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mardi 6 janvier 2026

L'envers du temps, de Wallace Stegner

 

Écrivain admiré et multi-primé durant la seconde partie du XXème siècle, Wallace Stegner était quelque peu passé dans l’oubli à l’orée des années 2000. C’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette volonté de remettre en lumière l'œuvre de cet écrivain américain devenu quelque peu confidentiel. Ce n’est guère étonnant et correspond parfaitement à la ligne éditoriale initiale de l’éditeur, qui, ne l’oublions pas, était tournée vers le nature writing à ses débuts. Depuis, l’offre de l’éditeur s’est étoffée et sa ligne éditoriale est devenue nettement moins lisible, voire un tantinet foutraque. Sans compter les choix de couverture hasardeux et nettement moins sobres que par le passé (oui, je râle si je veux, rendez-nous Gallmeister des débuts). Mais quel rapport avec le “nature writing” me direz-vous. Certes, cela ne saute pas aux yeux au regard des thématiques développées dans ses romans les plus connus, mais Wallace Stegner passe pour être l’un des pionniers de l’école de Montana et a eu pour élèves, lorsqu’il enseignait à l’université du Wisconsin puis dans son ateliers d’écriture de Stanford, des écrivains aussi prestigieux que Larry McMurtry, Edward Abbey ou bien encore Raymond Carver (sans compter que Jim Harrison le tenait pour l’un de ses principaux inspirateurs). Si son engagement écologiste ne saute pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut également s’éloigner quelque peu de son œuvre fictionnelle et aller piocher dans ses essais, dont on peut avoir un aperçu en français avec Lettres pour le monde sauvage, publié aussi chez Gallmeister. Quelques années après sa mort en 1993, Stegner suscita la controverse au sujet de l’un de ses romans, Angle d’équilibre, dans lequel il aurait copié des passages entiers des mémoires de l’écrivaine Mary Hallock Foote. Une fausse note, qui ternit quelque peu son image et sa mémoire, mais ne doit pourtant pas remettre fondamentalement en cause la qualité globale de son œuvre, tout du moins, au regard de ce que j’ai pu en lire. 


Publié en 1977, L’envers du temps (à ne pas confondre avec le roman éponyme de John Brunner) est plus ou moins la suite de La montagne en sucre, mais il peut se lire indépendamment.  Wallace Stegner est alors au sommet de son art, mais aussi beaucoup plus âgé et cela se ressent évidemment dans le traitement thématique du roman aussi bien que sous sa plume. On y suit les pérégrinations de Bruce Mason, un brillant ambassadeur sur le point de prendre sa retraite, qui retourne sur les lieux de son enfance, à Salt Lake City, à la suite du décès du dernier membre de sa famille. Vieux, seul et quelque peu déstabilisé par ses retrouvailles avec un passé qu’il avait largement occulté, Mason est constamment assailli par ses souvenirs. Des ombres hantent cette ville. Une rue, un immeuble, une fragrance… tout lui rappelle son enfance difficile avec un père peu aimant et taciturne et une mère attentionnée mais soumise à son mari. Le roman ne cesse de naviguer entre le présent et le passé, dans une dialectique fascinante qui éclaire à chaque page un peu plus le personnage complexe de Mason. Rétrospectivement, au rythme d’une succession d’instantanés, c’est à la construction même de sa personnalité que l’on assiste, à la révélation des lignes de fracture qui constituent le personnage qu’il s’est construit à travers ses errances amoureuses et ses difficultés familiales. Brillant, combatif, complexe, Mason semble à l’occasion de ce retour aux sources, totalement dépassé par cette explosion de souvenirs, comme si la chape de plomb s’était brusquement soulevée pour déverser son flot de mélancolie. Alors peu à peu, Mason renoue avec son passé traumatique, se console et se pardonne, puis referme définitivement cette page de sa vie, qu’il avait tant bien que mal tenté d’occulter. 


Maîtrisé de bout en bout, L’envers du temps impressionne par la maîtrise insolente de sa construction narrative et sa gestion impeccable de l'ellipse (ceux qui ont lu La montagne en sucre seront évidemment avantagés sur ce point… ou pas, si vous voulez préserver une certaine  part de mystère à cette chronique familiale vous pouvez même tenter de lire L’envers du temps en premier). Un exercice loin d’être évident lorsqu’on navigue ainsi entre le présent et le passé. L’ensemble est porté par un style élégant et souvent poétique, infusant une douce mélancolie teintée parfois d’une pointe d’amertume. Alors oui, certains y trouveront quelques longueurs, reprocheront à Stegner ses transitions parfois très subtiles entre les différentes époques, qui nécessitent de porter un certaine attention à sa lecture, mais n’est-ce pas donc là le prix d’une certaine exigence littéraire.