mercredi 5 mars 2025

Polar sans prétention : Quand vient la nuit, de Dennis Lehane

 

Avec pas moins de quatre romans adaptés au cinéma (Mystic River, Shutter Island, Gone baby gone et enfin Quand vient la nuit), Dennis Lehane est probablement l’un des auteurs les plus (pardonnez-moi l’expression) “bankable” de la scène littéraire américaine contemporaine. Cela en fait-il pour autant un gage de qualité, rien n’est moins sûr. Mystic River m’avait laissé de marbre et Shutter Island m’était littéralement tombé des mains ; autant dire que bonhomme ne partait pas avec les meilleures cartes en mains avec ce Quand vient la nuit, qui semblait cocher toutes les bonnes cases du roman mineur coincé entre deux best-sellers d’envergure. 


Faux calme au physique imposant, Bob est un solitaire dont on peine à saisir pleinement la personnalité avant que l’adversité ne vienne en révéler la nature profonde. Célibataire par défaut, peu enclin à se lier d’amitié avec le premier venu, Bob semble s’être résigné à une vie un peu morne et sans aspérités. Dans la vie Bob tient le bar de son cousin Marv, dans un quartier de Boston plus ou moins quadrillé par les gangs de trafiquants de drogue. D’ailleurs, le bar n’appartient plus vraiment à son cousin, mais plutôt à un caïd de la mafia tchétchène, qui l’utilise comme façade à son trafic. Un soir, deux malfrats braquent le bar et s’enfuient avec 5000 dollars, de l’argent sale évidemment, qui n’appartient ni à Bob ni à Marvin, mais au très peu commode Chovka, qui entend bien récupérer le fruit de son business. Mais en réalité, le gentil Bob n’en a pas grand chose à faire, en rentrant chez lui il a découvert un pauvre chiot dans une poubelle, l’animal avait été violemment battu et lâchement abandonné par son maître. Au même moment, une jeune femme, Nadia, observe Bob dans la rue et intervient pour lui donner un coup de main. Ces deux rencontres fortuites vont bouleverser la vie de Bob et donner une toute autre tournure à son existence. Mais une chose est certaine, quand le bonheur frappe à la porte, il ne faut jamais chercher des noises à un garçon comme Bob.


Quand vient la nuit est un bon petit polar sans prétention, n’y cherchez pas un quelconque chef d'œuvre, l’ambition de l’auteur n’a pas d’autre visée que de proposer une histoire bien construite et une ambiance suffisamment prenante pour emmener le lecteur jusqu’au bout de son intrigue. Le point fort du roman réside néanmoins dans l’épaisseur de ses personnages, dont la personnalité et la profonde humanité se révèlent par petites touches au fil du récit. C’est évidemment Bob qui est le plus attachant, avec sa vraie gentillesse et sa fausse naïveté, il révèle face à l’adversité toute sa force de caractère et son courage. Mais Nadia n’est pas en reste et son personnage est très intriguant également. On pourra tiquer sur quelques scènes un poil “too much”, pas tant par leur violence que par leur côté quelque peu improbable, voire leur complaisance vis à vis du crime organisé (le cliché du caïd lucide et grand seigneur est un peu irritant, d’autant plus qu’il est opposé d’une manière un brin manichéenne à celui de la petite frappe au coeur noir et aux agissements  odieux). Il n’empêche que l’on prend un certain plaisir à suivre ce récit d’une fausse simplicité, qui ménage quelques petites surprises à son lecteur et sait emprunter quelques chemins détournés pour parvenir à ses fins.

mardi 7 janvier 2025

La trilogie de Karla, de John Le Carré

 

