

    Mais de tout cela, Anthony, 14 ans, n’en a cure. Avec son cousin ils tuent l’ennui et tentent d’échapper à la chaleur écrasante d’un été caniculaire au bord du lac, espérant y glaner un peu de fraîcheur et éventuellement mater quelques filles. Il paraît que du côté de la plage des culs-nuls, certaines se baignent topless. Les deux garçons en seront pour leurs frais, mais à défaut d’apercevoir ce que la morale aurait certainement réprouvé Anthony y rencontre l’amour, le coup de foudre comme on dit, hélas parfaitement unilatéral. L’objet de son désir : Stéph et ses courbes généreuses, son sourire un peu narquois et sa queue de cheval au balancement hypnotique. Stéph c’est le drame de sa vie, son obsession fatale et la raison principale de son amertume. Ils ne sont de toute façon pas du même monde, lui le fils d’un ancien de “L’Usine” devenu alcoolique et d’une mère dépressive, affublé d’un oeil de travers à la suite, dit-on, d’une mauvaise chute, complexé par sa petite taille, sa carrure filiforme et ses fringues trop grandes. Stéph est tellement inaccessible, trop belle pour lui, mais aussi trop riche et trop sophistiquée. Leurs mondes ne sont pas compatibles. Pourtant la jeune-fille est comme lui en proie au doute, sa conscience sociale s’éveille et son univers lui paraît tellement étriqué. Son insouciance s’effrite par petite touches, son environnement lui paraît de plus en plus morne et ses perspectives d’avenir sinistres. Cette bascule presque imminente dans le monde des adultes l’effraie tout autant qu’elle la fascine. Et puis il y a Hacine, la petite frappe de la ZAC, sec comme un coup de trique, long comme un jour sans pain, qui traîne son animosité sur la dalle, cherchant querelle au moindre regard  de travers. Il a la haine chevillée au corps, le coup de poing facile et l’insulte en permanence au bord des lèvres. Entre lui et Anthony, une sombre histoire de moto volée virera au drame.

Roman générationnel aux dimensions politiques et sociales évidentes, Leurs enfants après eux force l’admiration par sa maîtrise de la narration, dont on sent à chaque page l’urgence, mais également par la puissance incroyable de son écriture, travaillée à l’extrême et pourtant d’une grande fluidité. La dimension séminale du récit résonne comme une évidence et prend le lecteur à froid dès les premières pages, tel un uppercut en plein visage, on est immédiatement saisi, pris par l’histoire de ces gamins dont on ressent avec acuité les émotions, les contradictions et le désarroi profond. Mais si Nicolas Mathieu dresse le portrait d’une ville en crise dont les habitants demeurent profondément meurtris par des décennies d’injustice sociale, de chômage et de consommation abusive d’alcool, il ne sombre jamais dans la caricature ou le pathos. Ses personnages sonnent justes et vrais, ils sont pétris de défauts qui ne les rendent que plus fragiles et plus humains. En toile de fond émerge également une question essentielle, celle de la reproduction des schémas sociaux. Rien de marxiste dans cette dimension politique et sociétale, mais un constat doux-amer, terriblement implacable, sur la reproduction des élites et la vacuité d’un système qui prône la réussite par la valeur travail tout en prenant soin de freiner toute ascension sociale pour ceux qui n'appartiennent pas à la bonne classe. Le roman de Nicolas Mathieu est un livre puissant et incroyablement vivant, il s’en dégage une énergie féroce, mais également un insondable désespoir, celui des amours et des aspirations déçues. Celui d’une vie entière de travail et de sacrifice, qui se termine un soir de beuverie au fond d’un lac, comme une phrase inachevée ou une parenthèse jamais refermée. C’est triste, c’est révoltant, c’est notre monde à nous.

vendredi 12 avril 2019

Hommage à la F&SF : Morwenna, de Jo Walton

Voilà un livre bien étrange qu’il paraît délicat de recommander au plus grand nombre, non pas qu’il soit mauvais ou traite d’un sujet qu’il serait préférable de cacher, non, rien de tout cela, mais Morwenna s’adresse avant tout aux amateurs de science-fiction et de fantasy les plus chevronnés. Et pourtant il n’y a pas l’ombre d’un robot ou d’un vaisseau spatial, pas plus que de Balrog ou de sorcier à la chevelure argentée car ce roman parle avant tout de lectures, celles qui ont jalonné l’existence de la jeune Morwenna, qui ont façonné son univers de jeune galloise et son imaginaire d’adolescente. Et pourtant de magie il est question, tout au long du récit, car elle imprègne ce roman, écrit à la manière d’un journal intime, de la première à la dernière ligne de manière singulière et subtile.

Morwenna a quinze ans, autrefois elle avait une soeur jumelle, morte dans un terrible accident de voiture qui l’a laissée elle-même en partie estropiée. Depuis elle ne se déplace plus qu’à l’aide d’une béquille et se tient éloignée de sa mère, car elle la soupçonne d’être une sorcière et d’avoir voulu la tuer. Désormais Morwenna vit auprès de son père, qu’elle n’a jamais vraiment connu et qui reste pour elle en partie un mystère. Cloîtré depuis son divorce dans son domaine à la frontière du Pays de Galles et de l’Angleterre, il semble se contenter d’une vie d’ermite fortuné, bien qu’il vive sous la férule de ses trois soeurs, des tantes dont Morwenna a du mal à cerner les intentions. Qu’importe puisque de toute façon, et sans que cela ne semble révolter outre-mesure son père, ces dernières ont décidé de l’envoyer dans une école pour riches héritiers. Quitte à partir loin de son Pays de Galles natal, Morwenna préfère finalement être en pension et échapper à l’oeil inquisiteur et à la sollicitude feinte de ces tantes qu’elle ne connaît finalement pas réellement, ayant grandi dans sa famille maternelle auprès de ses grands-parents. Au pensionnat, Morwenna fait quelque peu figure de vilain petit canard, son infirmité la met à l’écart d’un grand nombre d’activités sportives et son goût immodéré pour la lecture d’oeuvres de science-fiction lui vaut d’être considérée comme une fille étrange  et peu fréquentable. Mais la jeune-fille n’en a cure et trace son chemin avec une patience et une obstination qui confinent au stoïcisme, car son univers est bien plus vaste que les locaux étriqués de l’école, son horizon va bien au-delà des mornes collines anglaises pour embrasser des milliers de mondes différents, ceux imaginés par des auteurs aussi fantastiques que Zelazny, Brunner, Asimov, Silverberg, ou bien encore Tolkien. Mais les êtres magiques et mystérieux ne peuplent pas que son imagination car Morwenna pratique un peu la magie, qu’elle voit dans toutes choses du quotidien. Au détour d’un chemin, à l’ombre d’un vieil arbre, dans les ruines d’une grange abandonnée, dans les roseaux humides d’un étang, de petits êtres fabuleux qu’elle nomme “fées”se manifestent à son intention. Tantôt biscornus tantôt diaphanes, grands, petits, beaux ou au contraires laids comme des trolls, chacun a ses spécificités et communique avec Morwenna dans un langage inconnu du commun des mortels. Les fées sont ses alliées et l’aident à se défendre contre les obscurs maléfices lancés par sa mère, qui tente de l’atteindre malgré la distance, elles l’aident également à entrer en communication avec sa soeur, dont le fantôme erre encore entre deux mondes. Mais Morwenna n’use que modérément de sa magie et seulement dans les cas d’urgence extrême.

