mardi 13 juillet 2021

Leçon de politique antique : Démocratie, d'Alecos Papadatos, Annie di Donna et Abraham Kawa


 Entre Clisthène et moi, c'est une vieille histoire qui remonte à ma première année de faculté d'histoire et à une incompréhension de sa fameuse réforme, incontournable quand on étudie l'histoire de la cité d'Athènes. Aujourd'hui, grâce à Alecos Papadatos, Annie Di Donna et Abraham Kawa, je renoue avec ce cher Clisthène et sa réforme politique.

Je résume l'affaire.

Le 5e siècle avant l'ère commune vient de commencer à Athènes. Celle-ci est une ville de quelques dizaines de milliers d'habitants entouré d'un pays qui ne dépasse pas la taille d'un petit département, et qui n'a pas encore construit les merveilles dont les ruines ornent désormais l'Acropole, mais qui a déjà une forte conscience de soi et de sa longue histoire.

Dans cette cité-état, les grandes familles font la pluie et le beau temps, et le peuple n'a qu'à s'écraser (ou se faire écraser, il a le choix). Un premier réformateur a fait du bon travail : il s'appelle Solon, il a défini et fait appliquer la notion de citoyen, ce qui est un premier pas important ; il a également permis aux plus pauvres de ces citoyens d'échapper à l'esclavage pour dettes. Mais de là à fonder la démocratie, il fallait encore sauter un pas, et pendant ce temps la tyrannie se porte bien.

Arrive Clisthène. Il n'est pas n'importe qui, ce rejeton d'une des plus grandes familles d'Athènes. Il a connu l'exil, il s'est appuyé sur Sparte, a démarché les Perses, puis a commencé à cogiter pour rendre sa cité plus forte face à tout ce beau monde. Et il a eu une idée : mélanger les Athéniens, en créant des tribus qui mêlaient, en gros, les paysans, les citadins et les marins.

Et ça a marché. Ça a donné une démocratie. Bon, une démocratie de mâles libres et athéniens pure souche. Quand même, c'était un bon début.

C'est Léandre qui va nous faire découvrir toute cette histoire, qu'il raconte à ses compagnons, la nuit de veille avant la bataille de Marathon. Jeune peintre devenu orphelin le jour sanglant de l'assassinat d'Hipparque le tyran, il se réfugie à Delphes et y rencontre Clisthène. Voulant venger son père, il tente de comprendre ce qui s'est passé, et revenu dans sa patrie, il est le témoin de la lutte politique d'Isagoras et de Clisthène et de toute la vie politique athénienne.

Comment le simple fait de créer des associations de quartier pouvait avoir un tel pouvoir ?

Grâce à cette belle bande-dessinée, non seulement nous pouvons comprendre toute l'ampleur du bouleversement qu'a apporté Clisthène dans sa cité, et par-delà à l'histoire du monde, tant cette organisation politique a pu en inspirer d'autres, encore aujourd'hui.

Politique, histoire ? Ambiguïté des leçons à tirer de cet épisode et des personnages eux-mêmes ? L'autrice et les auteurs ne tranchent pas : à partir de sources parcellaires et d'analyses historiques pas toujours concordantes, iels tirent la matière pour un récit présenté par un témoin partial qui raconte son histoire en faisant part de ses doutes.

Un bon moment avec une histoire grecque pleine de sentiments, de sang et de fureur ? Analyse philosophique romancée ? Essai historique à la forme originale ? Au fond peu importe, car qu'on le prenne pour l'une ou l'autre, ce récit bien mené vous entraîne pour un moment hors de notre temps, non seulement pour découvrir les réalités d'il y a vingt-cinq siècles, mais aussi les questionnements sur nos sociétés modernes.