Si l’on en croit l’état déplorable de la noosphère, nous vivons une époque terriblement anxiogène et déstabilisante. Le climat s’emballe, la biodiversité s’appauvrit à bas bruit mais à la vitesse d’un train lancé à pleine puissance et la géopolitique n’a jamais été aussi complexe et génératrice de conflits meurtriers. Pour synthétiser à l’extrême, le monde est à feu et à sang pendant que la planète brûle et nôtre avenir semble n’avoir jamais été aussi sombre. C’est oublier un peu vite que durant les années soixante, la menace d’un conflit nucléaire planait sur l’ordre mondial, au point qu’aux Etats-Unis (bon ok, en Suisse aussi) la construction d’abris anti-atomiques faisait florès ; près de 200 000 furent construits durant les années cinquante. Des chiffres à relativiser au regard des 180 millions d’habitants que comptait alors le pays, mais affreusement ridicules lorsqu’on réalise que se jouait, de manière moins hypothétique qu’on aurait pu le croire, la survie de l’Humanité. Rappelons qu’une demi douzaine d’incidents plus ou moins rocambolesques faillirent déclencher un conflit thermonucléaire durant la seconde moitié du XXème siècle, même si le grand public n’a retenu que la crise des missiles de Cuba (seule fois dans l’histoire où les USA passèrent en Defcon 2, soit l’avant dernier niveau d’alerte avant l’apocalypse). Côté Russe, l’alerte la plus grave eut lieu en 1983, lorsqu’un officier de garde de la base de surveillance stratégique des forces aériennes soviétiques reçut une alerte sur son écran de contrôle.  Cinq missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) avaient semble-t-il été lancés depuis une base de l’air force en direction de l’Union Soviétique, l’officier Petrov se retrouva tétanisé mais décida de parier sur une fausse alerte (cinq missiles lui paraissent être une attaque de trop faible ampleur face aux représailles que les Etats-Unis auraient potentiellement subies). Il en informa ainsi sa hiérarchie, qui décida d’attendre 23 longues minutes avant de constater qu’aucun missile n’avait atteint l’Union Soviétique, et pour cause, il s’agissait d’une erreur d’interprétation des données du satellite de surveillance, qui avait confondu la réflexion des rayons du soleil sur des nuages avec la signature thermique de missiles balistiques au décollage. 


Si nous avons donc le sentiment d’une fin imminente ce n’est pas tant qu’une menace pèse de manière plus aiguë sur monde, elle avait déjà atteint un pic sans précédent au cours du XXème siècle, mais c’est que le monde est désormais devenu nettement plus complexe que durant la guerre froide, presque illisible, au point que les experts passent désormais  leur temps à se tromper, puis à analyser pour quelles raisons ils se sont trompés. L’affrontement idéologique, et ses répercussions géopolitiques, entre le bloc soviétique et le bloc de l’Ouest avaient conduit à une forme de bipolarisation des relations internationales plus simple à comprendre que l’éclatement géopolitique auquel aujourd’hui nous sommes confrontés. Désormais, les conflits sont asymétriques pour grand nombre ou relèvent de vieilles querelles qui n’avaient été que camouflées par la guerre froide. Nous avions cru à la fin de l’Histoire à l’issue de la chute du mur de Berlin et par effet de cascade du bloc soviétique, mais il n’en était rien, il s’agissait d’une nouvelle métamorphose du monde. Désormais, les cartes étaient rebattues et les lignes de fracture redessinées à l’échelle mondiale. 


Se replonger dans l’époque de la guerre froide relève du vertige, d’une part parce qu’on a désormais peine à imaginer un monde aussi polarisé autour de deux idéologies dominantes (qui l’avaient même façonné), mais aussi parce qu’on est étreint par l’étrange sentiment d’observer une époque plus stable et moins compliquée à appréhender….alors qu’aujourd’hui, le chaos règne partout. Quelle époque bénie que la guerre froide, où les citoyens du bloc de l’ouest vivaient avec la certitude de faire partie du camp des gentils, de ceux qui défendaient la liberté et la démocratie (rassurez-vous, en face, chacun était également persuadé d’appartenir au camp des gentils). Désormais, la démocratie vacille partout à travers la planète sous les coups de boutoir d’un populisme réactionnaire teinté d’obscurantisme. 


