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vendredi 14 août 2020

Rencontre du 3e sexe : La main gauche de la nuit, d'Ursula k. Le Guin

J’ai d’Ursula Le Guin un souvenir ému quoique nébuleux de ma première rencontre avec la Fantasy, à l’époque où je ne connaissais même pas encore le terme, à une époque que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. Parce que Ursula Le Guin, c’est Terremer, ses sorciers et ses dragons, et que depuis cette lecture et grâce à elle, j’ai une fascination persistante pour ces créatures imaginaires, quand elles ne sont pas réduites, comme trop souvent hélas, à la fonction de montures de luxe.

Mais pas de dragons ni de sorciers dans « La main gauche de la nuit ». Issu de la série de l’Ekumen, le roman narre à deux voix les aventures du premier représentant de l’Ekumen sur la planète Géthen, appelée Nivôse par les explorateurs en raison de son climat fort peu chaleureux. Genly Aï, un Terrien, doit convaincre au moins un des gouvernements de la planète d’accepter l’entrée dans l’Ekumen, une confédération interplanétaire. Mais chaque État de cette planète glaciale a ses règles politiques et surtout comportementales, que Genly a du mal, sinon à comprendre, du moins à intégrer. Et surtout, il est le seul homme dans ce monde où les humain·es sont tour à tour de sexe masculin ou féminin, et la plupart du temps sans sexe défini, et est considéré au mieux comme une anormalité curieuse, au pire comme un monstre affabulateur.

Passant d’un État à l’autre, pion au milieu des intrigues politiques, Genly Aï compte pourtant un allié dont il a du mal à cerner les motivations et la personnalité, perturbé par sa nature sexuelle ambiguë pour le Terrien qu’il est, et engoncé dans ses propres valeurs qui sont loin de celles de ses hôtes. Pourtant, une relation d’abord empreinte de méfiance, puis de plus en plus forte se noue entre lui et Estramen, premier·e ministre bientôt déchu·e d’un des deux États forts de la planète.

Au bout d’un nombre relativement court de pages, ce roman vous accroche et vous fait passer une nuit blanche, aussi blanche que la neige et la glace qui recouvre une bonne partie de cette planète où Genly Aï grelotte tout au long de sa mission.

Ursula le Guin fait parler en alternance ses deux principaux protagonistes, le récit à destination de l'Ekumen de l’un complétant le journal de bord pour les archives de sa famille de l’autre. Ainsi nous ne voyons pas seulement l’histoire du point de vue confiant et parfois naïf de Genly, qui a le mérite de nous faire découvrir les mœurs de ces étranges Géthéniens, mais aussi par les analyses beaucoup plus affinées d’Estramen s'interrogeant sur les réactions du Terrien. Et elle fait de la découverte de Géthen, qui aurait pu être une simple balade touristique descriptive, une aventure dont le morceau de bravoure est la traversée sur près de trois mois d’un inlandsis, extraordinaire mélange des récits d’évasion du Goulag et des épopées arctiques de Jean-Louis Étienne.

L’autrice ne se perd pas en digression : il n’y a pas une once de graisse dans cette littérature, pas un pas de côté qui ne trouve son intérêt, pas une analyse qui ne se justifie dans la trame de l’histoire. Et cela donne près de 350 pages qui se lisent d’une traite, avec des vrais moments de réflexion dedans, comme de petites pépites, et de magnifiques scènes d'action, au point que je me demande encore comment un cinéaste ou un dessinateur ne s’est pas encore emparé de cette œuvre.

Décidément, quand on se tourne vers les classiques de la science-fiction, on est rarement déçu. Et avec Ursula K. Le Guin, encore moins qu'avec un·e autre...


P.S. : pour une fois la couverture n'est pas celle d'une édition française (il y en a eu plusieurs pour ce roman plusieurs fois primé), mais celle d'une édition anglaise que je trouve particulièrement réussie, tant au niveau graphique que symbolique.



samedi 4 juillet 2020

Ode aux travailleurs : "À la ligne", de Joseph Ponthus

Si un jour on m'avait dit que je lirais un livre entier de poésie, je ne l'aurais pas cru un instant. Et pourtant.

Mais reprenons l'histoire depuis le début. Joseph Ponthus, éducateur spécialisé en banlieue parisienne, part s'installer avec sa compagne en Bretagne. Et là, comme il y a nettement moins besoin d'éducateur, il se retrouve au chômage. Et comme il faut bien rapporter des sous à la maison, le voilà intérimaire, d'abord dans une usine agroalimentaire de poissons et crustacés, puis à l'abattoir. Après toutes ces études, comme soupire sa maman (et comme dirait la mienne et pas mal d'autres). Il travaille à la chaîne, dans des hangars réfrigérés, à manier des sacs de dizaines de kilos de bulots, de langoustines et de pinces de crabes, ou des carcasses de bœuf. C'est violemment physique, c'est nerveusement horrible, c'est intellectuellement abêtissant.

Heureusement, les études ne servent pas uniquement à trouver un bon travail (pas toujours, la preuve) : ça peut aussi aider à mettre des mots sur ce qu'on vit, sur la dureté du monde et l'enfer du quotidien, et...

Et ça peut donner cette espèce d'OLNI qui m'a laissé pantoise.
Un roman ? Oui peut-être, mais alors à la manière d'un Roberto Saviano décrivant les turpitudes de Naples dans Gomorra, en moins meurtrier, mais non moins sanglant (l'abattoir , ce n'est pas très propre...).
Un témoignage ? Oui bien sûr, mais certainement pas un récit brut sur les conditions de travail de l'ouvrier de l'agroalimentaire breton.
Pas une enquête, une analyse, une recherche à la fois extérieure et intérieure.

La dimension littéraire, la manière de mettre en page... moi je vous dis que c'est de la poésie. Pas de la poésie d'amour (mais il y en a aussi), pas de la poésie de combat (mais il y en a aussi). Non, ce qui m'est venu à l'idée, ce sont les vers de François Villon, ses ballades désespérées et violentes. Certes, on ne meurt pas dans ce livre, enfin pas de mort violente (sauf quand on est bœuf ou bulot), mais d'usure quotidienne. On pend quand même, toutes ces carcasses. Si c'était un tableau, ce serait du Caravage.

Pas de rimes, pas de beaux sonnets bien calibrés. Des mots bruts, des amoncellements de mots qui font sens, des phrases courtes, des petits bouts de phrases, du rythme, mais jamais tout à fait le même, toujours de la douleur mais jamais de la même manière, et toute une vie de travail harassant se dessine comme un tableau impressionniste, par petites touches littéraires.

Du grand art.

jeudi 18 juin 2020

Classique argentin : Le tunnel, d'Ernesto Sabato

C’est un petit livre d’à peine cent cinquante pages, qui ressemble à un polar mais qui cache en réalité un roman sombre et désespéré sur la solitude, l’impossibilité de communiquer et la folie d’aimer. J’en vois déjà qui ricanent en rétorquant qu’il s’agit là d’une tautologie et qu’aimer c’est forcément souffrir, que depuis l’aube des temps les poètes et les philosophes essaient de résoudre cette insoluble équation. Oui mais voilà, cette fois le sujet n’est pas tant le meurtre passionnel, que les mécanismes qui conduisent à sombrer dans la folie de manière irrémédiable. Et ce faisant, Ernesto Sabato pose une question essentielle : tout amour obsessionnel est-il synonyme de folie ?