Ça vous donnerait presque l'envie de vous remettre au grec ancien, tiens...

jeudi 24 juin 2021

Thriller cyberpunk intimiste : Demain et le jour d'après, de Tom Sweterlitsch

 

Le succès est par essence bien mystérieux. Certains auteurs, en dépit de toutes leurs qualités d’écrivain, mettent des décennies avant de percer et d’obtenir une reconnaissance critique et populaire. Parfois même, bénéficient-ils de la première alors que la seconde se refuse à eux… ou inversement. Dans les cas les plus graves, ils demeureront éternellement dans l’ombre, les plus chanceux finiront alors peut-être par obtenir le titre très convoité d’écrivain maudit (ou d’écrivain culte s’ils ne sont pas nés au XIXème siècle), après leur mort cela va sans dire, ce qui leur fait une belle jambe dans l’au-delà. De toute  façon, le public est une maîtresse infidèle aux  goûts douteux, surtout lorsqu’il refuse d’accorder ses faveurs à un écrivain talentueux. Notez que chez les connards élitistes, l’inverse est également vrai, puisque le public plébiscite sans cesse des écrivains qui n’ont aucun mérite, ce qui leur fait dire que le public est un con et qu’eux seuls ont raison.  Au milieu de cette foire d’empoigne, la critique distribue les bons et les mauvais points, avec une bonne dose de partialité et de mauvaise foi, qu’elle tente pourtant de masquer en se couvrant d’un manteau d’intégrité mâtinée d’objectivité forcée. Pas d’offense, je me compte dans le lot, catégorie “connard élitiste”.  Oui bon d’accord, mais quel rapport avec Tom Sweterlitsch ? Euh aucun, il me fallait juste une petite intro qui claque pour présenter le bonhomme. Un écrivain certainement talentueux, mais aussi sans doute chanceux parce qu’après seulement deux romans, salués comme il se doit par une critique dithyrambique, Tom a visiblement tapé dans l’oeil des nababs d’Hollywood, Sony et la Fox ayant posé une option sur chacun d’entre eux. On a vu pire comme démarrage de carrière. Mais n’allez pas croire que je m’apprête à étriller Demain et le jour d’après car ce premier roman de l’auteur américain m’a vraiment séduit par ses qualités formelles et par son ambiance crépusculaire.



Autrefois éditeur et poète, John Dominic Blaxton a été fortement marqué par la mort de sa femme dans l’explosion nucléaire qui détruisit onze ans plus tôt la ville de Pittsburgh. Depuis, il n’est plus que l’ombre de lui-même et erre dans les espaces virtuels de l’Archive, une reconstitution numérique de la ville à laquelle il se connecte pour renouer avec les fantômes du passé. Incapable de tourner la page, il retrouve chaque jour la copie virtuelle de sa femme, la suit dans la rue, les magasins, au travail, la retrouve chaque soir dans ce qui était autrefois leur appartement. Pour gagner sa croûte, John travaille pour une compagnie d’assurance et mène des enquêtes pour que les familles des victimes soient indemnisées. Mais à l’occasion de ses recherches, il découvre le cadavre d’une jeune femme, assassinée dans des circonstances qui n’ont rien à voir avec l’explosion nucléaire. Sans le savoir, John Dominic vient de mettre le doigt dans une affaire qui va rapidement le dépasser et entraîner des conséquences funestes pour lui comme pour ceux qui vont croiser son chemin. 