Bref, cette longue et pénible introduction pour vous conseiller, si ce n’est déjà fait, de vous plonger dans l'œuvre maîtresse de John Le Carré, à savoir la trilogie de Karla, constituée de La taupe, Comme un collégien et Les gens de Smiley. Le premier tome peut se lire indépendamment de ses suites, puisqu’il propose déjà une forme de résolution, mais je ne saurais trop vous conseiller d’aller jusqu’au bout de cette trilogie remarquable, dans laquelle Le Carré est au sommet de son art, tant en termes de narration que d’intrigue. Soulignons également que le premier tome, La taupe, a donné lieu à une adaptation cinématographique de très grande qualité, réalisée par Tomas  Afredson en 2011. La trilogie se déroule durant les années soixante-dix et narre l’affrontement de deux têtes pensantes du petit monde de l’espionnage, à savoir d’un côté George Smiley, maître-espion du Mi6 (l’une des branches des services secrets britanniques) et un dénommé Karla, éminence grise du KGB, dont personne à l’Ouest ne connaît réellement l’identité. Le premier tome est centré sur la traque d’une taupe au sein même du service de contre-espionnage britannique par un George Smiley contraint de sortir de sa retraite anticipée et de reprendre du service. A la suite de l’échec d’une mission en Tchécoslovaquie, Control, le chef du Mi6 est en effet tombé en disgrâce et a entraîné dans sa chute George Smiley, alors son bras droit. Le service est désormais placé sous la direction de trois nouveaux responsables Percy Alleline, Bill Haydon et Toby Esterhase, dont les allégeances manquent quelque peu de clarté. George Smiley est persuadé que la taupe se cache parmi eux.


Le second tome, Comme un collégien, déplace son centre de gravité en direction de l'Asie du Sud Est. Désormais, la taupe a été démasquée et George Smiley a été nommé à la tête du Mi6. Mais Karla n’a pas été mis hors d’état de nuire et il semblerait qu’il tente de déstabiliser les positions britanniques du côté de Hong-Kong. Smiley tente alors de contrecarrer les projets de Karla en Chine en démasquant son principal agent à Hong Kong. Smiley recrute pour cette mission Connie Sachs et Di Salis, experts concernant l’Union Soviétique, qui seront chargés d’exploiter et d’analyser toutes les pistes possibles. Il envoie également sur le terrain l’agent Gerry Westerby, journaliste à la retraite (anticipée) et agent dormant du Mi6.


Dans le troisième tome, malgré sa victoire stratégique en Asie, George Smiley n’a pas vraiment récolté les fruits de son travail acharné et a plutôt eu droit à une nouvelle retraite anticipée. Mais lorsqu’un vieux contact du Mi6 est retrouvé assassiné dans un parc de Londres alors qu’il était sur le point de rencontrer son officier traitant, les responsables du renseignement britannique décident de faire à nouveau appel aux services de Smiley. En fin limier, ce dernier remonte la piste d’anciens transfuges soviétiques et ne tarde pas à flairer la trace de Karla du côté de Hambourg. Mais cette fois, il semblerait que l’affaire prenne un caractère bien plus personnel que par le passé, Smiley aurait-il découvert le grand point faible de Karla ?


Si vous n’êtes pas familier de l'œuvre de John Le Carré, prière de bien vouloir affûter vos compétences de lecture à leur niveau maximal car en général l’auteur britannique n’est pas du genre à tenir le lecteur par la main et à tout lui expliquer par le menu. Ici, toutes les figures sont réalisées sans filet de sécurité. C’est à la fois terriblement déstabilisant, mais également incroyablement gratifiant lorsqu’au fil du récit, pas à pas, la compréhension établit ses quartiers dans l’esprit du lecteur patient.  Un John Le Carré, cela se mérite, mais l’auteur dispose incontestablement d’un immense talent  en matière de construction narrative et ses intrigues sont de véritables dentelles finement ouvragées. Ajoutez à cela, des connaissances solides sur monde du renseignement (John Le Carré fut membre du Mi6) et vous obtenez de robustes romans d’espionnage, à la fois exigeants et passionnants. A noter, que l’effort porte surtout sur le premier tome de la trilogie, une fois les personnages connus et les principaux enjeux cernés, la lecture devient nettement plus aisée. Le dernier tome est quant-à lui le plus subtil et sans doute le plus touchant des trois puisque l’auteur s’aventure au plus profond de la psychée de ses personnages et de leur humanité.

dimanche 3 novembre 2024

Comme un polar (très noir) : Tokyo Vice, de Jake Adelstein

 À mon tour d’aborder le Japon, avec en contrepoint absolu de la douceur de Hiro Arikawa, les enquêtes sanglantes de Jake Adelstein. Il ne s’agit pas d’une fiction, mais du récit d’une vie un peu particulière.