Le roman se déroule dans le Buenos Aires des années cinquante. Juan Pablo Castel est peintre. Son talent est reconnu de tous et la critique se bouscule pour le couvrir de louanges. Il enchaîne les mondanités et les vernissages, sans jamais pourtant y trouver matière à satisfaction. Les éloges le laissent de marbre car il n’y voit que flagornerie et méconnaissance de la nature profonde de son oeuvre. Jusqu’au jour où il rencontre la belle Maria. Ce n’est pas tant sa beauté qui le séduit, que la manière dont elle regarde l’un de ses tableaux, semblant saisir instinctivement dans un détail le message que le peintre a voulu transmettre. Castel sent qu’une profonde communication s’établit entre eux alors même qu’ils n’ont pas échangé la moindre parole. La jeune femme devient pour lui une obsession, il veut la revoir, lui parler, lui demander pourquoi elle semble avoir été saisie par son tableau. Lui sait qu’elle est la seule à pouvoir le comprendre, lui sait que leurs deux solitudes peuvent se rencontrer.  Alors il la cherche désespérément, erre dans Buenos Aires dans l’espoir de l’apercevoir…. et le miracle se produit. Alors qu’il n’espérait plus rien il croise à nouveau son regard au détour d’une rue. Une peu effrayée, la jeune femme finit par céder à la cour de son prétendant, sans lui cacher pour autant qu’elle est déjà mariée à un homme atteint de cécité. Lentement leur amour se construit, devient plus fort et, pour Castel, plus exclusif. Mais au lieu de s’épanouir et de se consolider avec le temps, cet amour devient source de mal-être et de frustration pour le peintre. Son amante semble garder une part de mystère et d'inaccessibilité, la fusion totale qu’il espérait se refuse à lui, il doute, jalouse tout ce qu’elle garde de secret, les autres hommes qui font partie de sa vie depuis bien plus longtemps que lui. Rien ne semble le réconforter ou le rassurer et tout est sujet à dispute ou au soupçon. Dans l’esprit de Castel, Maria ne cesse de mentir, de simuler (le plaisir ou l’amour), rien n’est jamais assez vrai pour lui à mesure qu’il sombre dans la folie.



Ce qui frappe le lecteur à la lecture du Tunnel, c’est son incroyable modernité, son intemporalité pourrait-on dire, marqueur indiscutable et essentiel des oeuvres littéraires majeures, alors même que le roman a été écrit il y a près de soixante dix ans. Cette modernité tient à un élément essentiel, contrairement aux oeuvres qui ont émaillé l’histoire de la littérature, Le Tunnel ne raconte pas l’histoire d’un amour contrarié comme celui de Roméo et Juliette ou bien encore Cyrano de Bergerac. Ce ne sont pas des contraintes externes qui empêchent cet amour de s’épanouir, mais bel et bien un désir d’absolu résolument impossible à atteindre et qui porte en lui les germes d’un drame prédestiné. Au centre de ce maelstrom émotionnel, une question essentielle, celle que deux êtres qui s’aiment ne parviennent pas toujours à résoudre : la confiance dans l’amour de l’autre. Si l’on cherche aux racines les plus lointaines de ce questionnement, on retrouve le vieux mythe d’Eros et de Psyché. Dans ce récit mythologique la belle Psyché, dont Eros est tombé amoureux malgré les commandements d’Aphrodite, ne réussit pas à s’abandonner complètement à cet amour car son amant lui a interdit de contempler son visage. Taraudée par le désir de savoir et finalement par le manque de confiance qu’elle est capable de lui accorder, Psyché rompt sa promesse et tente d’observer au coeur de la nuit le visage de celui qu’elle aime. Las une goutte brûlante de sa lampe à huile réveille Eros, qui déçu quitte la jeune femme. Le tunnel est en quelque sorte une variation de ce mythe intemporel et n’est pas sans rappeler une phrase de Paul Valéry, que je livre ici à votre sagacité :



“Aimer passionnément, c’est vivre et mourir d’un pari infernal 

que l’on fait et refait nuit et jour quant-à l’état réel de l’âme d’un autre”


A travers ce manque total de confiance envers Maria, c’est toute la solitude psychique et émotionnelle de Castel qui transparaît, mais aussi leur grande incapacité à communiquer alors même qu’au début de leur rencontre ils ressentaient une grande proximité physique et mentale. C’est au creux de cette incompréhension, bien au-delà des mots, que vient se nicher et se développer le doute pour Castel, cette promesse d’absolu devient une quête sans fin et sans limite, inaccessible, inextinguible…. et cet amour devient obsessionnel, néfaste. C’est son incapacité à aimer Maria telle qu’elle est, à accepter ce qu’elle lui offre et à en cerner les limites, qui tue leur amour inexorablement et inéluctablement. C’est en ce sens que Le tunnel relève de la pure tragédie antique. Alors que de l’amour doivent surgir la beauté et le bonheur, ce n’est que la mort qui attend Maria, alors même qu’elle était probablement la seule âme au monde à pouvoir comprendre Castel et à toucher du doigt sa profonde détresse et son immense solitude affective.

jeudi 11 juin 2020

Histoire culinaire : Traité du pois chiche, de Robert Bistofli et Farouk Mardam Bey


Voilà un titre qui ne laisse pas indifférent et qui a sans doute contribué au succès de ce livre depuis sa parution initiale en 1998. Épuisé à la vente pour le plus grand désespoir des gastronomes en mal d’érudition, les éditions Actes Sud ont eu l’obligeance d’en proposer une nouvelle édition dans la collection Sindbad (très exactement dans la sous-collection L’Orient gourmand). Il ne faut évidemment pas prendre trop au sérieux le titre choisi par Farouk Adam Bey et Robert Bistolfi, ce Traité du pois chiche n’est ni une thèse ni un pensum, mais un livre de cuisine, certes un peu savant, mais néanmoins gourmand. D’aucuns feront sans doute remarquer qu’écrire un livre entier sur une légumineuse aussi insignifiante que cette chère tête de bélier est une idée curieuse, voire un poil rébarbative. Le pois chiche se réduisant pour beaucoup au houmous et à un ingrédient mineur du couscous. Que ceux-là retournent dans leur cuisine high tech à îlot central ouvrir des barquettes signées Picard et restons entre gens de bonne compagnie à déguster les nombreuses recettes qui émaillent ce merveilleux livre.