Fascinant roman sur l’adolescence dans lequel, on l’imagine, Jo Walton a mis beaucoup d’elle-même, Morwenna est un pur ovni littéraire. C’est un roman à la fois très personnel et profondément humain, mais sa portée universelle ne paraîtra pas évidente à tout un chacun en raison des nombreuses références à la culture F&SF qui émaillent le récit. Et pourtant le personnage de Morwenna est incroyablement touchant dans sa singularité, ce n’est pas tant son infirmité qui émeut que sa profonde différence, sa solitude et le décalage par rapport aux autres adolescents de son âge. Morwenna est une sorte de nerd au féminin, brillante dans de nombreux domaines, incroyablement fine et intelligente, capable de réflexions d’une grande profondeur, mais totalement immergée dans son monde ; au point de faire douter le lecteur. Morwenna possède-t-elle réellement des pouvoirs magiques ou bien n’est-elle qu’une adolescente un peu rêveuse qui confond son imaginaire avec la réalité ? Subtilement suggéré, cet univers magique n’en est que plus fascinant encore, rappelant les meilleurs moments des romans de Robert Holdstock ou de Lord Dunsany. Brillant, tout simplement !

jeudi 21 mars 2019

Chef d'oeuvre : Les jardins statuaires, de Jacques Abeille

Comme nombre de lecteurs, je suppose, j’aime bien classer mes livres dans différentes catégories. Il y a les friandises acidulées, qui se consomment avec un plaisir coupable évident (ouais, comme les dragibus), les pavés estivaux, que l’on n’ose entamer qu’en période de vacances, les grands classiques de la littérature, que l’on se doit d’avoir lus, mais qui font quand même un peu suer, les petites perles sans prétention qui nous touchent alors qu’on avait baissé sa garde, les séries à rallonge dont on se dit qu’il faudrait indiscutablement cesser d’y succomber, les livres que l’on prête à ses amis avec l’empressement des premières fois…. et puis il y a les livres qui changent notre vie de lecteur, ceux qui hantent nos souvenirs et nous invitent à porter un regard différent sur le monde et sur ce(ux) qui nous entoure. A chaque âge de la vie, il y a un livre qui nous transporte et nous transforme. J’ai longtemps reporté la lecture du roman de Jacques Abeille, trop occupé à lire des oeuvres qui me paraissaient soit plus urgentes, soit tellement insignifiantes qu’elle n’impacteraient que marginalement mon programme de lecture. Grave erreur, impardonnable procrastination, aveuglement de celui qui se veut trop sûr de son jugement en dépit de l’évidence. Mais bon, peut-être n’était-ce pas encore le bon moment pour me plonger dans l’univers étrange et mystérieux des jardins statuaires. Voilà qui est fait, et je ne saurais trop vous conseiller d’accepter en retour ce voyage vers une destination hors du temps et des préoccupations parfois futiles de nos existences.



Les jardins statuaires a, comme nombre d’oeuvres majeures de la littérature, une histoire surprenante et improbable. Le manuscrit, écrit à la fin des années 70, connut un parcours chaotique. Initialement retenu par les éditions l’or du temps (fondées par Régine Deforges), où Jacques Abeille avait déjà publié sous pseudonyme un court récit érotique, le roman fit les frais du dépôt de bilan de la structure éditoriale, écrasée par la pression de la censure et les procédures judiciaires. Le manuscrit sombra ensuite dans une faille spatio-temporelle, échappa de justesse à un incendie, fut à nouveau égaré et finit, au fil de nouvelles faillites, par être oublié au fin fond d’un tiroir… avant d’être redécouvert on ne sait trop comment et publié chez flammarion en 1982. Depuis, Les jardins statuaires a été réédité chez Joëlle Losfeld en 2004 puis chez Attila en 2010 et même en poche désormais. Alors carton plein ? Pas vraiment, le roman de Jacques Abeille est une référence citée et admirée, mais reste finalement une lecture d’initiés, trop étrange et inclassable pour fédérer le grand public et trop peu académique pour entrer dans le cercle très fermé des grands classiques. Un roman que Francis Berthelot aurait très certainement classé dans sa bibliothèque de l’entre-mondes, au milieu d’autres oeuvres évoluant aux frontières des genres, quelque part entre L’aleph de Borges et Le K  de Buzzatti. Mais le lecteur aura tôt fait de constater que l’appartenance à un genre n’a finalement ici que peu d’importance tant l’auteur évolue dans un univers à nul autre pareil, à la fois étrangement hors du temps, un peu fantasmatique mais à la matérialité pourtant étonnamment prégnante.



Le récit est celui d’un voyageur qui parcourt la contrée des jardins statuaires à la manière d’un érudit des temps anciens. Voilà un pays bien étrange et tout à fait fascinant où les hommes et les femmes sont organisés de manière à exploiter l’étonnante faculté de ces terres fertiles à produire des statues. Les hommes surveillent leur croissance, de l’état de jeune bulbe fragile à celui d’oeuvre d’art finie. Transplantées, émondées, taillées…. les statues font l’objet de soins et d’attentions de tous les instants. Chaque domaine, d’importance variée, cultive ses propres spécificités et produit des statues aux caractéristiques plastiques bien identifiables. Fasciné par cet univers d’une délicatesse extrême, à la fois harmonieux et paisible, notre voyageur arpente donc les routes de cette contrée, du Sud jusqu’au Nord, apprenant de ses rencontres et de ses pérégrinations à la manière d’un ethnologue, rassemblant une somme considérable de connaissances sur les us et coutumes de ce pays, reconstituant patiemment le tableau d’une communauté extrêmement codifiée, riche et complexe de traditions séculaires. Mais en portant son regard subtil et faussement candide sur les gens qu’il convient d’appeler “jardiniers”, il agit comme un révélateur et bouscule un ordre immuable, un statu quo qui allait de soi et que personne n’avait jamais osé remettre en cause. Pourtant ici et là apparaissaient déjà des lignes de fracture  alors qu’aux frontières du Nord, là où s’étendent les steppes infinies, des signes de tension semblent poindre à nouveau avec les tribus nomades.