Jake Adelstein, jeune Juif du Missouri que rien ne prédestinait à tomber amoureux du Japon, décide de faire ses études à l’université Sophia de Tokyo. À la fin desdites études, définitivement sous le charme, il arrive à se faire embaucher comme journaliste dans un des grands journaux japonais, le Yomiuri Shibun. Il est le premier gaïjin à être embauché pour un grand quotidien japonais, mais va devoir donc faire ses classes comme n’importe quel autre journaliste débutant, c’est-à-dire à la rubrique des faits divers, à la poursuite du scoop.

Il nous décrit avec truculence ses années d’apprentissage, mais aussi la face non pas sombre mais carrément noire du Japon. Car si ce pays est réputé très sûr, il n’en compte pas moins son lot de crimes, d’escroqueries, de viols, de détournements de fonds, de trafics en tous genres, entre criminels organisés et psychopathes (les une et les autres se confondant parfois).

Jake mêle avec bonheur dans la première partie de son livre ses récits d’apprentissage, les liens tissés avec ses informateurs, ses méthodes d’enquête, avec ses sujets d’enquête, parfois tellement glauques qu’il m’a fallu faire plusieurs pauses dans ma lecture pour arriver à digérer les morceaux d’inhumanité qu’il décrit dans les bas-fonds de Tokyo ou surmonter les descriptions sexuelles des quartiers de prostituées et des bars à hôtesses. Mais c’est justement en mêlant les deux qu’il arrive à nous faire comprendre sa vie de vie de reporter et à ne pas nous faire décrocher de cet univers de violence monstrueuse.

Car dans un second temps, il va nous raconter l’enquête qui a bouleversé sa vie, et failli d’ailleurs y mettre un terme. Il a en effet découvert, pas tout à fait par hasard, qu’un chef yakuza avait réussi à se faire opérer aux USA, et pas n’importe quelle petite opération, mais une greffe du foie. C’est en creusant le comment et le pourquoi qu’il arrivera à un point de non-retour où il mettra la vie de ses proches en danger pour continuer, sur plusieurs années, son enquête, et finir par faire tomber ce yakusa, au prix d’énormes sacrifices.


Les récits de Jake Adelstein ne sont pas à mettre dans toutes les mains : ils sont crus, sanglants, et choquants par bien des aspects. C’est une facette du Japon qui nous est rarement donné à voir. Et pourtant elle n’a en rien entamé l’amour de l’auteur pour ce pays qui est devenu le sien. Certes, il a côtoyé des yakusas qui pourraient en remontrer aux maffieux de Gomorra (bien loin des “hommes d’honneur ” et autres fadaises de bandits au grand cœur). Mais à côté de ces individus détestables, il a rencontré des figures solaires, comme l’inspecteur Sekiguchi, ou tout simplement sympathiques et humains, comme ses collègues du Yomiuri Shibun ou ses informatrices et informateurs divers. Autant de petits portraits d’humanité dans un monde difficile.


Tokyo Vice a inspiré une série sur Canal+, que j’imagine édulcorée, mais que je regarderai peut-être un jour rien que pour le plaisir de retrouver Ken Watanabe à l’écran. Ce n’est que le premier des livres de Jake Adelstein. Et comme un délicieux poison, je redoute autant que j’attends avec impatience de lire les prochains. Peut-être parce qu’on ne sort pas innocente et sans questionnements d’une telle lecture. Plus probablement pour retrouver ces figures solaires qui forment comme une lueur d’espoir sur ce fond si noir.

dimanche 20 octobre 2024

Rose sans épines : Le Jardin - Paris, de Gaëlle Geniller

C'est une histoire à l'eau de rose. Esprits forts, passez votre chemin, je vais vous parler d'amitié et d'amour, avec une histoire tendre qui parle de Rose mais pas d'épines.

Au cabaret des fleurs, Rose fait son premier spectacle de danse. C'est un succès, les éloges pleuvent et les admirateurs se font connaître rapidement, un en particulier, plus tenace que les autres au nom très évocateur d'Aimé. Et Rose va peu à peu sortir du cabaret comme le bouton de fleur éclos pour découvrir le monde.

Ce monde n'est pas rose, surtout quand on est un garçon qui aime s'habiller en fille et qui pratique le métier de danseur. Mais entouré de l'amour de toutes les siennes, guidé par celui qui l'aime tendrement, pas à pas, la fleur s'épanouit.

Voilà. C'est tout.