“Un petit pois qui nourrit l’ambition d’être un haricot et qui, heureusement, y parvient” 
 (Théophile Gautier)


En France, la consommation et la production de pois chiches sont insignifiantes, mais cela n’a pas toujours été le cas comme nous le rappellent les auteurs, notamment dans les régions proches du pourtour méditerranéen. La plus ancienne souche de cette légumineuse a même été retrouvée dans une grotte du Languedoc, plus ancienne même que les graines découvertes au Levant, en Grèce ou en Turquie, régions dont on pense que le pois-chiche est originaire. Aujourd’hui, consommation et production se concentrent du côté de l’Inde, du Proche Orient et des pays bordant le Sud de la Méditerranée. C’est l’arrivée du haricot, venu des Amériques, qui aurait fait chuter considérablement la consommation du pois chiche en Europe occidentale, alors que cette légumineuse fut très populaire durant l’Antiquité et le Moyen Age. Cette popularité est d’ailleurs à prendre au pied de la lettre car le pois chiche, consommé en pois ou sous forme de farine, a longtemps été un aliment associé à la pauvreté et à un certain dénuement. Alors qu’aujourd’hui se procurer un kilo de farine de pois chiche de bonne qualité relève du parcours du combattant et vous coûtera quatre fois plus cher qu’un kilo de farine de froment (un peu comme l’épeautre), elle fut durant des siècles, voire des millénaires, un ingrédient de base de la cuisine populaire et très souvent consommée sous forme de galettes. On se régale ainsi à Nice de la fameuse socca, galette composée de farine de pois chiche, d’eau, d’huile d’olive et de sel, cuite au feu de bois, mais que l’on retrouve sous d’autres déclinaisons de Marseille (la panisse) à Gênes, en passant par Toulon (la fameuse cade vendue sur les marchés). Ce qui explique le succès de cette légumineuse tout autour de la Méditerranée fut la conjonction d’un terrain et d’un climat parfaitement adaptés à la culture du pois chiche, qui ne craint pas tant le froid (pas trop rigoureux tout de même) que les terrains trop humides et mal drainés, ainsi que ses qualités de conservation surtout sous sa forme sèche (la farine se conservant moins longtemps). Aujourd’hui toujours très populaire en Inde et au Proche Orient, le pois chiche semble susciter un regain d’intérêt en Occident, certains pays inattendus se lancent même dans sa culture (Canada), et il retrouve le chemin des grandes tables. 

Au-delà des considérations historiques et des petites anecdotes qui émaillent ce livre, se dessinent en creux les contours d’une culture commune, qui géographiquement correspond ni plus ni moins au bassin méditerranéen. Mare nostrum comme la nommaient les Romains de l’Antiquité est un creuset qui au fil des millénaires, à force d’échanges commerciaux et culturels, de migrations diverses et variées, de cohabitations entre différentes communautés ethniques et religieuses, nous rassemble bien plus qu’il nous éloigne. Certes, l’olivier est aujourd’hui encore le symbole le plus évident de ce qui relie les hommes de cette région du monde, qui mieux que cet arbre si précieux peut dessiner les contours du monde méditerranéen ? Mais cet essai sur le pois chiche prouve que cette petite légumineuse peut sans peine lui disputer un peu la vedette car depuis des siècles elle nourrit sous ses diverses formes, et avec un bonheur et une gourmandise dont témoignent les très nombreuses recettes de ce livre, les hommes de tous les horizons. Que vous l'aimiez en apéritif, sous forme de soupe ou de ragoût, en galette ou en salade et même en dessert, le pois chiche plonge ses racines au plus profond de notre histoire commune, il est voyageur et se prête à une multitude d’accompagnements et d’assaisonnements, il en appelle à une certaine simplicité, mais peut sublimer également les préparations les plus raffinées. 

A la fois érudit et savant, amusant et gourmand, le Traité du pois chiche est un livre d’une rare évidence, qui met en joie autant qu’il étonne, qui régale les papilles autant qu’il nourrit notre imagination et nous fait voyager à travers le temps et l’espace. On le feuillette toujours avec plaisir, on y revient sans cesse y piocher une idée ou une recette, on se régale de sa verve autant que des saveurs subtiles et épicées qu’il évoque car dans ses pages c’est tout un monde d’une richesse inouïe qu’il renferme.

mardi 2 juin 2020

Amours anciens : La vieille sirène, de Jose Luis Sampedro

Faut-il toujours persévérer dans la lecture d’un roman qui nous déplait ? Le choix d’un livre en librairie a déjà quelque chose d’assez fascinant, il est rare que j’achète sans avoir lu quelques pages au hasard afin d’apprécier le style et la narration de l’auteur, sauf s’il s’agit d’un écrivain que je connais bien et sur lequel je n’ai aucun doute. Un peu expéditif comme méthode diront certains, mais pas plus que de choisir un livre à partir de sa couverture. En réalité il s’agit d’un tout, le titre (ce qu’il évoque surtout), le résumé de quatrième de couverture, l’illustration et même la mise en page et la maquette participent au choix d’un livre, ce petit test n’étant qu’un indice supplémentaire mais en aucun cas un gage de satisfaction une fois la lecture commencée. Il m’est souvent arrivé d’adorer les premières pages d’un livre, puis de voir mon intérêt décliner au fil de ma lecture, l’inverse est également vrai, mais quoi qu’il en soit on en revient encore et toujours à la question suivante : dois-je continuer ma lecture ? A partir de quel moment faut-il jeter l’éponge ? 

Rares sont les livres que j’ai lâchement abandonnés en cours de route, sans doute se comptent-ils sur les doigts des deux mains, car j’ai toujours une certaine réticence à ne pas terminer un roman, ne serait-ce que par respect pour le travail accompli par l’auteur. Mais rassurez-vous, il ne s’agit pas d’analyser profondément les raisons psychologiques et culturelles qui suscitent cette forme de culpabilité chez le lecteur et, au cas ou vous auriez encore des doutes, n’oubliez pas que parmi les dix droits imprescriptibles du lecteur cités par Daniel Pennac, il y a celui de ne pas finir un livre. 

Tout cela pour vous dire que je m'apprête à vous parler d’un livre dont la lecture a été quelque peu chaotique puisque j’ai entamé ce roman avec un grand enthousiasme, avant de lâchement l’abandonner au milieu du gué, puis de le reprendre, avant de l’abandonner à nouveau et au final le terminer d’une traite. Entre temps, six mois se sont écoulés. C’est long me direz-vous. Oui, mais malgré ce cheminement de lecture pour le moins sinueux, voire même carrément tourmenté, j’aime ce roman et sa lecture m’a procuré une grande satisfaction. Etrange n’est-ce pas, voire même parfaitement incohérent pour nombre de lecteurs tentés de me taxer de masochisme. Oui mais non, car la lecture en réalité n’est pas un simple divertissement et la récompense est parfois à chercher ailleurs, elle n’est pas toujours immédiate et réside en partie dans la satisfaction d’avoir su quitter sa zone de confort et d’avoir gravi un sommet que l’on croyait inaccessible. Alors vous voilà désormais prévenus, ce livre n’est pas un page-turner qui se dévore le temps d’un trajet Paris-Marseille en TGV, c’est un roman qu’il faut doucement apprivoiser et auquel il faut accorder une certaine attention du fait de sa densité historique, culturelle et littéraire. 