De Blade Runner à Noir (K.W. Jeter) en passant par Carbone modifié (Richard Morgan) ou plus récemment Gnomon (Nick Harkaway), le mélange polar noir et cyberpunk a très souvent fait bon ménage. Tom Sweterlitsch emprunte cette voie avec un certain talent et l’ambiance techno-poisseuse de son roman en fait en grande partie la réussite. Mais alors que Deckard traversait un Los Angeles en décrépitude, assailli par des stimulations surtout visuelles, dans Demain et le jour d’après, l’humanité a franchi un nouveau cap en se branchant directement sur le flux à l’aide de neurospams. Des interfaces cybernétiques, qui permettent d’être relié en permanence au réseau, d’être assisté à la moindre occasion, mais également de recevoir une quantité de sollicitations publicitaires hallucinante. Un peu comme si on vous avait greffé un flux issu de la fusion de facebook et de TF1 directement sur votre cortex cérébral. Tous vos faits et gestes sont tracés, analysés, profilés et donnent lieu à des annonces et des offres commerciales, qui viennent de manière très intrusive habiller le monde en surimpression. Le plus inquiétant étant que tout ceci est intégré et parfaitement accepté par la population, pire les gens sont volontaires pour se faire spammer à longueur de journée (on me glisse à l’oreillette que tata Janine est également parfaitement volontaire pour offrir son temps de cerveau disponible à TF1). Si le monde de John Dominic Blaxton nous paraît à ce point terrifiant, c’est donc qu’il se révèle bien trop proche du nôtre et nous renvoie une image détestable du chemin que nous empruntons. Cette ambiance crépusculaire, ce spleen infini qui infuse ce livre du début jusqu’à son terme donne tout son cachet au roman et n’est pas sans rappeler, par sa violence et sa crudité, un certain K.W. Jeter, même si pour être honnête, le propos ne va pas ausi loin et se montre nettement moins nihiliste que dans Dr Adder ou bien Noir


Thriller efficace, Demain et le jour d’après est surtout mené par un personnage à contre-courant, un anti-héros fragile et émouvant, très éloigné des stéréotypes habituels.  Ce choix est à mon sens une bénédiction et  donne une dimension plus intimiste à une SF qui parfois se veut trop conceptuelle. Cette fois le message n’atteint pas seulement notre cerveau, mais aussi notre cœur et nos émotions. C’est à mon sens l’une des grandes qualités de ce roman que de réussir à concilier les deux, comme avait su le faire Walter Tevis en son temps avec L’homme tombé du ciel.

lundi 21 juin 2021

Thriller psychologique : Vis à vis, de Peter Swanson

 

C’est dans ce que j’imagine être, sans trop prendre de risque, la plus petite fnac du monde (mais avec vue sur les Pyrénées), que trônait ce petit polar de Peter Swanson publié par Gallmeister. J’avoue en général préférer une bonne discussion avec mon libraire, plutôt que foncer aveuglément sur les têtes de gondole et autres pastilles coup de coeur, mais que voulez-vous, les mystères du hasard (ou de la sérendipité) sont aussi impénétrables que pourvoyeurs d’excellentes surprises. Et puis, lorsqu’on ne connaît pas les lieux, ni les goûts du libraire en question, il n’est d’autre choix que de faire au feeling. Bref, me voilà donc reparti de cette paisible micro-fnac avec un nouvel auteur à découvrir et une publication des éditions Aux forges de vulcain dont je vous parlerai plus tard.



Hen, illustratrice de livres pour enfants, vient d’emménager avec son mari dans un quartier paisible non loin de Boston. Le couple est sans enfants, un choix raisonné eu égard à la maladie de Hen, atteinte de troubles psychologiques importants et suivant par conséquent un traitement incompatible avec une grossesse. La ville est paisible et leur quartier plutôt cossu. Rapidement, Hen et Lloyd sympathisent avec leurs voisins immédiats, qui n’ont également pas d’enfants. Mais au cours d’un repas commun, Hen fait une découverte qui la tétanise. Alors que Matthew et Mira leur font visiter leur maison, elle tombe nez à nez avec un objet qui lui fait immédiatement comprendre que son voisin est un meurtrier. Cet objet n’est autre qu’un trophée d’escrime, pièce à conviction mystérieusement disparue lors du meurtre d’un jeune étudiant quelques années auparavant. Hen sait que cet objet n’a rien à faire dans le bureau de Mathew et que cette coïncidence n’est en rien le fruit du hasard, d’autant plus que leurs regards se sont croisés et que Hen y a lu comme une confirmation de sa culpabilité. L’homme est pourtant charmant, cultivé et un brin mystérieux. Le couple qu’il forme avec Mira est on ne peut plus respectable. Mais le lendemain, le trophée a disparu, habilement caché par Mathew et Hen ne peut s’empêcher d’y voir une une preuve définitivement accablante. Dès lors, le jeune femme n’aura d’autre obsession que de confondre le meurtrier tout en sachant qu’il a, dès que leurs regards se sont croisés, compris qu’elle l’avait démasqué. 