Oeuvre hors-norme, inclassable et profondément stimulante, Les jardins statuaires est un roman qui se déguste et s’apprécie à marche lente. Il se savoure comme un bon cru et se médite comme les pensées des plus illustres philosophes. Il faut prendre le temps de parcourir ce récit sans empressement, goûter la plume délicieusement surannée mais magnifiquement travaillée d’un auteur au sommet de son art. Chaque mot est délicatement choisi, avec un souci de justesse et un sens de l’à propos qui frôlent la perfection. Tout au plus pourra-t-on (un peu) se lasser de l’emploi un brin systématique de l’imparfait du subjonctif…. mais ce serait quelque peu malvenu de reprocher à un écrivain de manier avec tant de talent la langue française et d’en explorer toute l’étendue stylistique. D’autant plus que la forme colle ici de manière parfaitement harmonieuse avec le fond. Il y a dans la langue de Jacques Abeille comme une évidence au regard de son récit.  Mais la grande force de ce roman, c’est d’être un voyage à lui seul, une plongée dans un univers onirique empreint d’une touche de merveilleux, décrit avec la minutie d’un ethnologue au regard profondément humaniste, mais aussi quelque peu poétique et rêveur. Cette harmonie profonde, ce sentiment de paix qui s’emparent du lecteur qui découvre émerveillé le monde utopique des jardiniers a quelque chose d’aussi fascinant que la démesure de la Terre du Milieu de Tolkien ou la puissance mystique du Dune de Frank Herbert.  Jacques Abeille est indiscutablement un grand faiseur d’univers et un styliste incroyablement doué.


Faut-il en rajouter ? Probablement pas, toute tentative de décrire l’expérience unique que procure la lecture de ce roman est indiscutablement vouée à l’échec puisqu’il s’agit là de l’oeuvre d’une vie.  Les jardins statuaires ne se résume pas, ne se raconte pas, ne se critique pas….il se lit, mieux encore il se ressent, pour ne plus jamais nous quitter.

mercredi 30 janvier 2019

SF de l'empire céleste : Le problème à trois corps, de Liu Cixin


En 1967, pendant la révolution culturelle, la jeune Ye Wenjie assiste au meurtre par les gardes rouges de son père, un astrophysicien de renom, qui a refusé de renoncer à sa science pendant une séance d’autocritique. Elle se renferme sur elle-même et part, comme tous les « jeunes instruits », à la campagne pour aider aux travaux des champs. Au moment où elle pensait trouver un peu de chaleur humaine, elle est trahie et accusée d’un crime contre-révolutionnaire qui aurait dû lui valoir une lente mort dans un camp de rééducation. Mais ses connaissances en astrophysique en font un précieux atout dans un projet ultra-secret, avec lequel le gouvernement chinois cherche à communiquer avec d’éventuels extraterrestres. Elle est donc sauvée et emmenée vers une base qui renferme une immense antenne tournée vers l’espace.
Enfermée dans la base, mais pouvant mettre son savoir et son intelligence à profit, Ye Wenjie, par un concours de circonstances extraordinaire, reçoit le premier message d’une civilisation extraterrestre. Et c’est elle et elle seule qui prend la décision de la réponse, mêlant ainsi son histoire intime au cosmos.

Près de 40 ans plus tard, un physicien spécialiste des nanomatériaux, Wang Miao, est interrogé par des policiers et des militaires sur une société de scientifiques aux ramifications mystérieuses, et apprend le suicide de plusieurs physiciens de niveau international qui en faisaient partie. On lui demande d’infiltrer cette société, tandis qu’il doit faire face à des phénomènes étranges et incompréhensibles à son cerveau scientifique. Et peu à peu il comprend avec fascination et angoisse la nature de ces événements en entrant dans un jeu vidéo très spécial…

Mené tambour battant, avec juste ce qu’il faut de science pour que l’imagination décolle en restant ancré dans un réel qui bascule lentement, le roman nous entraîne dans un engrenage sur lequel il semble que personne n’a prise. Le monde tel que nous le connaissons est déjà en danger, les autorités mondiales semblent en avoir conscience, tout en restant entièrement démunies.
Chaque personnage de cette histoire a une personnalité marquée, même les plus secondaires. Chacun a son rôle dans cette tragédie qui pourrait se terminer sombrement, sans espoir. Mais chaque acteur de cette pièce joue son rôle et offre une histoire complexe, marqué par les affrontements idéologiques, en particulier dans le monde scientifique, dont on ne nous montre généralement pas les clivages. Le problème, qui n’est pas qu’à trois corps (encore que ce dernier suffirait à remplir une vie de physicien), est connu des autorités et du monde scientifique. Les attitudes face à ce danger divergent totalement, et l’avenir de l’humanité est en jeu, sans qu’aucune solution ne se profile.
Pourtant, la désespérance à l’œuvre dans de nombreuses pages est balayée d’une seule et fulgurante phrase, qui n’est bien entendu pas la réflexion d’un scientifique. Et s’il faut attendre le second tome pour (éventuellement, je ne l’ai pas encore lu) savoir si une solution sera trouvée, au moins les héros de cette histoire auront-ils repris espoir en leurs capacités à affronter l’avenir.

Métaphore des bouleversements climatiques qui nous attendent ? Coups de griffes à un monde scientifique parfois un peu trop sûr de lui et traversé par des courants rien moins que rationnels ?  On peut mettre derrière la prose de Liu Cixin bien des interprétations, mais au final il nous reste un roman bien rythmé qui nous emmène très loin dans l'imaginaire et qu'on a du mal à fermer avant la dernière page pour reprendre le cours d'une vie banale.