La vieille sirène est donc un roman historique qui se déroule au IIIème siècle de notre ère, alors que l’empire romain se trouve dans une grave crise politique. Contestée en Orient par l’empire sassanide, la puissance romaine vacille à la suite de la défaite et de la capture de l’empereur Valérien face aux troupes de Shapur 1er. En Occident, son fils et successeur, Gallien, doit faire face à de nombreuses guerres civiles, fomentées par des généraux avides de pouvoir. Les frontières de l’empire sont ainsi fragilisées au nord, laissant de l’espace aux raids des tribus germaniques. Sentant l’Orient échapper à son contrôle, Gallien s’allie avec Odenat, prince de Palmyre et époux de la reine Zénobie. Face à une situation aussi trouble, la position de l’Egypte apparaît stratégique. Non seulement parce qu’elle abrite la seconde cité la plus importante du bassin méditerranéen, mais aussi parce qu’elle demeure l’un des principaux greniers à blé de l’empire. Ahram de navigateur est l’un des plus importants marchands d’Alexandrie, si ce n’est le plus important, et sa flotte commerciale règne sur la Méditerranée. Alors qu’il séjourne dans sa grande villa du delta, Ahram assiste à une étonnante scène. L’une de ses esclaves nouvellement acquises, la superbe Irenia à la chevelure somptueuse, s’interpose entre son petit fils et un chien devenu incontrôlable. Sans que l’on comprenne comment, Irenia réussit à calmer l’animal et s’attire ainsi les faveurs d’Ahram, subjugué par la beauté et par la personnalité de cette esclave. Rapidement le maître s’entiche d’Irenia et en fait son hétaïre (à mi-chemin entre la courtisane et la concubine). A mesure que tous deux se rapprochent, Irenia lui livre son histoire étonnante et mystérieuse dont on peine à déterminer si elle n’est que pur fantasme ou une réalité tangible. Recueillie enfant sur une plage, vierge de tout souvenir, Irenia a connu l’esclavage dans les bordels de Byzance, la captivité dans les bras d’un puissant pirate, et même une courte vie de femme de pêcheur. Mais son attrait pour la mer et son étonnante agilité dans l’élément marin ne cessent d’étonner Arham, Irenia serait-elle une sirène devenue femme ? 

Avant que les spécialistes de la mythologie grecque ne s’offusquent, précisons ici que l’auteur avait, au moment d’écrire son roman, parfaitement conscience que pour les Grecs anciens les sirènes n’étaient en aucun cas des créatures marines mi-femmes mi-poissons, mais Jose Luis Sampedro justifie ce choix en fin de roman, dans une petite notule explicative où il évoque ses sources et ses choix historiques. En dehors de ces quelques libertés, le romans se démarque par un souci de véracité historique et de précision tout à fait remarquable et son intrigue s’imbrique avec beaucoup de fluidité dans la chronologie événementielle de ce IIIème siècle après J.C. Cette période étant plutôt oubliée par la littérature, le cinéma ou même les séries, le roman de Sampedro s’avère particulièrement rafraîchissant. Évidemment, les lecteurs qui possèdent quelques notions d’histoire ancienne seront mieux à même d’apprécier toute la richesse du roman et les pettis détails savoureux qui émaillent le récit, mais l’histoire se suffit également à elle-même, nul besoin d’être un spécialiste du Bas-Empire pour en profiter.  S’il est un roman historique rigoureux, La vieille sirène est aussi une belle histoire d’amour, qui sort quelque peu des sentiers battus, mais souffle comme un vent de tolérance et d’infinie compréhension. Cette liberté de ton et de pensée est assurément l’une des grandes forces de cette très belle histoire, riche d’une sensualité exacerbée mais jamais ostentatoire. A la fois charnel et poétique, le roman de Jose Luis Sampedro nous transporte avec brio dans l’Antiquité à travers les yeux amoureux d’Irenia, nous faisant toucher du doigt toute l’altérité d’une époque si éloignée et si différente. 

Alors diront certains, pourquoi ces réserves émises en préambule ? Eh bien tout simplement parce que si l’écriture de Jose Luis Sampedro est au-dessus de tout reproche, la narration est en revanche bien moins enthousiasmante. Certains chapitres sont racontés de manière classiques, d’un point de vue externe, d’autres au contraire nous mettent dans la peau, alternativement, d’Irenia ou d’Ahram. Ce choix de narration, à mon sens, ne fonctionne pas très bien et donne lieu assez régulièrement à des monologues un peu longs et narrativement discutables. Il n’est pas dit que tout le monde partage ce point de vue et peut-être que d’autres y trouveront leur compte. Cela n’enlève évidemment rien aux autres qualités de ce roman, qui, sur le fond, est l’un des plus riches qu’il m’ait été donné de lire sur cette période historique. C’est à la fois beau et profond… et le dernier quart du roman est tout simplement bouleversant.

jeudi 14 mai 2020

A la recherche de Mervyn Peake : Tombal Cross, de Nicole Caligaris et Albert Lemant

Tombal Cross c’est la rencontre entre deux admirateurs inconditionnels de Mervyn Peake, l’écrivaine Nicole Caligaris et l’illustrateur Albert Lemant, qui décident un beau jour de partir sur les traces de leur auteur favoris, du côté de Sark (Serk ou Sercq selon l'orthographe), petit bout de terre coincé entre Jersey et Guernesey. Sur cette petite île anglo-normande régie encore par un seigneur et où la circulation automobile est interdite, ils espèrent trouver les origines de l’inspiration de Mervyn Peake, auteur maudit et oublié du fabuleux cycle de Gormenghast. L’écrivain, poète et illustrateur anglais, vécut à deux reprises à Sark et c’est notamment lors de son second séjour qu’il imagina ses oeuvres les plus importantes. Il n’en fallait pas moins pour convaincre nos deux admirateurs qu’un séjour sur l’île s’imposait, afin de s’imprégner de l’atmosphère des lieux et, peut-être, mieux comprendre les sentiments et l’état d’esprit qui animèrent alors Mervyn Peake.

Tombal Cross se présente donc comme un récit de voyage narré par Nicole Caligaris et illustré des magnifiques dessins (au fusain semble-t-il) d’Albert Lemant. Malgré les efforts méritoires des auteurs pour légèrement romancer leur récit et lui donner un petit caractère mystérieux, ce livre s’adresse avant tout et surtout aux fans de Mervyn Peake car si le récit regorge de rencontres hasardeuses et de petites anecdotes savoureuses, elles n’ont de sens que par rapport au parcours de Mervyn Peake et au regard de cette oeuvre sombre et démesurée que représente l’ensemble du cycle de Gormenghast. En ligne de mire, l’idée que fouler de leurs pieds les landes balayées par les vents marins de la Manche ou pousser la porte de l’ancienne demeure de l’écrivain anglais sera la promesse de saisir l’insaisissable, de capter quelques bribes de cet étrange et mystérieux univers, qui, assurément plonge son inspiration dans le réel. Forcément, fatalement, c’est Sark qui a inspiré Gormenghast et en s’y rendant une partie du mystère leur sera révélé. Et puis, partir sur l’île leur permettra sans doute de rencontrer ceux qui ont connu Mervyn Peake, qui l’ont côtoyé au quotidien durant toutes ces années passées sur ce petit monde éloigné de l’agitation de la civilisation moderne. De quoi rassembler nombre d’anecdotes et de détails fascinants sur la vie discrète et paisible d’un auteur longtemps sous-estimé et presque tombé dans l’oubli.

