
Si l’on en croit l’état déplorable de la noosphère, nous
vivons une époque terriblement anxiogène et déstabilisante. Le
climat s’emballe, la biodiversité s’appauvrit à bas bruit mais
à la vitesse d’un train lancé à pleine puissance et la
géopolitique n’a jamais été aussi complexe et génératrice de
conflits meurtriers. Pour synthétiser à l’extrême, le monde est
à feu et à sang pendant que la planète brûle et nôtre avenir
semble n’avoir jamais été aussi sombre. C’est oublier un peu
vite que durant les années soixante, la menace d’un conflit
nucléaire planait sur l’ordre mondial, au point qu’aux
Etats-Unis (bon ok, en Suisse aussi) la construction d’abris
anti-atomiques faisait florès ; près de 200 000 furent construits
durant les années cinquante. Des chiffres à relativiser au regard
des 180 millions d’habitants que comptait alors le pays, mais
affreusement ridicules lorsqu’on réalise que se jouait, de manière
moins hypothétique qu’on aurait pu le croire, la survie de
l’Humanité. Rappelons qu’une demi douzaine d’incidents plus ou
moins rocambolesques faillirent déclencher un conflit
thermonucléaire durant la seconde moitié du XXème siècle, même
si le grand public n’a retenu que la crise des missiles de Cuba
(seule fois dans l’histoire où les USA passèrent en Defcon 2,
soit l’avant dernier niveau d’alerte avant l’apocalypse). Côté
Russe, l’alerte la plus grave eut lieu en 1983, lorsqu’un
officier de garde de la base de surveillance stratégique des forces
aériennes soviétiques reçut une alerte sur son écran de
contrôle. Cinq missiles balistiques intercontinentaux (ICBM)
avaient semble-t-il été lancés depuis une base de l’air force en
direction de l’Union Soviétique, l’officier Petrov se retrouva
tétanisé mais décida de parier sur une fausse alerte (cinq
missiles lui paraissent être une attaque de trop faible ampleur face
aux représailles que les Etats-Unis auraient potentiellement
subies). Il en informa ainsi sa hiérarchie, qui décida d’attendre
23 longues minutes avant de constater qu’aucun missile n’avait
atteint l’Union Soviétique, et pour cause, il s’agissait d’une
erreur d’interprétation des données du satellite de surveillance,
qui avait confondu la réflexion des rayons du soleil sur des nuages
avec la signature thermique de missiles balistiques au décollage.
Si nous avons donc
le sentiment d’une fin imminente ce n’est pas tant qu’une
menace pèse de manière plus aiguë sur monde, elle avait déjà
atteint un pic sans précédent au cours du XXème siècle, mais
c’est que le monde est désormais devenu nettement plus complexe
que durant la guerre froide, presque illisible, au point que les
experts passent désormais leur temps à se tromper, puis à
analyser pour quelles raisons ils se sont trompés. L’affrontement
idéologique, et ses répercussions géopolitiques, entre le bloc
soviétique et le bloc de l’Ouest avaient conduit à une forme de
bipolarisation des relations internationales plus simple à
comprendre que l’éclatement géopolitique auquel aujourd’hui
nous sommes confrontés. Désormais, les conflits sont asymétriques
pour grand nombre ou relèvent de vieilles querelles qui n’avaient
été que camouflées par la guerre froide. Nous avions cru à la fin
de l’Histoire à l’issue de la chute du mur de Berlin et par
effet de cascade du bloc soviétique, mais il n’en était rien, il
s’agissait d’une nouvelle métamorphose du monde. Désormais, les
cartes étaient rebattues et les lignes de fracture redessinées à
l’échelle mondiale.
Se replonger dans
l’époque de la guerre froide relève du vertige, d’une part
parce qu’on a désormais peine à imaginer un monde aussi polarisé
autour de deux idéologies dominantes (qui l’avaient même
façonné), mais aussi parce qu’on est étreint par l’étrange
sentiment d’observer une époque plus stable et moins compliquée à
appréhender….alors qu’aujourd’hui, le chaos règne partout.
Quelle époque bénie que la guerre froide, où les citoyens du bloc
de l’ouest vivaient avec la certitude de faire partie du camp des
gentils, de ceux qui défendaient la liberté et la démocratie
(rassurez-vous, en face, chacun était également persuadé
d’appartenir au camp des gentils). Désormais, la démocratie
vacille partout à travers la planète sous les coups de boutoir d’un
populisme réactionnaire teinté d’obscurantisme.