En fin de compte, que deviendrons-nous ? Nous avons 450 ans pour résoudre ce problème… Ou bien acheter les deux tomes suivants !

jeudi 24 janvier 2019

SF de façade : Invasion, de Luke Rhinehart

L’ennui lorsqu’on a publié dès le début de sa carrière un roman culte, c’est que les lecteurs ont tendance à se focaliser sur cette oeuvre, oubliant sans doute que chaque auteur a le droit d’avoir ensuite une carrière riche et variée. C’est un peu ce qui est arrivé à Luke Rhinehart, George Cockcroft de son vrai nom, après avoir publié en 1971 L’homme dé, brûlot anticonformiste et pierre angulaire de la contre-culture américaine. Et votre serviteur ne sort pas tellement plus glorieux de cet examen de contrôle puisque : 1- il pensait que George Cockcroft avait passé l’arme à gauche. 2- Il n’avait pas la moindre idée de ce que le bonhomme avait publié à la suite de L’homme dé. C’est donc avec une grande surprise et une certaine joie, qu’il découvrit récemment la publication de Invasion, dernier incident livresque commis par l’écrivain américain, âgé désormais de 86 ans mais toujours aussi alerte sur le plan intellectuel.

Autant être honnête, Invasion relève avant tout de la farce, mais sous son aspect initialement potache le lecteur découvre avec délice une satire sociale de l’Amérique assez incisive, quoiqu’un brin redondante. Imaginez la Terre envahie par des extraterrestres totalement déjantés, des boules de poils à l’intelligence supérieure, mais qui ne pensent qu’à s’amuser et à faire des blagues aux dépens des humains. C’est l’une de ces étranges créatures, que Billy Morton, pêcheur établi au nord de Long Island, découvre un jour sur son bateau. La bestiole étant inoffensive et amusante, Billy décide de la ramener à la maison pour amuser ses deux garçon, qui s’empressent de l’adopter et de la surnommer Louie. Mais la famille Morton réalise assez rapidement que Louie n’est pas un animal comme les autres, ses capacités intellectuelles semblent nettement plus élevées et il prend un malin plaisir à changer de forme pour amuser la galerie. Alors lorsqu’il se met à parler et à utiliser l’ordinateur familial pour hacker le site web de la CIA, les Morton commencent à réaliser que Louie n’est pas exactement un animal de compagnie, d’autant plus que les Protéens commencent à se multiplier partout à travers la planète et décident de mettre en oeuvre leur grand projet : s’amuser à tout prix et mettre le bazar partout où ils passent ; et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ne font pas les choses à moitié. Bien décidés à montrer aux humains toute la bêtise de leur organisation sociale et économique, les Protéens prennent un malin plaisir à pirater les banques afin de redistribuer plus équitablement les richesses, à contrecarrer les plans de l’armée américaine, notamment au Proche Orient, à piller les banques de données des agences de sécurité (notamment la NSA, le FBI et la CIA) et de manière générale à ridiculiser les autorités. Autant dire que le gouvernement américain commence sérieusement à prendre en grippe les Protéens et à classer l’espèce dans la liste des terroristes à éradiquer, un jeu que Louie et ses amis trouvent très amusant, mais que les Morton commencent à trouver pénible et dangereux.

Drôle, irrévérencieux, foncièrement satirique, le début du roman de Luke Rhinehart est mené à un rythme d’enfer sous la plume acérée d’un écrivain qui n’a rien perdu de son mordant.  Pointant du doigt les incohérences et les impasses d’une Amérique en panne de justice sociale, de cohésion et tout simplement d’humanisme, Invasion dénonce la mainmise du complexe militaro-industriel, l’obsession sécuritaire et les dérives d’une société sous surveillance sclérosée par ses inégalités. Mais la forme et le fond atteignent rapidement les limites de l’exercice, Rhinehart tourne un peu en rond et surtout son roman souffre d’être bien trop long. La farce amuse, puis finit par lasser quelque peu à force de redondances. On aurait aimé que le roman soit allégé de 200 pages, il aurait gagné en force et en impact sans pour autant lasser le lecteur. La critique elle-même manque de perspective et de hauteur, Rhinehart dénonce, mais s’en tient à des généralités antisystème qui n’apportent guère d’eau au moulin. Les Protéens, aussi drôles soient-ils ne proposent aucun modèle cohérent, et le jeu, qui reste fondamental dans leurs rapports aux autres, ne constitue hélas pas un socle suffisant pour construire une société juste, tolérante et équitable. Certes, on sourit, on rit même parfois, et dans l’ensemble on passe un agréable moment de lecture, mais en refermant la dernière page, on ne peut s’empêcher de garder à l’esprit que tout ce cirque est tout de même un poil vain. Alors que L’homme dé était une oeuvre profondément critique et dérangeante, qui pouvait mettre le lecteur dans une position très inconfortable, Invasion se contente d’être un roman mineur dont on oubliera probablement rapidement le contenu.

mardi 8 janvier 2019

Italian connection : Le gang des rêves, de Luca Di Fulvio

Homme de théâtre et écrivain à la carrière déjà prolifique en Italie, Luca Di Fulvio est devenu en peu de temps un véritable phénomène éditorial avec la publication de son roman Le gang des rêves (100 000 exemplaires en Italie, plus d’un million en Allemagne). L’auteur italien avait déjà été traduit et publié en France notamment dans la Série Noire, mais sans beaucoup de succès. Il aura fallu attendre l’arrivée d’un nouvel éditeur parisien (Slatkine et Cie) pour que la machine se mette en marche. L’éditeur cherche alors à se faire un nom et à se constituer un catalogue raisonnable mais solide, visant essentiellement un public de grands lecteurs sensibles à la qualité des romans proposés. Le gang des rêves apparaît comme du pain béni pour Slatkine puisqu’en dépit d’un énorme succès à l’étranger, les éditeurs français semblent s’être désintéressés de l’auteur italien (la traduction d’un roman de plus de 700 pages reste un investissement conséquent et explique sans doute cette frilosité pour un auteur resté jusqu’à présent confidentiel). Coup de poker gagnant pour Slatkine (et pour Pocket qui a signé les droits pour l’édition de poche), qui fort du soutien massif des libraires et des excellents retours critiques vend plus de 20 000 exemplaires du roman de Luca Di Fulvio (100 000 pour l’édition de poche). Et ce n’est pas fini puisque les deux romans suivants de l’auteurs italien semblent suivre le même chemin.

    Oui oui, bon d’accord me direz-vous, toutes ces considérations économiques et éditoriales sont certainement passionnantes, mais au-delà du phénomène commercial Le gang des rêves est-il un bon livre ?