Tombal Cross est hélas aussi la cruelle confirmation que Mervyn Peake reste un auteur maudit et condamné à susciter l’admiration d’une poignée de lecteurs tombés sous le charme de son univers à la fois baroque, poétique et grotesque, digne héritier néanmoins des grands romantiques du XIXème siècle. La rencontre avec Sark ne tient en effet pas toutes ses promesses pour nos deux voyageurs. L’île semble à des années lumières de Gormenghast et de son atmosphère sombre et déliquescente, avec ses mignons petits cottages d’inspiration anglaise, ses pelouses savamment entretenues et sa végétation luxuriante, Sark est bien loin de ce qu’ils pouvaient imaginer et se garderait bien d’inspirer un vertige aussi prononcé que celui provoqué par la démesure du château de Gormenghast. Mais la plus cruelle désillusion concerne le souvenir même de Mervyn Peake, qui ne semble guère avoir laissé de traces sur Sark. Nulle effigie, nulle ruelle portant son nom, nulle trace de ses oeuvres dans le petit musée de l’île, même Victor Hugo, qui posa quelques heures ses illustres pas sur les sentiers de l’île, semble avoir suscité davantage d’égards. Seules quelques personnes bien âgées désormais seront en mesure d’apporter de maigres témoignages de son passage à nos voyageurs désemparés.

Tombal Cross est pourtant loin d’être un livre raté, c’est même un excellent récit de voyage, parce qu’évidemment ce n’est pas tant la destination finale qui compte, que les moyens directs ou détournés pour y arriver. A travers les nombreuses descriptions de Sark, de ses paysages et de ses lieux emblématiques, se dessine une géographie, voire une cartographie de l’île tout à fait fascinante et merveilleusement illustrée par les dessins d’Albert Lemant. Et au lecteur de s’imaginer en Mervyn Peake parcourant ces landes magnifiques, ces crêtes escarpées dominant des falaises somptueuses, ces petit coins de nature idylliques invitant à la rêverie et à la contemplation. On se plait à l’imaginer heureux et paisible, en compagnie de sa famille et de ses proches, libre d’imaginer et de créer l’univers formidable et inoubliable de Gormenghast et peu importe que Sark n’y ressemble pas tout à fait, car sur l’île plane encore le fantôme de Mervyn Peake, mystérieux et terriblement insaisissable, préservé à jamais.

mercredi 22 avril 2020

Fantaisie poétique : Les voyages du fils, de Jacques Abeille

...Tout au plus ai-je gardé une certaine sensation de silence qui demeura longtemps mon climat de prédilection puisque j’allais plus tard le rechercher dans le désert.”

Sixième volume consacré au cycle des Contrées, mais en réalité suite directe du Veilleur du jour, Les voyages du fils apporte une nouvelle pierre à l’oeuvre titanesque et inclassable de Jacques Abeille. A titre personnel, j’avais été un petit peu moins conquis par Les barbares*, même si je dois reconnaître  qu’à postériori j’en garde un très bon souvenir, et l’éclairage qu’il apporte sur le monde des Contrées reste en tout état de cause indispensable pour tous ceux qui souhaitent avoir une connaissance approfondie du cycle. Mais il faut dire que cet imposant roman marque une petite rupture avec les deux tomes qui le précèdent, moins mystérieux et envoûtant, Les Barbares se veut plus brutal et cartésien. L’étonnante poésie des Jardins Statuaires laisse place à la brusque réalité de la guerre, qui finalement n’en est pas une (un peu comme L’étrange défaite de Marc Bloch). Les barbares eux-même n’en sont pas vraiment et leur unité vole en éclat, laissant les Contrées à la fois exsangues et totalement hébétées. Que voulaient-ils, que cherchaient-ils, leurs motivations et leurs buts apparaissent confus et incroyablement éloignés du mode de pensée des Terrébrins. Le long voyage du professeur à leurs côtés était donc l’occasion  de comprendre un peu mieux la culture et le mode de pensée des Cavaliers, mais à l’issue de ce long aparté, j’avoue être particulièrement ravi de retrouver l’intrigue du Veilleur du jour et ses multiples interrogations laissées sans réponses à la fin du roman. 


    L’épisode des barbares semblait marquer en quelque sorte la fin de l’Histoire** pour les Contrées, mais à l’issue de leur passage éclair la société se reconstruit et Terrèbre reprend la place qui était la sienne lorsqu’elle était au faîte de sa gloire. A la fin du Veilleur du jour, quelques interrogations demeuraient. Qui était donc Barthélemy Lecriveur ? D’où venait-il exactement avant d’échouer mystérieusement à Terrèbre ? Quelles furent ses relations avec Eponime Délimène ? Autant de d’énigmes que Jacques Abeille laissait à l’issue du roman sans véritable réponse. Les voyages du fils se déroule une trentaine d’années plus tard, alors que le fils de Barthélemy, Ludovic Lindien, s'apprête, à la suite du décès de sa mère, à entreprendre un long voyage sur les traces de son père dans une région reculée et sauvage des Contrées, les Hautes Brandes. Située au pied des hauts plateaux qui séparent la Grande Plaine des Jardins Statuaires, ces terres boisées et très peu peuplées sont le territoire des bûcherons. Hommes fiers et vigoureux aux moeurs exotiques et aux coutumes bien éloignées des manières soignées et raffinées des Terrébrins. Pour avoir longuement travaillé sur les manuscrits de son père, Ludovic savait que ce dernier avait fait un long séjour dans cette région, en témoignait la ceinture en peau de serpent dont il se servait, signe distinctif des hommes ayant satisfait à tous les rites d’initiation et aux mystères de cette communauté. Mais Ludovic savait également qu’avant cet épisode, son père avait déjà séjourné à Terrèbre, puisqu’il avait dans sa jeunesse connu la belle Eponime Délimène, sans que l’on arrive très bien à déterminer leur relation de l’époque. C’est avec ces maigres informations que Ludovic prend la route et se dirige vers les Hautes Brandes.

Ce voyage est pour lui tout autant une quête du père, qu’il n’a jamais vraiment connu, qu’un chemin initiatique. En cours de route il découvre un empire qui se relève groggy de l’invasion barbare, parenthèse étrange et finalement brève, qui aura ravagé les Contrées sans pour autant laisser d’empreinte durable. Et pourtant dans les Hautes Brandes, Ludovic assiste à la fin d’un monde, celui des bûcherons et des charbonniers aux étranges coutumes, tout autant qu’il collecte des récits et des informations qui lui permettront de reconstruire le passé parcellaire de son père. Peu à peu, en interrogeant les hommes et les femmes qui avaient côtoyé celui qu’il croit connaître sous le nom de Barthélemy Lecriveur, Ludovic dénoue l’inextricable écheveau que constitue la vie de son père, ses multiples identités et son rôle trouble dans les relations diplomatiques que la capitale entretient avec les régions éloignées de l’empire. Il se découvre même un oncle, un certain Léo Barthe, dont il retrouvera la trace lors de son retour à Terrèbre. Ainsi le mystère qui obscurcissait de son voile impénétrable le passé se lève peu à peu, les noeuds se dénouent et le fils se reconstruit une identité plus large que celle qui le cantonnait à l’image classique de l’orphelin. Mais ce travail de reconstitution du passé s’effectue également par l’écriture et par le travail éditorial que Ludovic entreprend à partir des notes et des manuscrits laissés par son père, mais également grâce à d’autres sources comme les rapports du policier qui surveillait son père et sa maîtresse, la jeune Coralie. 