Bref, cette longue
et pénible introduction pour vous conseiller, si ce n’est déjà
fait, de vous plonger dans l'œuvre maîtresse de John Le Carré, à
savoir la trilogie de Karla, constituée de La taupe, Comme un
collégien et Les gens de Smiley. Le premier tome peut se lire
indépendamment de ses suites, puisqu’il propose déjà une forme
de résolution, mais je ne saurais trop vous conseiller d’aller
jusqu’au bout de cette trilogie remarquable, dans laquelle Le Carré
est au sommet de son art, tant en termes de narration que d’intrigue.
Soulignons également que le premier tome, La taupe, a donné lieu à
une adaptation cinématographique de très grande qualité, réalisée
par Tomas Afredson en 2011. La trilogie se déroule durant les
années soixante-dix et narre l’affrontement de deux têtes
pensantes du petit monde de l’espionnage, à savoir d’un côté
George Smiley, maître-espion du Mi6 (l’une des branches des
services secrets britanniques) et un dénommé Karla, éminence grise
du KGB, dont personne à l’Ouest ne connaît réellement
l’identité. Le premier tome est centré sur la traque d’une
taupe au sein même du service de contre-espionnage britannique par
un George Smiley contraint de sortir de sa retraite anticipée et de
reprendre du service. A la suite de l’échec d’une mission en
Tchécoslovaquie, Control, le chef du Mi6 est en effet tombé en
disgrâce et a entraîné dans sa chute George Smiley, alors son bras
droit. Le service est désormais placé sous la direction de trois
nouveaux responsables Percy Alleline, Bill Haydon et Toby Esterhase,
dont les allégeances manquent quelque peu de clarté. George Smiley
est persuadé que la taupe se cache parmi eux.
Le second tome,
Comme un collégien, déplace son centre de gravité en direction de
l'Asie du Sud Est. Désormais, la taupe a été démasquée et George
Smiley a été nommé à la tête du Mi6. Mais Karla n’a pas été
mis hors d’état de nuire et il semblerait qu’il tente de
déstabiliser les positions britanniques du côté de Hong-Kong.
Smiley tente alors de contrecarrer les projets de Karla en Chine en
démasquant son principal agent à Hong Kong. Smiley recrute pour
cette mission Connie Sachs et Di Salis, experts concernant l’Union
Soviétique, qui seront chargés d’exploiter et d’analyser toutes
les pistes possibles. Il envoie également sur le terrain l’agent
Gerry Westerby, journaliste à la retraite (anticipée) et agent
dormant du Mi6.
Dans le troisième
tome, malgré sa victoire stratégique en Asie, George Smiley n’a
pas vraiment récolté les fruits de son travail acharné et a plutôt
eu droit à une nouvelle retraite anticipée. Mais lorsqu’un vieux
contact du Mi6 est retrouvé assassiné dans un parc de Londres alors
qu’il était sur le point de rencontrer son officier traitant, les
responsables du renseignement britannique décident de faire à
nouveau appel aux services de Smiley. En fin limier, ce dernier
remonte la piste d’anciens transfuges soviétiques et ne tarde pas
à flairer la trace de Karla du côté de Hambourg. Mais cette fois,
il semblerait que l’affaire prenne un caractère bien plus
personnel que par le passé, Smiley aurait-il découvert le grand
point faible de Karla ?
Si vous n’êtes
pas familier de l'œuvre de John Le Carré, prière de bien vouloir
affûter vos compétences de lecture à leur niveau maximal car en
général l’auteur britannique n’est pas du genre à tenir le
lecteur par la main et à tout lui expliquer par le menu. Ici, toutes
les figures sont réalisées sans filet de sécurité. C’est à la
fois terriblement déstabilisant, mais également incroyablement
gratifiant lorsqu’au fil du récit, pas à pas, la compréhension
établit ses quartiers dans l’esprit du lecteur patient. Un
John Le Carré, cela se mérite, mais l’auteur dispose
incontestablement d’un immense talent en matière de
construction narrative et ses intrigues sont de véritables dentelles
finement ouvragées. Ajoutez à cela, des connaissances solides sur
monde du renseignement (John Le Carré fut membre du Mi6) et vous
obtenez de robustes romans d’espionnage, à la fois exigeants et
passionnants. A noter, que l’effort porte surtout sur le premier
tome de la trilogie, une fois les personnages connus et les
principaux enjeux cernés, la lecture devient nettement plus aisée.
Le dernier tome est quant-à lui le plus subtil et sans doute le plus
touchant des trois puisque l’auteur s’aventure au plus profond de
la psychée de ses personnages et de leur humanité.