Vis à vis n’a rien du polar classique, un peu à la manière de Colombo, le coupable est connu dès les premières pages du roman et l’auteur, plutôt que de se concentrer sur la procédure policière, préfère emprunter une autre voie, celle du thriller psychologique. Tout l’intérêt réside dans l’alternance des points de vue entre le tueur et l’une de ses victimes potentielles. Ceci dit, soyons d’emblée très  honnête, Vis à vis ne brille pas spécialement par la qualité de son intrigue et un auteur de moindre envergure aurait certainement flirté avec le ridicule tant l’histoire paraît de prime abord   improbable et irréelle. Mais le roman tient parfaitement debout grâce à deux qualités primordiales : ses personnages et son ambiance. Tout en tension, le roman entretient une sorte de dichotomie qui, en temps normal, serait parfaitement rédhibitoire, mais qui finalement participe à l’originalité de l’histoire. Oui, tout ceci est singulièrement irréaliste, mais la relation que Matthew et Hen finissent par établir est d’une étrangeté et d’une justesse psychologique qui forcent le respect. Et au lecteur d’être totalement fasciné par l’évolution de leurs rapports  étranges et vénéneux. Mais si l’on pousse la logique un cran plus loin, cette relation entre un tueur et sa victime potentielle  n’est pas si éloignée des relations que développent (au cinéma ou dans la littérature tout du moins) les fameux profileurs avec les meurtriers en série. On pense évidemment à Hannibal Lecter et Clarisse Sterling dans le Silence des Agneaux ou bien encore au duo Holden Ford et Wendy Carr dans Mindhunter, qui dans leurs interrogatoires successifs finissent par développer une véritable relation de confiance avec les serial killers. La différence, c’est que dans le cas présent, le meurtrier n’est pas en prison et enchaîné aux barreaux d’une chaise pour répondre à un interrogatoire. Il n’empêche que ce mélange de fascination morbide et de séduction malsaine est l’occasion pour deux êtres étranges et singuliers, de se livrer entièrement, d’avouer leurs peurs et leurs pulsions. D’aucuns rétorqueront qu'aujourd'hui, l’idée n’est plus si nouvelle et que d’autres sont passés avant, certes, mais Swanson a du métier et à défaut d’être génial, Vis à vis est un bon petit polar, qui sort des sentiers battus et démontre des qualités de narration indéniables. 

jeudi 10 juin 2021

Littérature levantine : Le cimetière des rêves, de Hanan El-Cheikh

 

Décidément, la littérature levantine révèle bien des richesses, que je continue d’explorer modestement et patiemment, cette fois avec l’écrivaine libanaise Hanan El Cheikh, auteure d’une demi-douzaine d’ouvrages, dont deux recueils de nouvelles. La forme courte est, en France, un exercice finalement assez peu prisé, contrairement à la longue tradition anglo-saxonne. On ne compte plus les écrivains en herbe, qui se lancent dès leurs premiers pas dans la rédaction d’un roman…. et s’épuisent fatalement avant d’arriver au terme de leur projet, ou accouchent laborieusement d’un manuscrit qui ne trouvera jamais d’éditeur. En plus d’être fondamentalement plus pragmatiques (on ne compte plus les ateliers d’écriture aux USA), les écrivains anglo-saxons font souvent leurs gammes du côté de la nouvelle, d’une part parce que le genre bénéficie de davantage de considération, mais aussi parce que les débouchés en matière de publication sont bien plus nombreux, notamment au sein de la presse. Nombre de revues, littéraires ou non, publient régulièrement des nouvelles : Collier’s, Harper’s magazine, The new yorker ou bien encore, et c’est moins connu dans nos contrées, Playboy (je vous conseille à ce sujet, l’excellent article publié dans Slate, vous seriez surpris par le niveau très élevé des textes publiés pendant de nombreuses années dans ce magazine jusqu’à la fin des années 90).  Mais je m’éloigne du sujet initial.