C'est bien maigre, diront les lecteurs du maître des lieux. Quoi ? par un mot sur les dessins, aussi doux, simples et colorés que l'histoire contée ? Quoi ? Pas de drame, de rebondissement, de violence, de suspense ? Non, ou si peu. Une balade, des rencontres, voilà tout.

Juste un joli petit roman graphique, qui interroge le sexe des anges et des protagonistes, les relations humaines dans l'entre-deux guerre.

Et si la curiosité vous a piqué ne serait-ce que du bout d'une épine, laissez-vous tenter par ce moment de douceur. Offrez-vous une parenthèse de bonheur dans le gris de notre vie quotidienne.

https://www.editions-delcourt.fr/bd/series/serie-le-jardin/album-jardin-paris 

(PS : pour une raison que j'ignore, impossible d'insérer une image, mais vous trouverez tout sur le site de l'éditeur).

jeudi 17 octobre 2024

Littérature de gare : Au prochain arrêt, de Hiro Arikawa

 

Je ne sais pas vous, mais moi les histoires de train, ça ne m’a jamais vraiment emballé, jusqu’à ce que je lise cet excellent petit roman de Hiro Arikawa et que, définitivement, je révise mon jugement à ce sujet. Pensez-donc, les voyages en train c’est déjà suffisamment ennuyeux sans que l’on s’inflige en plus de la littérature de gare au sens premier du terme. J’avais tout faux, le train c’est la vie et je m’en vais de ce pas vous dire pourquoi.


Dans ce court roman choral, l’auteur japonais nous invite à parcourir une ligne de train plutôt fréquentée du sud de l'île de Honshu, dans le sens Takarazuka-Nishinomiya au printemps et dans le sens inverse l’automne venu. En l’espace de huit chapitres, autant que d’arrêts en gare sur cette ligne, l’auteur propose des petites saynètes émaillées d’un florilège de personnages attachants et parfois décalés dont on découvre une tranche de vie à la fois innocente et révélatrice. Comment les gens se comportent-ils durant un voyage en train ? Que regardent-ils ? Sont-ils renfermés sur eux-mêmes le regard fixé sur l’écran de leur téléphone ou bien sont-ils ouverts aux autres et prompts à engager la conversation ? Évidemment, tout individu susceptible de vouloir s’affranchir des codes implicites du voyage en train, attirera immanquablement l’attention des autres voyageurs par sa singularité, celle qui intéresse bien évidemment Hiro Arikawa. Ainsi, le lecteur aura le plaisir de partager le trajet en compagnie de deux jeunes étudiants passionnés de lecture, qui ne cessaient de se croiser dans les allées feutrées de leur bibliothèque favorite et de se pister par lectures interposées. Il pourra également observer le petit manège d’un groupe de bourgeoises endimanchées dont le comportement bruyant et inconvenant  ne cesse d’agacer l’ensemble du wagon. A moins qu’il ne soit interpellé par le regard triste et embué de cette jeune cadre dynamique trompée par son fiancé au vu et au su de tout son service. La galerie de personnages ne s’arrête évidemment pas là et tout ce petit monde se croise et s’entrecroise tout au long du roman, constituant par petites touches un tableau contrasté et attachant de cet étrange microcosme, qui reflète imparfaitement mais néanmoins intelligemment la société japonaise. 


Honnêtement, il ne se passe pas grand chose dans ce récit, mais l’ensemble est habilement construit et la grande réussite du roman repose sur la capacité de l’auteur à mêler les destins à quelques mois d’intervalle. Une chambre d’écho en quelque sorte, qui permet d’élargir et de renforcer la perspective. Ces petits “rien” mis bout à bout font en réalité toute la richesse d’un roman qui aurait pu égrener les platitudes, mais qui parvient pourtant à rendre cette banalité absolument délicieuse. Sans doute est-ce lié en partie à l’écriture à la fois simple, épurée, mais pleine de douceur de l’auteur, qui en quelques traits de plume réussit à croquer un personnage d’une richesse étonnante. Bref, un bon petit roman, frais et léger, qui ne manque pas de profondeur pour autant. A déguster sans modération.






lundi 30 septembre 2024

Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé

 

Après avoir remporté le Goncourt des lycéens avec La mort du roi Tsongor en 2003, Laurent Gaudé enfonce le clou l’année suivante en remportant le Goncourt avec Le soleil des Scorta, une fresque historico-familiale, en partie inspirée par ses séjours réguliers dans les Pouilles, une région pauvre et aride du sud de l’Italie d’où son épouse est originaire. 


