lundi 16 mars 2026

Une journée dans la vie d'Abed Salama, de Nathan Thrall

 

Peut-on rendre compte de l’immense tragédie qui se déroule depuis plusieurs décennies en Palestine à partir d’un fait divers ? C’est l’angle choisi par Nathan Thrall, journaliste et essayiste américain, dont le livre, Une journée dans la vie d’Abed Salama : anatomie d’une tragédie à Jérusalem, a reçu le prix Pulitzer en 2024. Ce qui tendrait à démontrer qu’à cette question, on peut raisonnablement apporter une réponse positive. 


Un matin de février 2012, un bus scolaire transportant les élèves de l’école maternelle d’Anata, une petite ville palestinienne située en Cisjordanie, à proximité de Jérusalem Est, est renversé par un semi-remorque chargé de matériaux de construction. Le chauffeur avait dû emprunter la route de Jaba, la seule autorisée pour les Palestiniens dans ce secteur, mais réputée dangereuse. A la suite du choc, d’une violence extrême, le vieux bus prend feu et, faute de secours arrivés à temps, six enfants et une enseignante trouvent la mort dans ce terrible accident, sans compter les nombreux blessés. Ce matin là, le petit Milad, âgé de cinq ans, se faisait une joie de partir en excursion de l’autre côté du mur qui entoure Anata comme une prison, avec son petit sac à dos contenant son casse-croûte et quelques friandises, il avait dit au-revoir avec une certaine désinvolture à son papa Abed et à sa maman Haïfa, déjà la tête tournée  vers d’enthousiasmantes perspectives. Ses parents ne le reverront jamais vivant, ils ne récupéreront son petit corps carbonisé que deux jours plus tard, après des heures angoissantes d’incertitude et de multiples démarches épuisantes faute d’information fiable, mais aussi en raison des nombreuses entraves administratives et sécuritaires dont les Palestiniens sont victimes. 


A partir de cet incident dramatique, Nathan Thrall mène une enquête minutieuse et extrêmement bien documentée concernant les raisons qui ont conduit à cette tragédie. Au fil de son récit, la perspective s’élargit et c’est tout un système profondément injuste et inégalitaire qui est mis à nu et analysé en profondeur. N’ayons pas peur des mots, la politique sécuritaire mise en place par les autorités israéliennes à la suite de l’annexion des territoires occupés de Cisjordanie en 1967, s’apparente à une forme ségragation. A la suite des accords d’Oslo, en 1993, la Cisjordanie a été divisée en trois zones. La zone A représente 18% du territoire (essentiellement urbain et densément peuplé) et l’Autorité palestinienne y exerce ses compétences de manière autonome. La zone B représente 22% du territoire et l’Autorité palestinienne n’y exerce qu’un contrôle administratif, la sécurité étant partagée avec les forces de sécurité israéliennes. La zone C, environ 60% des anciens territoires de la Cisjordanie, est sous contrôle total d’Israël et regroupe l’essentiel des terres agricoles et des ressources naturelles, coupant ainsi les Palestiniens de leurs principaux moyens de subsistance et de leurs racines ancestrales. Les principaux centres urbains palestiniens sont entourés d’une enceinte de béton (ou de grilles) haute de plusieurs mètres, ponctuée de nombreux miradors et de checkpoints régulant l’accès des Palestiniens aux différentes zones. Des routes, interdites aux Palestiniens, traversent les territoires occupés pour relier les différentes colonies israéliennes situées dans la zone C et assurer ainsi une forme de continuité entre la patrie mère et ses colonies satellites, illégales sur le plan du droit international, mais largement encouragées par les autorités.