Il est difficile de rendre compte de la richesse et de la complexité de ce roman à la fois récit initiatique, carnet de voyage et travail ethnographique. D’autant plus que Jacques Abeille tisse de nombreux liens avec d’autres parties de son oeuvre, apportant des réponses essentielles à l’intrigue, mais également à la bonne compréhension de ce monde étrange et envoûtant des Contrées.  Mais l’auteur pousse la logique bien plus loin encore lorsqu’il introduit le personnage de Léo Barthe, le vieil oncle de Ludovic, écrivain et pornographe avéré. (Précisons que Léo Barthe n’est autre que le pseudonyme que Jacques Abeille utilise dans la vraie vie lorsqu’il publie des récits érotiques). Cette étrange mise en abyme, qui mêle la fiction à la réalité, a quelque chose de fascinant dans sa manière de s’auto-référencer et d’alimenter un univers par agrégation, chaque élément apportant une nouvelle pierre à l’édifice, enrichissant par petites touches subtiles un monde déjà complexe et foisonnant. Si vous pensez qu’il ne s’agit là que d’un petit caméo amusant, rien de tout cela, Jacques Abeille a poussé la logique jusqu’à publier des nouvelles sous le pseudonyme de Léo Barthe (Chroniques scandaleuses de Terrèbre, Le Tripode. 2016), textes dont il attribue la paternité dans son roman à l’oncle de Ludovic. Ces nouvelles mettent en scène des personnages croisés dans Le veilleur du jour et font figure en quelque sorte de bonus, tout autant qu’elles éclairent des passages du roman restés sous silence. Ce recueil indépendant peut se lire avant ou après Les voyages du fils. Cette idée géniale, loin d’être une boucle dans laquelle Jacques Abeille tournerait sans fin, confère bien au contraire au cycle des Contrées une cohérence extraordinaire et une richesse que l’on retrouve assez peu dans la littérature. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles Jacques Abeille est parfois comparé à Tolkien ; la créativité et la puissance de leur imaginaire sont sans égal. Pour ce qui est de l’écriture en revanche, point de comparaison possible. Le style de Jacques Abeille est d’une richesse et d’une élégance rares. A la fois puissamment évocateur et aérien, il reflète la volonté de l’auteur de trouver le mot juste, la bonne tournure de phrase, la bonne métrique. Une fois dans le rythme on se laisse porter par la poésie des mots, par la force des images et par l’évidence du propos. 


Dernier point, et ce sera certainement la conclusion de cette chronique, Les voyages du fils est sans doute le roman de Jacques Abeille dans lequel l’auteur, mais également l’homme, se livre le plus ; par l’intermédiaire du personnage de Ludovic Lindien, qui renvoie à sa propre enfance, mais également par celui de Léo Barthe, incarnation fictionnelle de sa propre condition d’artiste. L’occasion pour l’auteur au détour de quelques pages bien senties, de nous livrer sa vision admirable de la littérature et en particulier, mais il aurait tort de s’en priver, de la littérature érotique.


*qui regroupe en réalité deux volumes, Les barbares et La barbarie
** pour ceux qui éventuellement ne saisissent pas la référence, l’universitaire américain Francis Fukuyama avait déclaré en 1992 que la chute du communisme marquait la fin de l’Histoire et l'avènement définitif de la démocratie libérale comme mode de gouvernement universel. Les trente dernières années ont bien montré à quel point les affirmations sentencieuses et univoques sont casse-gueule






lundi 20 avril 2020

La grande histoire par la petite : Opération de Copperhead, de Jean Harambat

Pour nous reposer des hauteurs littéraires stratosphérique où nous emmène le Grand Maître ce blog, et parce qu'il faut parfois savoir rire, sans jamais sacrifier à la qualité, voici une bande-dessinée qui retrace un épisode très secondaire de la seconde guerre mondiale, dont le principal mérite est de mettre en scène deux monstres du cinéma : David Niven et Peter Ustinov.

Ces derniers se retrouvent sur le tournage de l'inoubliable "Mort sur le Nil", et évoquent leurs années de guerre à Londres avec une verve délicieuse, en cassant du sucre sur le dos de Bette Davis qui joue les divas.

En 1943, alors que l'armée use de tout le charme de David Niven dans ses campagnes de recrutement pour le Women's Royal Army Corps, le jeune Peter Ustinov échappe de justesse à une carrière de tireur d'élite grâce à un certain talent d'écriture et à un surpoids déjà prononcé.

Les deux compères se retrouvent pour réaliser un film de propagande pour remonter un peu le prestige de l'armée. Peter sera le scénariste, David la vedette. Pendant le tournage, le service de désinformation dirigé par le fantasque colonel Dudley Clarke leur demande de monter une opération très particulière, baptisée Copperheard.
S'ensuit alors une aventure d'espionnage étonnante, où l'on croise des espionnes fatales, des espions diaboliques, des contre-espions inattendus, l'incontournable Winston et le célébrissime général Montgomery, des bombes allemandes, des GI teigneux, des pensionnaires de maison close accueillantes, et d'autres personnages...

Ce pourrait être une histoire d'enfumage banale, comme le contre-espionnage anglais a su en monter quelques-unes tout autour du Débarquement de Normandie, mais tout le sel de cette bande-dessinée tient aux deux personnages principaux : sorte de Laurel et Hardy, s'entendant dès leur première rencontre comme larrons en foire, ils font surtout assaut de bons mots durant toute l'histoire, et de situation rocambolesques en épisodes romanesques (spoiler : David a un cœur d'artichaut !), ils divaguent dans Londres à la poursuite de leurs chimères.
L'histoire est servie par un dessin simple et anguleux qui va à l'essentiel ; les couleurs contrastées donnent tout de suite le ton des scènes. L'atmosphère est rendue avec une sobriété remarquable des moyens graphiques. Tout est dit d'un trait.

Les planches sont émaillées de citations des mémoires des trois protagonistes principaux. Je ne suis pas allée vérifier les sources, mais si les citations sont exactes, alors le travail d'incise est remarquable, car elles tombent toujours justes (mais parfois si justes que j'ai tout de même un doute...).