    Italie. Début du XXème siècle. Violée par un notable du village, la jeune et belle Cetta, quinze ans à peine,  quitte l’Italie pour rejoindre l’Amérique. Avec elle, elle amène son tout jeune fils, Natale, qui une fois arrivé à New-York sera rebaptisé Christmas (traduction littérale de son prénom italien).  Mais le rêve américain de la jeune-femme se brise rapidement sur les écueils de la vie des pauvres gens. Sans ressources, seule et isolée, Cetta n’a pas d’autre choix que de vendre son corps dans l’un des nombreux bordels de la ville. Son univers se résume à peu de choses : un quartier, le Lower East Side, un petit appartement sordide qu’elle partage avec un couple de vieux Italiens, son souteneur (secrètement amoureux d’elle) et son fils, petit trublion à la gueule d’ange et à l’énergie débordante. Son seul credo : l’intégration à tout prix.  Devenir Américain, Cetta n’a que ces mots à la bouche et ne cesse de les marteler à Christmas tout au long de son enfance. Mais dans cette partie populaire de la ville où les immigrés italiens et irlandais se disputent le territoire et le travail, Christmas a surtout de bonnes chances de finir voyou, jusqu’au jour où son destin croise celui de la jeune Ruth. Elle, vient des quartiers chics de Manhattan. Issue d’une riche famille juive new-yorkaise, Ruth s’ennuie de cette vie facile et fade que confère l’argent. Ses parents s’intéressent peu à sa personne et il n’y a guère que son grand-père, un personnage à la force de caractère peu commune, avec qui elle puisse avoir une relation riche et digne d’intérêt. Les destin sera pourtant impitoyable envers Ruth. Abusée, violée et même mutilée par un employé de ses parents peu scrupuleux (un psychopathe qui s’ignorait jusqu’à présent), Ruth est laissée pour morte. C’est Christmas et l’un de ses amis qui découvriront son corps meurtri sur le bord de la route et entre eux débutera une relation puissante, capable de renverser les barrières imposées par la sociétés et les différences de classe.


Prenant, plaisant, passionnant à l’occasion, Le gang des rêves est assurément un bon livre, avec des qualités de narration évidentes, un sens du rythme maîtrisé et une certaine capacité à émouvoir le lecteur. Oui mais voilà, le roman souffre néanmoins de menus défauts qui ne l’empêchent pas d’être une lecture à conseiller, mais certainement pas un des romans majeurs de ces dix dernières années. D’abord parce qu’il n’évite pas certaines longueurs, ensuite parce que l’auteur sombre parfois dans la facilité tant sur le plan de l’écriture que dans la caractérisation des personnages. Énonçons-le clairement, cette tendance qui consiste à rendre le monde de la pègre éminemment romanesque aurait pu fonctionner à plein régime si l’auteur avait quelque peu modéré sa tendance à l’emphase et son utilisation immodérée des clichés. Je n’ai rien contre les stéréotypes, ils ont le mérite de faire rentrer facilement le lecteur dans un univers, mais chacun sait que toute forme d’abus risque de contrecarrer l’intention initiale. A trop exagérer, on finit par perdre l’adhésion du lecteur et à trop vouloir rendre les truands new-yorkais sympathiques, Luca Di Fulvio les réduit à des caricatures manichéennes et sans contraste. Malgré tout, le roman de l’écrivain italien fonctionne bien, grâce à ses personnages attachants et pleins de vie, mais aussi et surtout grâce à leur capacité à susciter l’émotion. Il y a des romans durs et terriblement déprimants, mais en dépit des premiers chapitres très sombres du roman Le gang des rêves réussit l’exploit d’être résolument optimiste et c’est probablement cette énergie positive qui finit par l’emporter au final.

jeudi 29 novembre 2018

Polar désespéré : Fausse piste, de James Crumley

Amusant comme l’on peut parfois être brusquement frappé par une évidence que l’on avait pourtant sous les yeux depuis, disons le clairement, un certain temps. C’est un peu l’effet produit sur votre serviteur après qu’il ait délicatement refermé la dernière page de ce roman de James Crumley. Cette évidence c’est que depuis quelques années j’explore de manière plus ou moins fortuite (miracle de la serendipité diraient certains) la production littéraire des écrivains dits de “l’école du Montana” (Pete Fromm, Sherman Alexie, James Lee Burke, James Welch, Richard Hugo, Dan O’Brien…..), appellation gratuite et forcément abusive, mais sans soute aussi révélatrice d’un certain état d’esprit ou tout du moins d’une certaine sensibilité. Il est probable que les choix éditoriaux des éditions Gallmeister, dont je reste un inconditionnel, influencent en grande partie cette orientation dans mes lectures, mais pas seulement puisque certains des auteurs de cette mouvance ne sont pas édités par cette maison d’édition. En forçant le trait, mais pas tant, on pourrait également leur associer l’écrivain du Wyoming voisin, Craig Johnson. Sans doute est-ce lié à une fascination plus ou moins consciente pour l’Amérique des grandes plaines et des espaces à perte de vue, sur lesquels plane encore l’ombre des tribus indienne qui régnaient sur ces terres avant l’arrivée de l’homme blanc. De leur tragédie s’échappe comme une aura mystique, la promesse d’une Amérique encore préservée du rythme infernal de la vie moderne, sauvage, à peine civilisée… presque vierge. Illusion probablement, fantasme propre à celui qui rêve et qui voyage par la pensée, mais après tout, que serions sans nos rêveries. Sur ces considérations dignes d’un philosophe de comptoir, intéressons nous plus précisément à ce Fausse piste, qui constitue le premier volet des aventures édifiantes de Milo Milodragovitch, détective privé pathétique, alcoolique notoire et loser magnifique.



Ce qui est bien dans ce genre de polar sait que l’on sait d’emblée que l’enquête y est  un peu accessoire, non pas qu’elle ne soit pas intéressante ou mal ficelée, mais elle reste un prétexte à l’exploration de l’âme humaine et de ses travers. Ce qui compte ici, ce ne sont pas les indices, les corrélations  ou bien encore les procédures d’enquête, mais les personnages et les dialogues. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en la matière, James Crumley est un maître. Ne venez donc pas vous plaindre de ne pas avoir été prévenu.