Le livre de Nathan Thrall n’est pas une mise en accusation, mais une analyse sur le long terme. Pour comprendre, il faut remonter aux origines du conflit, aux conditions de la mise en place de l’Etat d’Israël et aux conséquences pour les populations palestiniennes contraintes à l’exil à la suite de la première guerre israélo-arabe (1948). S’ensuit non seulement la nakba (la grande catastrophe), c’est à dire l’exil de centaines de milliers de Palestiniens vers les pays arabes limitrophes (Liban, Syrie, Jordanie), contribuant à déstabiliser encore davantage la région,  mais également un second conflit militaire entre Israël et les pays arabes (guerre de 1967) et deux intifadas. Soit, plus de soixante-dix ans de conflit plus ou moins larvé et deux populations profondément traumatisées et incapables de se réconcilier. Mais Nathan Thrall s’intéresse moins à la dimension politique des événements, qu’à ses conséquences sur le quotidien et sur la vie des Palestiniens, voire même sur l’intime, car les conditions d’occupation de la Cisjordanie sont inévitablement la source de profondes injustices. Morcelés administrativement, archipelisés entre différentes entités régies par les règles différentes, grignotés par l’implantation de colonies illégales, mais soutenues par les autorités israéliennes, les territoires occupés vivent un enfer au quotidien. Nathan Thrall n’évoque que très à la marge les droits bafoués des Palestiniens, les brimades, violences, menaces, et autres exactions dont ils font l’objet de la part des colons ou des militaires de Tsahal, souvent en toute impunité ; l’auteur préfère accentuer sa démonstration sur des lignes de fractures plus profondes et qui mettent davantage encore en péril la société palestinienne, comme le très difficile accès au logement ou à l’emploi du fait du cloisonnement des zones, le manque d’écoles, de structures éducatives et de manière globale d’infrastructures. Ce qui pour nous est une évidence, à savoir la liberté de se déplacer dans une continuité territoriale n’existe pas dans les territoires occupés. Les structures familiales sont atomisées et au sein même de certaines familles, les droits ne sont pas les mêmes.


C’est l’ampleur de cette culture de la ségrégation que Nathan Thrall dévoile, qui, au-delà des frictions de la vie quotidienne qu’elle engendre, révèle un mal très profondément enraciné où l’altérité n’a plus de place où chaque incident peut se transformer en tragédie. Comme l’écrit l’auteur, si des ados palestiniens avaient envoyé des pierres sur une voiture israélienne, l’armée serait intervenue dans les minutes qui suivaient, alors pour quelles raison, alors même qu’une épaisse fumée s’élevait au dessus de l’accident, que de nombreux appels sollicitaient une  aide d’urgence, la caserne des pompiers la plus proche (mais située en zone israélienne) ou l’armée, qui elle aussi aurait pu être sur place en rapidement, n’ont pas été capables d’intervenir ? Pour quelles raisons les checkpoints n’ont pas été ouverts pour laisser passer les ambulances ? Pour quelles raison rien n’a été correctement coordonné pour limiter l’ampleur du désastre ? A ces questions, Nathan Thrall ne propose aucune réponse simpliste, mais sa démonstration n’en demeure pas moins implacable. 


lundi 2 février 2026

Last night, de James Salter

 

Il y a de cela quelques années, en écoutant France Inter, j’entends Eva Bester (mais ma mémoire peut me jouer des tours) mentionner Un bonheur parfait, roman d’un écrivain que je ne connaissais pas jusqu’à présent, James Salter. Le propos est assez court, mais suffisamment intriguant pour piquer ma curiosité. Ni une ni deux, je me procure l’ouvrage. Las, il faut croire que ma rencontre avec l’écrivain américain eut lieu trop tôt, ou bien n’étais-je pas dans le bon état d’esprit, le bon “mood” comme disent les gens branchés, car après quelques chapitres, je repose l’ouvrage en me disant que je le lirai plus tard. Jusqu’à ce que, miracle de la sérendipité, en faisant récemment quelques recherches sur Raymond Carver, je tombe à nouveau sur James Salter. Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, c’est ce que je me propose de vous faire découvrir à travers cette chronique. 


Mais pour que vous compreniez ce revirement de situation, posons préalablement quelques jalons. Premièrement, j’adore Raymond Carver, dont je possède à peu de choses près l’intégralité des oeuvres. Deuxièmement, j’adore les nouvellistes américains. Non pas parce que je les considère meilleurs que les autres, mais tout simplement parce qu’aux Etats-Unis, jusqu’à une époque récente, la nouvelle était encore une forme littéraire majeure, qui avait une place dans le paysage éditorial. C’est bien simple, cherchez un équivalent français du New Yorker, moi, personnellement, je n’ai jamais trouvé. Il n’y a guère que le secteur de la science-fiction qui lui ait accordé une place de choix en France. Certains souriront à cette évocation, mais aux Etats-Unis, même le magazine Playboy accordait une place importante à cette forme de littérature, en publiant des nouvelles de très bon niveau  dans ses pages (Margarett Atwood, Vladimir Nabokov, Gabriel Garcia Marquez ou bien encore James Baldwin). Il ne m’appartient pas d’analyser les raisons de cette différence culturelle majeure, je n’en ai ni les compétences ni les moyens, mais le constat est bien là : en France les écrivains écrivent peu de nouvelles et les éditeurs ne montrent guère d’enthousiasme à en publier. J’ai croisé quantité d’élèves au cours de ma carrière, tenaillés par l’envie d’écrire…. et qui débutaient invariablement par un roman (hop, direct, je commence par la face nord de l’Everest). Dans mon entourage, on me propose régulièrement des romans, mais jamais de recueils de nouvelles. Désespérant, un peu comme l’état de la poésie dans notre beau pays où le roman semble être la forme ultime et exclusive de littérature. Peut-être suis-je victime de mon propre parcours de lecteur, qui agit comme un prisme déformant, mais honnêtement, à mon âge, je pense avoir une bonne vision d’ensemble du paysage littéraire actuel.  