Revenons donc à la littérature levantine, dont la tradition plonge ses racines dans le très riche héritage des contes arabo-musulmans, une forme finalement pas très éloignée de la nouvelle. A cet héritage vient se greffer le regard singulier d’une écrivaine, d’une femme plus précisément, pour qui aucun sujet n’est réellement tabou. Pour la petite histoire, Hanan El-Cheikh dut publier son premier roman, Histoire de Zahra, à compte d’auteur, car aucun éditeur libanais ou arabe, ne voulut prendre le risque de publier un roman au sujet aussi sulfureux. Ce qui n'empêcha pas l’auteure libanaise de remporter un franc succès, notamment en France. A travers son oeuvre, qui s’étale sur plus de quarante ans d’écriture, Hanan El-Cheikh n’hésite pas à aborder des sujets aussi clivants que la place des femmes au sein de la civilisation arabo-musulmane, le viol, l’inceste, la prostitution et de manière générale toutes les violences faites à l’encontre des femmes. En filigrane apparaît bien évidemment une critique assez vive du patriarcat et de la domination des hommes, notamment au travers du mariage, dont il faut souligner le courage. 



Ces thèmes apparaissent dans les nouvelles qui composent Le cimetière des rêves, mais il serait quelque peu réducteur de ne résumer ces textes qu’à leur contenu engagé. Au fil de la lecture d’autres sujets émergent, en particulier la difficile articulation entre Orient et Occident. Le déracinement, le choc des cultures, la perte des repères (familiaux ou culturels), la nostalgie d’un passé perdu…. Tous font écho au propre parcours personnel de l’écrivaine, qui dut quitter son Liban natal pour finalement trouver un point de chute à Londres. Le personnage de la nouvelle “Je balaie le soleil des terrasses”, une jeune femmes qui a quitté son pays pour réaliser son rêve d’Occident en Angleterre, est ainsi tiraillé entre sa fascination profonde pour le mode de vie européen et les souvenirs de sa vie passée, faits de couleurs, de saveurs et de senteurs qui s’imposent à elle avec une acuité d’autant plus douloureuse qu’ils sont un contrepoint à de nombreuses désillusions. 



Ce qui émerge de ces textes au ton doux amer et parfois sombre, c’est le courage de ces femmes face à  l’adversité et au changement. Leur grandeur dépasse l'étendue de leurs failles, qu’elles tentent de surmonter avec des stratégies diverses et souvent surprenantes. Au lecteur de suivre ces lignes de fracture, comme on glisse délicatement le doigt le long d’une anfractuosité, découvrant des nœuds, des embranchements secondaires, de nouveaux chemins sur le sentier difficile de la vie. Et à la fin, s’esquisse subtilement un tableau fait de multiples visages, ceux de ces femmes qui luttent pour trouver une place, pour préserver leur intégrité et leur liberté. 

lundi 31 mai 2021

Space cluedo : La troisième griffe de Dieu, de Adam-Troy Castro

 

Emissaires des morts avait été la bonne surprise science-fictionnesque du mois de janvier et les critiques n’avaient pas manqué de le faire savoir un peu partout sur la toile. Les éditions Albin Michel remettent donc le couvert avec le deuxième opus de la série Andrea Cort, qui devrait en compter un troisième si les ventes suivent. Alors carton plein pour Adam-Troy Castro ? Pas vraiment si l’on s’en tient aux ventes du premier volume et c’est, il me semble, fort dommage au regard des immenses qualités de cette série. Par conséquent, la sortie de La troisième griffe de Dieu est l’occasion de rappeler tout le bien que nous pensons d’Andrea Cort.