Milo Milodragovitch exerce donc la profession sinistrée de détective privé dans la petite ville de Meriwether, nichée au coeur du Montana, cette région frontalière du Canada où l’on compte sans doute plus de bisons que d’habitants. L’ennui c’est que depuis l’adoption de nouvelles lois facilitant le divorce, Milo se retrouve quasiment au chômage technique. Lui qui s’était fait une spécialité dans la filature des époux volages ne peut que constater l’inutilité désormais patente de sa profession : l’adultère ne rapporte plus. Alors pour tuer l’ennui, en attendant d’atteindre l’âge qui lui permettra d’enfin toucher l’héritage de son père, une véritable fortune, Milo picole. Il picole au petite déjeuner, il picole le matin, il picole l’après-midi et le soir, il picole aussi… Bref, toutes les occasions sont bonnes pour lever le coude et biberonner. Dans la ville tout le monde le connaît, mais lui ne vit que dans l’ombre de son père, alcoolique notoire ayant fait fortune dans l’immobilier, désormais mort après s’être tiré un coup de fusil en pleine tête. Accident malheureux, suicide déguisé, nul ne le sait, même si au fond de son coeur Milo connaît la vérité. La vie aurait pu continuer ainsi pendant des années, avec pour seul horizon le prochain verre ; mis à part la cirrhose du foie on ne voit pas bien ce qui aurait pu arrêter notre bonhomme. Mais c’était sans compter sur la belle Helen, dont le déhanché incendiaire n’a d’égal que la fragilité intérieure. Un cocktail qui ne laisse pas Milo indifférent et, dans un accès de faiblesse, voilà notre détective prêt à accepter une enquête qui dès les premiers éléments laisse augurer d’une impasse. Mais la femme a touché l’homme en plein coeur, elle a mis à nu une âme qui ne demandait qu’à aimer et à être aimée en retour, dans sa plus simple et sa plus pure expression. Alors Milo part à la recherche du meurtrier présumé du frère d’Helen, officiellement mort d’une overdose d’héroïne, thèse à laquelle Helen, terrassée par le chagrin, refuse de croire malgré l’évidence.



Désespéré par bien bien des aspects, le roman de James Crumley se laisse porter par une enquête faussement paresseuse, prétexte destiné essentiellement à explorer une galerie de personnages à la fois fascinants et repoussants. Le roman ne respire ni la gaieté ni la joie de vivre, mais contre toute attente il exsude comme une infime parcelle d’espoir au milieu de toute cette noirceur. Fausse piste explore des thèmes bien plus profonds qu’il n’y paraît au premier abord. La question de la filiation est au coeur du roman. Milo est véritablement hanté par son passé, par la figure écrasante de son père, il souffre de ne pas être à la hauteur, de ne pas  avoir réussi alors que son père et son grand-père avaient au même âge bâti leur empire. Mais Milo souffre encore davantage de la légende qui les accompagne, car lui connaît la vérité, il connaît le prix de cette réussite et sa part de mensonge. Alors pour éviter d’y être confronté, il s’est sabordé, s’enfonçant chaque jour un peu plus dans le spleen afin d’oublier le poids insupportable de cet héritage familial. Au fond, comme la plupart des détectives privés depuis Philip Marlow, Milo est un coeur tendre qui joue les durs à cuire et qui observe avec un oeil cynique et désabusé une société corrompue et déliquescente. La petite ville de Meriwether en donne un aperçu assez glaçant, cette bourgade insignifiante du Montana concentre nombre de maux que l’on aurait cru réservés au grandes mégapoles américaines (délinquance en hausse, trafic de drogue, contrebande, corruption...), une ville où même les gentils sont alcooliques ou désespérés et les flics désabusés ou corrompus. De cette ambiance crépusculaire émerge la figure innocente d’Helen, étincelle d’espoir qui embrase le coeur de Milo. Mais elle n’est pas celle qu’il croit, il le sait, il le redoute… mais il l’aime.

mardi 27 novembre 2018

Noir, de K.W. Jeter

Alors que tout le monde avait enterré définitivement K.W. JETER, qui depuis quelques années ne donnait signe de vie qu'au travers de suites sans grand intérêt [Blade Runner] ou de séries SF de seconde zone [Star Trek , Alien nations et autres starwarseries], voici que paraît en 1998 un roman autrement plus ambitieux, un mélange de polar hard-boiled et de science-fiction pour adultes consentants. NOIR c'est un peu la rencontre entre Alfred BESTER et Norman SPINRAD, un univers d'une violence sociale extrême dans lequel évolue un héros pas toujours très net, voire franchement antipathique, écartelé entre un passé difficile et un avenir encore plus incertain. Quand K.W. JETER renoue avec ses démons du passé ça fait mal, très mal, un peu comme Dr Adder en son temps, mais en moins jovial.



Dans un futur indéterminé, quelque part dans l'immense conurbation de Los Angeles, qui s'étend désormais bien au-delà des frontières de la Californie [le gloss], Mc Nihil, ex flic du bureau de recouvrement est contacté par les dirigeants de la puissante multinationale Dyna Zauber [DZ pour les intimes] afin d'enquêter sur le meurtre d'un cadre secondaire. Désormais freelance, Mc Nihil a par le passé été l'un des principaux asp-ions de l'agence de recouvrement, chargée par les ayants-droits d'oeuvres intellectuelles de traquer les pirates de tous bords qui osent dealer de la littérature, de la musique ou des vidéos sous le manteau. La loi réserve un traitement de choc aux pirates ; traqués par les asp-ions, ils sont abattus sans sommation, leur cerveau et leur moelle épinière sont soigneusement extraits de leur corps pour être ensuite recyclés en divers produits de consommation courante, pour le seul bénéfice de l'ayant-droit qui s'est estimé lésé (grille-pain, cable Hi-Fi haute fidélité, nourriture pour chat, ....). Evidemment, chaque objet contient encore suffisamment de la personnalité du pirate pour le faire souffrir au gré de l'utilisateur. L'autre particularité de McNihil, en plus d'être un enfoiré, c'est d'avoir des implants greffés à la place des yeux, des implants qui lui permettent de voir le monde comme s'il évoluait dans un vieux film en noir et blanc, avec imperméable à la boggart, vieilles guimbardes américaines des années cinquante, cigarettes sans filtre échappant des volutes de fumée bleutée et délicieuse blonde platine au tailleur serré. Il ne manquerait plus qu'une petite musique de jazz pour compléter le tableau.
L'ennui dans le monde de McNihil et de ses petits camarades, c'est que quand vous êtes mort vous ne l'êtes pas vraiment, surtout si vous avez oublié d'être en règle avec le fisc ou avec vos débiteurs ; des gentils docteurs s'empressent rapidement de récupérer votre dépouille et de la maintenir en semi-vie jusqu'à ce que vous ayez trimé suffisamment pour régler toutes vos dettes. Quant-à la justice, c'est bien simple, il n'y en a pas, n'espérez pas un procès la police se charge uniquement de constater votre décès, voire directement votre meurtre. A L.A. version JETER, l'argent est roi, et pourvu que vous ayez un compte en banque bien rempli vous pouvez tout vous permettre : poules de luxe façonnées sur mesure par les clomes Adder des cliniques Serp Med, implants en tous genres ou drogues virtuelles illicites. Attention, n'abusez tout de même pas trop de ces petits extras ou vous vous sentirez obligé de vous confesser, directement online évidemment, l'évêque vous fera de toute manière un prix d'ami sur les crucifax de dernière génération.
Quant-à l'affaire de meurtre, elle pue le coup fourré, le traquenard monté de toute pièce. Alors McNihil n'en fait qu'à sa tête, il enquête sans enquêter, se paye la tête des cadres de DZ et accessoirement dessoude un pauvre pirate à la manque qui tentait de refourguer les bouquins numérisés d'un vieil écrivain oublié de romans noirs.