Donc, j’aime la nouvelle et j’en lis très régulièrement, même si cela ne se retrouve pas forcément dans la ligne éditoriale de ce blog, tout simplement parce que faire la chronique d’un recueil de nouvelles demande davantage de travail pour ne pas tomber dans le piège du simple catalogue. Bref, en manque de textes courts de qualité, je me tourne à nouveau vers Raymond Carver, en quête d’un recueil que j’aurais éventuellement manqué (peu probable) et, miracle du numérique, je finis par tomber à nouveau sur James Salter. Enfin, ce miracle je le dois à nouveau au service public de Radio France et à Olivier Cohen, éditeur de Raymond Carver et de James Salter, qui me mettent sur la piste de  Last night


Ce recueil regroupe l’ensemble des nouvelles écrites et publiées par l’auteur américain tout au long de sa carrière (vous pourrez donc faire l’impasse sur ses deux recueils précédents Bangkok et American Express, d’autant plus que Last night contient en sus quatre textes inédits), soit 22 récits, ce qui laisse deviner un auteur peu prolifique dont la plume est rare et donc d’autant plus précieuse. On voyage beaucoup dans ce recueil, de l’Espagne à l’Italie, en passant par Paris et les Etats-Unis évidemment, mais les lieux ont ici moins d’importance que les thèmes parfaitement universels qui sont évoqués. La mélancolie y est omniprésente, tout comme la solitude et cette incapacité qui empêche les hommes de se comprendre. On y parle de trahison, d’adultère, d’usure du couple et on y croise des personnages hantés par leurs souvenirs au point de les préférer à la réalité et des fulgurances qui ne peuvent appartenir qu’à un auteur de génie. 


Il existe évidemment quelques similitudes entre l’écriture de Raymond Carver et celle de James Salter, mais elles sont finalement moins évidentes qu’on pourrait le croire au premier abord. Certes, les deux écrivains sont évidemment de grands nouvellistes, c’est incontestable, et leur style ciselé va droit à l’essentiel. C’est probablement cette forme d’ascétisme stylistique qui les rapproche, ainsi qu’un art consommé du croquis, chacun brillant par cette capacité à décrire avec une rare efficacité un personnage en quelques lignes, mais la prose de Salter est cependant moins brute, un brin plus élégante et, surtout, beaucoup plus sensuelle. L’ancrage dans le réel et l’exploration des relations humaines, du couple en particulier, sont également un trait commun, mais à la différence de Carver, qui s’intéressait essentiellement aux petites gens, les personnages de Salter évoluent dans un univers plus cossu, plus policé, plus élégant…. mais tout aussi cruel et impitoyable. Enfin, les deux écrivains américains font preuve d’une grande maîtrise de l’ellipse, des silences et du non-dit dans leurs récits, ainsi que d’une rare capacité à tenir à distance le pathos pour mieux observer la profondeur et la complexité de leurs personnages. Il n’en demeure pas moins que leur sens de la narration peut avoir quelque chose de déstabilisant par leur capacité à faire entrer le lecteur dans un récit non pas par le début, mais par le milieu (entre nous, c’est sans doute là la marque des plus grands nouvellistes, qui ont parfaitement compris qu’une nouvelle n’est pas un roman en réduction, mais un genre à part entière). Propulsé au cœur d’une scène, sans repère, le lecteur doit prendre ses marques sans aide et sans béquille, reconstituer les enjeux et tout ce qui n’est pas explicitement raconté. C’est sans doute ce qui rend cette littérature si exigeante et décourage certains lecteurs, ceux qui préfèrent davantage être guidés et pris par la main. Mais plus important, il y a chez Salter et chez Carver cette capacité à générer du sens. Une fois le recueil terminé, il reste cette impression tenace qu’on a lu quelque chose d’essentiel doté d’une profondeur de champ rarement égalée. 