Bref, si vous voulez passer un bon moment en ces temps de confinement, et à nous rappeler que malgré la dureté des temps, il est toujours bon de rire et d'abord de soi-même, dégustez cette bande-dessinée comme une tasse de bon thé. Cheers !

mercredi 15 avril 2020

Pornographie poétique : Histoire de la bergère, de Léo Barthe

J’ai longuement hésité avant d’écrire cette petite chronique, non pas en raison du thème scabreux de ce roman, mais parce qu’à mon sens il est bien plus intéressant avant de commencer à lire du Léo Barthe, d’avoir préalablement découvert l’autre carrière littéraire de cet écrivain hors-norme qu’est Jacques Abeille, puisque c’est de lui qu’il s’agit ; Léo Barthe étant le pseudonyme qu’il emploie pour publier ses récits érotiques et pornographiques. Loin de moi l’idée de traiter au second plan cette partie de son travail d’auteur, ça n’est pas du tout le sens de ce propos liminaire, mais il me semble que le lecteur gagnerait à recontextualiser ces récits au regard de l’ensemble de l’oeuvre de Jacques Abeille, l’écrivain prenant un malin plaisir à pratiquer le récit enchâssé, notamment par l’intermédiaire des parcours croisés de ses personnages, et à se mettre en scène de manière indirecte dans certains de ses romans. Léo Barthe est donc un personnage d’écrivain et de pornographe que l’on croise dans plusieurs livres de Jacques Abeille, notamment Le veilleur du jour et Les voyages du fils, romans qui appartiennent au fascinant cycle des Contrées, auquel, de manière indirecte, on peut également rattacher les oeuvres publiées sous le pseudonyme de Léo Barthe, en particulier les fameuses Chroniques scandaleuses de Terrèbre. Mais contrairement aux livres cités ci-dessus, Histoire de la bergère (De la vie d’une chienne T1 si l’on tient compte du titre complet de ce court roman), peut se lire de manière parfaitement indépendante. Mais considérons que vous êtes désormais prévenus et que ce récit, bien qu’il puisse d’une certaine manière se suffire à lui-même, s’apprécie davantage si l’on a une bonne connaissance du travail de Jacques Abeille dans son ensemble. 


    Solitaire et farouchement indépendant, un homme mène une vie d’errance ponctuée de petits travaux des champs et autres besognes de journalier à travers la campagne. Un mode de vie marginal lui conférant un statut à part au sein de la communauté paysanne. On le connaît, on apprécie ses qualités de solide travailleur et en retour de ses services on lui offre le couvert et le logis, parfois quelques vêtements usagés. On l’aime bien finalement cet homme un peu réservé et taiseux qui va au gré de ses pas sans jamais se fixer de destination. Alors qu’il prenait un repos bien mérité à l’abri d’une haie, il surprend une jeune bergère sur le point de s’offrir un peu de plaisir solitaire, non loin de sa cachette. Emportée par l’ardeur de ses sens, la jeune et accorte bergère ne semble pas prendre conscience de la présence discrète de l’homme. Fasciné par les formes généreuses et gracieuses de la belle, il ne peut s’empêcher de l’observer à la dérobée, puis, forçant sa chance, épris d’un désir inexprimable et irrépressible, il franchit délicatement et tendrement la distance qui les sépare, d’une main caressante mais néanmoins audacieuse. Puis sans qu’un mot ne soit échangé, et son désir enfin apaisé, la jeune bergère repart vers d’autres tâches sans doute plus ingrates. Ce lieu bucolique devient en l’espace de quelques jours leur secret mutuel, ils s’y retrouvent pour explorer leur sensualité exacerbée et laisser libre-cours à leur imagination débridée. Mais ces rencontres secrètes et hors du temps ne peuvent éternellement demeurer à l’écart du réel et les vicissitudes d’une vie cruelle et implacable rattrapent les jeunes amants. Et cet amour qui se voulait innocent tourne alors à la tragédie.


Autant ne pas y aller par quatre chemins, cette histoire d’un peu moins de 150 pages est un récit d’un rare indécence, c’est cru, vraiment très cru, mais à celui qui sait voir au-delà des apparences initiales, Léo Barthe réserve quelques surprises. La langue est, mais les lecteurs de Jacques Abeille ne s’en étonneront pas, d’une très grande beauté. A la fois fluide et travaillée, mais nettement moins lyrique et volontairement surannée que dans les romans du cycle des Contrées. Le vocabulaire est plus simple et les constructions grammaticales moins complexes (récit à la première personne), mais la prose reste étonnamment élégante. Comme à son habitude, mais c’est là un de ses talents, l’auteur sait parfaitement allier la force de l’évocation au souffle de la poésie. C’est à la fois très imagé tout en restant subtil et un peu fantasmatique. Léo Barthe sait comme nul autre réserver une part de mystère, même dans les situations les plus évocatrices. Un mot, une allusion et l’on comprend que cet amour physique n’est qu’une toute partie de cette expérience mystique et inexplicable qu’est l’union des corps. C’est beau, très beau parce que ce texte nous parle évidemment d’amour, de liberté et de volupté sans tabou ni jugement. Il y a à la fois de la poésie, de la fantaisie et une certaine gravité chez Léo Barthe, qui font de ce petit roman une oeuvre rafraîchissante et incroyablement juste.  


Lisez Léo Barthe, lisez Jacques Abeille, parce que c’est de la grande littérature et parce qu’il prouve avec ce récit et tant d’autres que la littérature érotique et pornographique peut tutoyer les sommets de l’écriture et de l’art, quitte à déranger les âmes les plus sensibles.

samedi 11 avril 2020

Chef d'oeuvre : Titus d'Enfer, de Mervyn Peake

Ecrivain culte pour une poignée de lecteurs un tantinet exigeants, mais illustre inconnu auprès du grand public, Mervyn Peake fut pourtant l’une des voix les plus singulières de la littérature britannique. L’auteur fit pourtant régulièrement l’objet d’une tentative de réhabilitation de la part du monde de l’édition, mais avec un succès des plus mesurés tant l’approche de son oeuvre demande une certaine volonté et une curiosité intellectuelle qui font peut-être défaut à ceux qui s’y aventureraient par hasard ou, pire, par désoeuvrement. Illustrateur et peintre de grand talent, Mervyn Peake était également un poète hors-pair et un écrivain au génie longtemps sous-estimé. Il faut dire qu’autant de talent dans un seul homme ne pouvait que susciter la méfiance de l’intelligentsia des années cinquante et soixante. Mais ne soyons pas mesquin, nombre de ses pairs, parmi lesquels Graham Greene, Dylan Thomas ou bien encore Michael Moorcock, reconnurent assez rapidement le caractère unique de son oeuvre et ne ménagèrent pas leurs efforts pour lui assurer un peu de visibilité. Souvent comparé à Tolkien, ce dont il se serait bien passé selon ceux qui le côtoyèrent, Mervyn Peake n’eut pas de son vivant la satisfaction de connaître ne serait-ce qu’une once du succès du créateur de la Terre du Milieu, mais son influence sur la fantasy, bien que plus discrète pour le grand public, fut néanmoins importante, voire même capitale. Pour autant ses romans restent parfaitement inclassables, même si l’on ne peut évidemment pas s’empêcher de noter ici et là des influences ou des parallèles hasardeux avec les travaux d’autres écrivains tout aussi merveilleux. S’il ne connut pas la gloire, Mervyn Peake mena néanmoins une existence heureuse, retranché sur la petite île de Sark (Sercq), à mille lieues de l’agitation de la vie moderne. Mais atteint d’une maladie neurodégénérative mal connue et mal soignée à l’époque (probablement Parkinson), il mourut à l’âge de 46 ans, dans la plus grande indifférence du monde littéraire. Sa maladie elle-même lui valut des critiques d’un autre âge et d’une bassesse intolérable. On dît de lui que la noirceur de son Gormenghast avait définitivement atteint son esprit et que son dernier roman avait toutes les caractéristiques d’une oeuvre produite par un cerveau dérangé. Cinquante ans plus tard certaines critiques font encore référence à une “sénilité précoce”. On ne saurait trop leur conseiller de lire les mémoires de son épouse, Maeve Gilmore, qui témoignent du désarroi et de la souffrance de Mervyn Peake lorsque la maladie eut en partie amoindri ses capacités d’écriture. Son esprit, désormais enfermé dans un corps qui ne lui permettait plus d’écrire, de dessiner et de peindre, continuait pourtant sans cesse à créer, imaginer et rêver le monde qui était le sien. Comme nombre d’auteurs maudits, ce n’est que plusieurs années après sa disparition que son oeuvre fut célébrée et réhabilitée dans les cercles littéraires et intellectuels anglo-saxons. 