NOIR est en quelque sorte un synchrétisme de l'oeuvre de JETER, voire un testament tant ce roman dégage une sensation de finitude, comme si l'auteur avait jeté ses dernières forces dans une bataille ultime qu'il savait perdue d'avance ; une synthèse de tous les éléments développés par JETER depuis l'écriture de son premier roman, Dr Adder. Ce dernier était le fruit d'une réflexion encore inaboutie mais pleine de force et de vigueur ; le roman d'un jeune écrivain qui voulait balancer ses mots à la face du monde comme s'ils pouvaient avoir une influence sur le cours des choses. Rien de tout cela dans NOIR, la réflexion est ici plus personnelle que dans les précédents romans de JETER, NOIR est truffé de passages d'une rare fulgurance où l'auteur épingle tous les travers de la société, en forçant nettement la dose sur le néocapitalisme sauvage, le piratage et la religion. De violence, le roman n'en manque pas, qu'elle soit sociale ou physique, on pense en particulier à la scène de vivisection sur le jeune pirate, d'une brutalité insoutenable, justifiée (pour McNihil) par un discours à peine moins intolérable. A elle seule cette scène fâchera plus d'un lecteur, qui, fatigués par tant de rage, de scepticisme et de nihilisme forcené, finiront par reposer ce roman épuisant. A moins que ce ne soit la propension de l'auteur à faire durer les dialogues qui n'ait raison de leur patience. Les autres, comme votre serviteur, prendront leur pied face à tant de lucidité et de perspicacité quant-aux réalités du monde moderne, dont finalement NOIR n'est guère éloigné, comme toute oeuvre de SF qui se respecte oserais-je avancer. Il y aurait encore bien d'autres points à évoquer, comme certaines similitudes entre le film Blade Runner et le roman de JETER, rien d'étonnant lorsqu'on sait que le même auteur a publié trois suites au film de Ridley SCOTT. Les images générées par NOIR évoquent cette atmosphère urbaine déliquescente, ce Los Angeles pollué, gris, sale, envahi par une faune miséreuse et hétéroclite. Plane également sur le roman le fantôme de Deckard, qui à bien des égards rappelle McNihil, bien que ce dernier soit bien plus impitoyable encore.


« Vous voyez, c’est là que les dernières variations, notamment dans les films, ont mal tourné (…) Elles ont confondu les images, l’apparence d’un vieux chef d’œuvre de Billy Wilder, en croyant que c’était tout ce qui comptait (…) [elles n’avaient] pas la moindre idée de cette putain de notion, de ce que voulait dire l’essence, l’âme du noir. (…) L’apparence, toutes ces ténèbres et ces ombres, toutes ces rues banales trempées de pluie – ça n’était rien. Ça n’avait rien à voir. »
(…) « C’était quoi, alors ? »
« Oh… c’est la trahison. » (…) « Ça a toujours été ça. C’est ce qui rend ce monde si réaliste, même lorsqu’il est totalement miteux et onirique, quand on croirait sur une autre planète. Celle que nous avons perdue et dont nous n’avons aucun souvenir, mais que nous voyons quand nous fermons les yeux… »



NOIR c'est avant tout une ambiance, une esthétique à la fois rétro et ultramoderne qui n'est pas sans rappeler certaines oeuvres cyberpunk [sans l'aspect gadgeto-matriciel, à mon sens d'une pénibilité sans égal] ; c'est glauque, violent, sale et répugnant, mais c'est aussi fascinant, lucide et diablement intelligent. NOIR est une oeuvre imparfaite, mais incroyablement puissante, une lecture dont on ne sort pas totalement indemne, à condition d'arriver jusqu'au bout du voyage.

lundi 19 novembre 2018

Born to kill : Pukhtu primo, de DOA

Plongée glaçante dans l’enfer afghano-pakistanais, Pukhtu Primo est le premier volet du diptyque que Doa consacre au conflit qui embrase le Moyen-Orient depuis bientôt quarante ans et qui connut son apogée avec l’intervention des forces américaines (à partir de 2001). Un roman qui mêle habilement considérations géopolitiques, espionnage et thriller, mais qu’il convient cependant de mettre en perspective avec d’autres oeuvres pour avoir une vision d’ensemble. Je vous renvoie donc vers la lecture de Mille soleils splendides de Khaled Hosseini, qui propose un regard féminin sur le conflit et un point de vue très intéressant sur la montée en puissance des Talibans, ou bien encore le visionnage de Zero dark thirty, film sobre et maîtrisé racontant la traque de Ben Laden par les services de renseignement américains.



Roman choral extrêmement dense, Pukhtu se déroule pour l’essentiel entre l'Afghanistan et le Pakistan, s’autorisant à peine quelques détours du côté de la France et de l’Afrique. On y suit les parcours croisés de Fox et de sa bande de mercenaires employés par Longhouse, une société privée auprès de laquelle la CIA sous-traite certaines opérations commando et des missions de renseignement. Second personnage central, Peter Dang, reporter de guerre américain qui tente de percer à jour les activités menées par certains membres peu recommandables de Longhouse, essayant vainement de mettre en lumière la vilaine petite arrière-cuisine d’une CIA peu regardante sur le plan éthique. Enfin, le roman s’attarde longuement sur la vendetta que mène un chef de clan pachtoune, Sher Ali Khan, à l’encontre de ceux qui sont responsables de la mort de son fils aîné et de sa fille la plus chère, au cours d’une opération des forces américaines destinée à éliminer un chef taliban. Complexe par le foisonnement de ses personnages secondaires, aussi bien que par sa dimension géopolitique, Pukhtu est aussi une plongée au coeur de la culture afghano-pakistanaise, de son étonnant système tribal étranger à toute idée de frontière et fonctionnant selon ses propres règles. Certes, ces éléments culturels et politiques sont connus, mais la forme romanesque leur rend davantage de substance qu’une simple description clinique et purement documentaire. La tension entre les multiples clans et les différentes ethnies de la région, la codification extrême des relations sociales, la place centrale de la religion dans la vie de ces populations…. tous ces éléments acquièrent un certain relief, une densité qui, au-delà de la fiction, devient incroyablement authentique. Authenticité renforcée par l’insertion de coupures de presse, rapports et autres comptes-rendus officiels tout au long texte.