Baignée par les eaux turquoises et limpides de la mer adriatique et écrasée par un soleil implacable une grande partie de l’année, la région du massif du Gargano est l’une des plus pauvres d’Italie. C’est là que depuis les hauteurs, le petit village fictif de Montepuccio (largement inspiré par le village bien réel de Monte Sant’Angelo) domine cette splendide région. En ce début de XXème siècle, ses habitants vivent chichement de la pêche et des cultures d’oliviers; la vie n’y est guère rythmée que par les travaux des champs et les sorties en mer. C’est au cours d’une journée caniculaire que Luciano Mascalzone, un vaurien de la pire espèce tout juste sorti de prison, commet un viol alors que le village est écrasé par la torpeur estivale. Le crime ne restera pas impuni et lorsque les habitants réalisent l’ampleur de l’affront, ils se chargent de lapider le vaurien. Mais de cette union non consentie naît un enfant, un garçon qui dès sa naissance se retrouve orphelin, sa mère n’ayant pas survécu longtemps à son accouchement. Par charité, et contre l’avis de ses paroissiens, le curé du village sauve l’enfant et le confie à une famille d’un village voisin. C’est ainsi que naquit Rocco Scorta, qui devint une fois adulte l’un des pires bandits qu’ait connu la région, ainsi que le bourreau de Montepuccio. Rocco prenait ainsi un malin plaisir à rançonner, voler et tyranniser ceux qui avaient souhaité sa perte. Rocco se maria, avec une jeune sourde-muette qu’il avait certainement kidnappée au cours d’une de ses razzias, lui fit trois beaux enfants et construisit une splendide maison sur les hauteurs de Montepuccio. Bon an mal an, les villageois, qu’il avait pourtant spoliés et  tourmentés, finirent par le considérer comme une sorte de notable. Un glissement de mentalité facilité par des coups de force de plus en plus rares et de plus en plus éloignés de Montepuccio. Mais Rocco Scorta sentit un jour sa fin proche, il convoqua le curé et passa un pacte : il renonçait à toute cette fortune si mal accumulée, réduisant ainsi sa propre famille à la misère la plus crasse, mais en échange, tous les descendants des Scorta auraient droit aux funérailles les plus fastes jamais vues dans le village. Ainsi se poursuivit la malédiction des Scorta, pour le plus grand malheur des enfants de Rocco, désormais orphelins et sans le sou. 


Chronique familiale finalement assez classique, Le soleil des Scorta est une invitation au voyage et au dépaysement qui tient surtout au style tout à fait brillant de Laurent Gaudé. Le roman respire une certaine forme d’authenticité et nous plonge dans cette partie de l’Italie un peu hors du temps, qui ne suit que de très loin les évolutions de la société et regarde d’un œil alangui l’agitation du monde. Si bien qu’on peut avoir le sentiment, malgré les décennies qui défilent, que le temps est resté en suspens à Montepuccio. L’écriture de Laurent Gaudé, qui déploie ici un bien beau talent de conteur, est à la fois ciselée et incroyablement imagée, elle plonge le lecteur dans cette Italie un peu fantasmée, qui, sans pour autant nier les problèmes, nous fait immanquablement rêver. Les paysages, les saveurs et les fragrances des Pouilles assaillent le lecteur  dans un tourbillon de sensations organiques, presque charnelles, mais Laurent Gaudé prend soin heureusement de ne pas sombrer dans le cliché le plus éculé en rappelant que cette terre, aussi belle soit-elle, est aussi très dure et parfois ingrate.  En toile de fond, le roman propose évidemment une réflexion assez fine sur le poids de l’héritage familial, sur notre capacité ou notre incapacité à nous affranchir de notre passé et d’une certaine forme de déterminisme social.


vendredi 7 juin 2024

Gourmandise livresque : Le restaurant des recettes oubliées, de Hisashi Kashiwai

 

Je ne l’ai jamais caché, en plus d’être un amoureux du Japon et de sa culture, j’adore cuisiner (et accessoirement savourer un bon repas). Si bien que lorsqu’un roman promet de parler gastronomie japonaise, le tout sous un prisme fortement nostalgique, il coche toutes les bonnes cases pour finir sur ma pile à lire. Les réussites en la matière ne manquent d’ailleurs pas, que l’on évoque Le gourmet solitaire, Un sandwich à Ginza ou bien encore Les délices de Tokyo, à croire qu’il s’agit là d’une spécialité japonaise. Mais avec Le restaurant des recettes oubliées nous avons affaire à un véritable phénomène littéraire, vendu à plus de trois millions d’exemplaires au Japon, de quoi susciter une certaine curiosité. 