« On croit connaître quelqu'un, parce qu'on dîne avec lui ou qu'on joue aux cartes, mais en réalité, on ne le connaît pas. C'est toujours une surprise. On ne sait rien. »


mardi 6 janvier 2026

L'envers du temps, de Wallace Stegner

 

Écrivain admiré et multi-primé durant la seconde partie du XXème siècle, Wallace Stegner était quelque peu passé dans l’oubli à l’orée des années 2000. C’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette volonté de remettre en lumière l'œuvre de cet écrivain américain devenu quelque peu confidentiel. Ce n’est guère étonnant et correspond parfaitement à la ligne éditoriale initiale de l’éditeur, qui, ne l’oublions pas, était tournée vers le nature writing à ses débuts. Depuis, l’offre de l’éditeur s’est étoffée et sa ligne éditoriale est devenue nettement moins lisible, voire un tantinet foutraque. Sans compter les choix de couverture hasardeux et nettement moins sobres que par le passé (oui, je râle si je veux, rendez-nous Gallmeister des débuts). Mais quel rapport avec le “nature writing” me direz-vous. Certes, cela ne saute pas aux yeux au regard des thématiques développées dans ses romans les plus connus, mais Wallace Stegner passe pour être l’un des pionniers de l’école de Montana et a eu pour élèves, lorsqu’il enseignait à l’université du Wisconsin puis dans son ateliers d’écriture de Stanford, des écrivains aussi prestigieux que Larry McMurtry, Edward Abbey ou bien encore Raymond Carver (sans compter que Jim Harrison le tenait pour l’un de ses principaux inspirateurs). Si son engagement écologiste ne saute pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut également s’éloigner quelque peu de son œuvre fictionnelle et aller piocher dans ses essais, dont on peut avoir un aperçu en français avec Lettres pour le monde sauvage, publié aussi chez Gallmeister. Quelques années après sa mort en 1993, Stegner suscita la controverse au sujet de l’un de ses romans, Angle d’équilibre, dans lequel il aurait copié des passages entiers des mémoires de l’écrivaine Mary Hallock Foote. Une fausse note, qui ternit quelque peu son image et sa mémoire, mais ne doit pourtant pas remettre fondamentalement en cause la qualité globale de son œuvre, tout du moins, au regard de ce que j’ai pu en lire. 


Publié en 1977, L’envers du temps (à ne pas confondre avec le roman éponyme de John Brunner) est plus ou moins la suite de La montagne en sucre, mais il peut se lire indépendamment.  Wallace Stegner est alors au sommet de son art, mais aussi beaucoup plus âgé et cela se ressent évidemment dans le traitement thématique du roman aussi bien que sous sa plume. On y suit les pérégrinations de Bruce Mason, un brillant ambassadeur sur le point de prendre sa retraite, qui retourne sur les lieux de son enfance, à Salt Lake City, à la suite du décès du dernier membre de sa famille. Vieux, seul et quelque peu déstabilisé par ses retrouvailles avec un passé qu’il avait largement occulté, Mason est constamment assailli par ses souvenirs. Des ombres hantent cette ville. Une rue, un immeuble, une fragrance… tout lui rappelle son enfance difficile avec un père peu aimant et taciturne et une mère attentionnée mais soumise à son mari. Le roman ne cesse de naviguer entre le présent et le passé, dans une dialectique fascinante qui éclaire à chaque page un peu plus le personnage complexe de Mason. Rétrospectivement, au rythme d’une succession d’instantanés, c’est à la construction même de sa personnalité que l’on assiste, à la révélation des lignes de fracture qui constituent le personnage qu’il s’est construit à travers ses errances amoureuses et ses difficultés familiales. Brillant, combatif, complexe, Mason semble à l’occasion de ce retour aux sources, totalement dépassé par cette explosion de souvenirs, comme si la chape de plomb s’était brusquement soulevée pour déverser son flot de mélancolie. Alors peu à peu, Mason renoue avec son passé traumatique, se console et se pardonne, puis referme définitivement cette page de sa vie, qu’il avait tant bien que mal tenté d’occulter. 


Maîtrisé de bout en bout, L’envers du temps impressionne par la maîtrise insolente de sa construction narrative et sa gestion impeccable de l'ellipse (ceux qui ont lu La montagne en sucre seront évidemment avantagés sur ce point… ou pas, si vous voulez préserver une certaine  part de mystère à cette chronique familiale vous pouvez même tenter de lire L’envers du temps en premier). Un exercice loin d’être évident lorsqu’on navigue ainsi entre le présent et le passé. L’ensemble est porté par un style élégant et souvent poétique, infusant une douce mélancolie teintée parfois d’une pointe d’amertume. Alors oui, certains y trouveront quelques longueurs, reprocheront à Stegner ses transitions parfois très subtiles entre les différentes époques, qui nécessitent de porter un certaine attention à sa lecture, mais n’est-ce pas donc là le prix d’une certaine exigence littéraire.