Par son aspect composite, mêlant habilement fiction et documentaire, Pukhtu nous plonge au coeur de l’action avec un grand souci de réalisme et une approche sans concession du terrain. C’est sale, brutal, laid…. comme la guerre, surtout lorsqu’elle devient un business. Mais le plus douloureux réside dans l’incapacité de ce pays mille fois brisé à sortir de cette dynamique mortifère. Perspectives économiques limitées, corruption, islamisme endémique, trafics en tous genres (la culture du pavot en fait l’une des plaques tournantes du trafic d’héroïne), contrebande… c’est comme si l’Afghanistan réunissait tous les maux d’un monde en perdition. Dans un tel chaos, le fondamentalisme religieux fait office de boussole, les esprits les plus faibles s’y raccrochent pour ne pas sombrer définitivement et maintenir un semblant de repères et de cadre, alors que les plus cyniques n’y voient qu’un moyen d’accroître leur pouvoir et leur emprise. Triste époque, triste monde où même ceux que l’on envoie sauver les innocents en profitent pour s’enrichir sur leur dos, avec un cynisme sans commune mesure.



Un grand roman donc, qui n’évite pas quelques longueurs et quelques écueils mineurs (l’arc narratif des personnages français est pour le moment peu convaincant, à voir avec la suite), mais qui réussit à convaincre par sa maîtrise formelle et la profondeur de son propos.


dimanche 14 octobre 2018

Les plus belles mains de Delhi, de Mikael Bergstrand

Après avoir abandonné à mi-parcours la lecture de La vieille sirène, roman de José Luis Sampedro sur lequel je fondais de grands espoirs, il me fallait un roman léger et facile à lire, une petite friandise livresque sans ambition démesurée (genre j’ai envie de rentrer à l’académie espagnole des belles lettres et je me regarde écrire avec beaucoup de complaisance). Comme quoi, on peut réunir tous les bons ingrédients (un auteur que j’apprécie, un sujet intéressant, une période historique qui me fascine le tout mâtiné d’une grande sensualité) et se prendre les pieds dans le tapis. Mais passons, là n’est pas le sujet de ce billet. Donc Mikael Bergstrand, écrivain suédois inconnu de votre serviteur mais visiblement très apprécié par son libraire, est l’auteur d’une trilogie qui rencontre un certain succès puisque le premier tome, Les plus belles mains de Delhi, s’est tout de même écoulé à plus de 15 000 exemplaires dans son pays. Rappelons pour les plus distraits, qu’en ces temps de disette culturelle et de crise du livre, un éditeur sabre le champagne à partir de 10 000 exemplaires et se paie une Rolls Royce à partir de 100 000 (oui je sais, c’est mathématiquement impossible, pas la peine de m’écrire pour me signaler qu’aucun éditeur français n’a les moyens de rouler en Rolls Royce phantom).

Dans Les plus belles mains de Delhi, un quinquagénaire originaire de Malmö (Göran Borg) se découvre une passion pour l’Inde et décide de s’y installer. Oui bon, en réalité Göran vient de perdre son boulot de webdesigner et n’encaisse toujours pas que sa femme l'ait quitté pour un bellâtre au portefeuille bien rempli il y a de cela quelques années. Alors le bonhomme déprime plus ou moins, cesse de surveiller sa ligne en s'empiffrant de crème glacée Ben & Jerry, traîne des journées entières sur d’obscurs forums consacrés au football club de Malmö et finit par perdre toute estime de lui-même. Alors quand l’un de ses plus vieux potes l’invite à partir séjourner deux semaines en Inde, Göran finit par se laisser tenter, pas tout à fait convaincu par l’intérêt du voyage, mais légèrement terrorisé à l’idée de se retrouver seul dans son appartement vide, sans boulot, sans femme et sans enfants puisque ces derniers vivent leur vie de jeunes adultes insouciants. Las, arrivé en Inde, Göran réalise que le voyage organisé par son ami ne fait pas exactement partie du gratin des tour operators : transports en bus interminables et inconfortables, hôtels miteux, restaurants douteux et visites touristiques à la limite du cliché. Pour l’authenticité tant promise, il faudra repasser. Pour couronner le tout, Göran est atteint dès les premiers jours d’une intoxication alimentaire qui le cloue au lit. Impossible pour lui de continuer avec le reste du groupe. Son ami Erik le laisse donc aux bons soins d’un certain Yogi, un Indien jovial et bon-vivant, éternel optimiste toujours prêt à voir la vie du bon côté. En compagnie de ce petit homme replet qui ne paie pas de mine, Göran découvrira l’Inde véritable, celle des contrastes ahurissants où la modernité côtoie la misère la plus effrayante, où les tours de la Silicon Valley indienne jouxtent les bidonvilles surpeuplés. Mais dans ce pays étonnant, notre Suédois découvrira aussi l’amour et s’ouvrira à nouveau à la simple joie de vivre.

Léger et enlevé, voilà ce qui caractérise le mieux ce roman sans prétention écrit sur un ton vif et légèrement ironique.  N’y cherchez pas un récit d’une grande profondeur ou une étude sociologique de l’Inde moderne, pas plus que vous n’y trouverez un guide touristique rempli de promesses de couleurs, de sensations ou d’odeurs que l’on associe forcément à ce pays. Le roman est même assez trivial, observant néanmoins l’Inde avec une certaine curiosité et ponctuant de nombreux chapitres de remarques assez fines sur les moeurs et les habitudes d’une contrée que l’on imagine forcément exotique (les ravages d’un soubresaut d’Orientalisme). Cette sobriété est finalement la bienvenue, nous épargnant ainsi de nombreux clichés et même tout misérabilisme. Le roman est finalement un point de vue sur la classe moyenne indienne, que l’on découvre avec un certain plaisir et même une grande dose de bonne humeur, à l’image de nombreux personnages que l’on y croise. De quoi secouer bien fort, et avec une pointe d’humour, les poncifs habituels ; on n’en attendait pas autant.