Le concept du roman est à la fois fort simple et terriblement astucieux. Dans une petite rue peu fréquentée de Kyoto, un homme, Nagare, et sa fille, Koishi, tiennent un petit restaurant dépourvu d’enseigne et de menu. On y sert une cuisine traditionnelle de grande qualité, constituée des meilleurs produits offerts par le Japon et réalisée par un maître au sommet de son art.  Mais le restaurant Kamogawa propose surtout un service à nul autre pareil, un véritable travail d’enquête qui permettra à quelques clients chanceux de retrouver un plat ou une spécialité qui a marqué de manière indélébile leur vie. Et c’est tout, oui, vous avez bien lu, le roman s’en tient strictement à ce concept et ne s’en écarte jamais. L’ensemble se présente donc sous la forme de chapitres assez courts mettant à chaque fois en scène un nouveau client et donc une nouvelle enquête pour notre chef-enquêteur et sa fille. Le tout n’est pas sans rappeler le manga La cantine de minuit de de Yarô Abe, lui aussi conçu sous forme de petites saynètes portées par des personnages hauts en couleurs et terriblement attachants. Le public est ici assez différent et la cuisine beaucoup plus haut de gamme malgré le décor très simple du restaurant,  peu susceptible d’appâter le chaland qui se serait égaré dans cette petite rue. Pour vivre heureux vivons cachés semble être la devise de maître Nagare, qui autrefois fut policier, mais s’intéresse désormais à des enquêtes de nature gastronomique.  Trouver le restaurant est déjà une épreuve en soi car le maître des lieux a poussé la logique jusqu’à supprimer l’enseigne de son restaurant et ne s’autorise qu’une petite publicité au message sybillin dans une revue gastronomique haut de gamme. 


Sur place, le client est invité à prendre un repas dont il ne peut choisir le menu, s’ensuit un bref entretien avec Koishi destiné à définir le plat dont il souhaite retrouver les saveurs. Souvent les indices sont minces car liés à une époque lointaine (l’enfance la plupart du temps) et l’affaire semble bien mal engagée, d’autant plus que les souvenirs ne sont guère fiables et que les clients ont tendance à enjoliver un passé empreint d’émotions fortes. Après une ellipse d’une quinzaine de jours, le client revient et constate ébahi que maître Nagare à réussi avec une étonnante perfection, mais un sens très sûr de la psychologie humaine, à retrouver les saveurs exactes aussi bien que les textures ou l’aspect du plat tant rêvé. Au maître évidemment d’expliquer par le menu de quelle manière il a remonté la piste  et enquêté pour assembler minutieusement les faibles indices qui étaient à sa disposition et réaliser cet exploit final. Ce systématisme dans la construction narrative aurait de quoi lasser sur la durée, mais en réalité le principe est assez amusant et l’auteur a eu l’intelligence de ne proposer qu’une demi douzaine de récits (qui se lisent du coup comme des nouvelles). L’ensemble se déguste de manière ludique et gourmande, sans aucun temps mort. Évidemment, il n’est ici pas seulement question de gastronomie. Les clients du restaurant Kamogawa sont, certes, d’authentiques gourmets et des amateurs de cuisine fine, mais ils sont surtout d’incurables nostalgiques hantés par leurs souvenirs, qu’ils soient liés à des actes manqués, des traumatismes ou bien simplement le résultat de la perte d’un être aimé. Ce sont ces failles qui les rendent touchants et qui contribuent à la grande réussite de ce roman qui, en dépit de sa légèreté apparente, dépasse heureusement le simple cadre de l’art culinaire.  


Dépassé par le succès de son œuvre, Hisashi Kashiwai a donné plusieurs suites aux aventures gastronomiques de Nagare et de sa fille, pas certain que le procédé puisse s’inscrire dans la durée, mais si vous êtes affamé, voilà de quoi vous rassasier.