Si le succès auprès du public ne fut jamais au rendez-vous, Mervyn Peake dispose en revanche d’un socle d’admirateurs d’une grande constance et d’une grande fidélité. Nombre d’écrivains, de poètes, d’illustrateurs et d’artistes se sont intéressés à son oeuvre et ont revendiqué l’influence de l’auteur britannique sur leur travail Depuis plus de cinquante ans Peake suscite une admiration démesurée auprès de certains, admiration qui confine dans les cas les plus sévères à l’obsession (saine, hein, pas une fixette maladive). Hélas, cet engouement est surtout britannique et si vous souhaitez faire l’acquisition d’une belle édition illustrée du cycle de Gormenghast, point de salut en dehors des éditions anglo-saxonnes (bon courage si vous n’êtes pas parfaitement bilingue). Pour la traduction française, il faudra vous contenter d’éditions moins luxueuses et dépourvues d’illustration chez Phébus, Omnibus ou J’ai lu. C’est assurément mieux que rien, même si de mon point de vue, les romans de Mervyn Peake ne peuvent être dissociés de leur dimension graphique.


   
    Premier tome de la trilogie*, Titus d’Enfer précipite le lecteur au château de Gormenghast, forteresse monstrueuse et solitaire dominant une région étrangement hors du temps. Depuis des temps immémoriaux, la famille d’Enfer règne sur ce fabuleux domaine, régi par des règles qui font force de loi et un protocole parfaitement immuable. Mais ce précieux équilibre est un jour perturbé par la naissance du jeune Titus, héritier de Lord Tombal et de son épouse Lady Gertrude. Aussitôt mis au monde, aussitôt mis de côté et quasiment oublié par un père taciturne et mélancolique, atteint de bibliophilie avancée, et par une mère qui ne s’intéresse qu’aux oiseaux et aux chats, auxquels elle consacre son temps et accorde son affection. Titus a bien une soeur, Lady Fuchsia, jeune fille rêveuse et introvertie, élevée en réalité par sa gouvernante, Nannie Glu, petit bout de femme fripé et desséché atteint d’une sévère forme de complexe d’abandon, à qui l’on confie néanmoins le petit Titus. Autour de cette famille étrangement dysfonctionnelle, gravite une galerie de personnages hauts en couleurs, plus ou moins atteints de troubles de la personnalité, de tics nerveux et autres caractéristiques physiques extraordinaires. Il y a bien sûr toute la valetaille et son cortège de personnalités d’importance, au premier rang desquels figure Craclosse, serviteur personnel de Lord Tombal, grand comme un escogriffe et si maigre que ses os s’entrechoquent à chacun de ses pas, il est l’ennemi juré de Lenflure, l’énorme et repoussant chef-cuisinier, vicieux comme un serpent et qui ne cesse de tyranniser ses marmitons et autres infortunés commis de cuisine. Grisammer, le vieux et tatillon bibliothécaire fait également office de gardien des traditions et de chef du protocole, un poste éminent dans un château aussi à cheval sur le respect des rites séculaires. Parmi les habitués de cette cour grotesque figurent également le séduisant et prolixe Dr Salprune, homme affable et bavard impénitent, ainsi que sa soeur, Mademoiselle Irma, vieille fille au physique osseux et au visage ingrat, qui ne cesse de répéter deux fois la même chose. On pourrait mentionner également les deux jumelles d’Enfer, soeurs de Lord Tombal, Clarice et Cora, deux vieilles toupies parfaitement idiotes, qui ne cessent depuis des décennies de jalouser Lady Gertrude. Mais parmi cette odieuse collection de personnalités ubuesques, il en est un qui changera le destin de Gormenghast et bouleversera l’ordre établi : le jeune Finelame. Loin d’être issu de la haute, Finelame n’est qu’un commis de Lenflure, dont il ne supporte plus les ordres et le comportement outrancier. Incroyablement rusé et habile, Finelame manie les mots avec un talent qui confine au génie, des capacités que son énergie et son jeune âge lui permettront de mettre à profit pour parvenir à ses fins, c’est à dire s’arroger le pouvoir. 


C’est dans cet univers étrange et mystérieux que grandira le jeune Titus, personnage qui dans ce premier tome reste évidemment secondaire, son jeune âge l’écartant en grande partie des intrigues de palais qui secouent le château de Gormenghast. L’imposante forteresse est en elle-même un personnage à part entière. Immense et labyrinthique, elle étend son ombre tutélaire sur tous ceux qu’elle domine depuis l’aube des temps. Saisi par l’ambiance oppressante des lieux, le lecteur est invité à la déambulation à travers son architecture baroque et outrancière. De salles de réception richement ornées en couloirs déserts et glacés, d’obscurs recoins oubliés en forêts de toitures aériennes, il mesure la puissance et la décrépitude d’un lieu hanté par son histoire et sa propre démesure. 


A la fois étrange, génial, grotesque, poétique, picaresque…. et totalement inclassable, le cycle de Gormenghast n’est pas une oeuvre facile d’accès. Essentiellement parce qu’elle ne donne pas au lecteur ce qu’il attend d’elle. Habilement construite, portée par une plume magnifiquement travaillée et très imagée, l’oeuvre de Mervyn Peake, est littéralement habitée. Bien au-delà du simple plaisir de lecture, elle exerce sa puissance évocatrice sur l’imaginaire du lecteur, le charme par son lyrisme poétique pour l’assommer quelques pages plus loin par sa morbidité vénéneuse et le machiavélisme de ses personnages. Il y a du Rabelais chez Mervyn Peake, mais aussi une touche de merveilleux à Lewis Carroll, une pointe de tragique Shakespearien et un soupçon de romantisme mélancolique digne de Keats (je vous avais prévenus, personne n’échappe aux comparaisons hasardeuses). A la fois parfaitement génial et inconfortable, Gormenghast est probablement l’une des oeuvres les plus importantes du XXème siècle et comme toute oeuvre majeure, elle se mérite. En contrepartie, elle vous habitera probablement toute votre vie de lecteur, pour ne plus jamais vous quitter.


* Le cycle de Gormenghast est une trilogie (Titus d’Enfer, Gormenghast, Titus errant), à laquelle on peut adjoindre une nouvelle (“Titus dans les ténèbres”) et un quatrième roman inachevé, en partie repris par son épouse après sa mort (Titus Awakes. Indisponible en français).