Ce deuxième tome comprend donc un roman, La troisième griffe de Dieu, ainsi qu’une nouvelle, Un coup de poignard, placée en fin de volume. Les présentations avec le personnage d’Andrea Cort ayant été faites à l’occasion de la recension d'Émissaires des morts, contentons-nous d’un bref résumé des événements. Après avoir démasqué le coupable des meurtres de l’habitat Un, Un, Un, Andrea est devenue l’agent d’une puissante coalition IA. Sa position au sein du corps diplomatique a également changé puisqu’elle dispose du statut de procureur extraordinaire et évolue en dehors de toute hiérarchie. Autant dire que pour un électron libre de son envergure, ces nouveaux privilèges sont du pain béni. En échange, Andrea a accepté d'œuvrer pour les IA, mais tout en sachant qu’au sein de cette nébuleuse existent des factions dissidentes, qui intriguent et cherchent à nuire à l’humanité dans des proportions encore difficiles à évaluer. Par ailleurs, Andrea a bien du mal à comprendre le rôle qu’elle joue dans l’affrontement qui oppose ces différentes factions IA, d’autant plus que ses employeurs aiment à entretenir le mystère et ne lui confient pas toujours l’intégralité des éléments en leur possession. C’est qu’en réalité, Andrea influe sur le cours des choses par son libre-arbitre, autant que par les manipulations dont elle fait l’objet. Une savante et délicate association que l’on pourrait croire antinomique, mais qui entretient une certaine tension narrative et un voile de mystère habilement géré par Adam-Troy Castro.



Dans ce deuxième roman, Andrea est invitée à rejoindre la planète Xana, fief de la famille Bettelhine, une dynastie de marchands d’armes de la pire espèce, dont elle abhorre incontestablement la posture morale et la position sociale.  Mais incitée par les IA à accepter l’invitation et intriguée par cette demande, Andrea décide de se rendre sur leur planète afin de savoir ce que lui veulent exactement les Bettelhine. A peine arrivée au port orbital de Xana, Andrea doit faire face à une tentative de meurtre, dont elle n’aurait pas réchappé sans la vigilance de ses deux gardes du corps et assistants, Oscin et Skye. Rien que de très ordinaire cependant pour la jeune-femme, dont la réputation la précède en général partout où elle se rend. L’incident aurait pu en rester là, si ce n’était la nature et la rareté de l’arme utilisée, la troisième griffe de Dieu, dont les effets révèlent un haut degré de cruauté. Au cours de la descente mouvementée de l’ascenseur spatial, Andrea devra mener une enquête serrée, dont les enjeux sont dissimulés comme autant de boîtes gigognes, avec pour seules armes la rigueur, l’intelligence et une bonne dose de misanthropie.  



 Nous l’avions déjà évoqué, la grande force de cette série réside avant tout dans son personnage central et dans la capacité d’Adam-Troy Castro à écrire des intrigues bien ficelées et dans l’ensemble plutôt astucieuses. Rien de révolutionnaire dans son approche de la science-fiction et parfois même un petit côté old-school pas déplaisant, voire même asimovien dans la construction narrative et la manière d’exploiter une intrigue (on retrouve un peu les mêmes schémas dans les nouvelles du cycle des robots). Pour l’univers et les personnages en revanche, la filiation est plutôt à aller chercher du côté de Iain M. Banks, en nettement moins brillant il faut bien le reconnaître. Mais peu importe, ce qui fonctionne chez Adam-Troy Castro réside moins dans le caractère novateur et conceptuel de sa SF, que dans sa maîtrise de la narration et du suspense. Dans ce cas précis, le schéma est bien connu et transpose dans un univers de SF, ni plus ni moins qu’un roman policier sous forme de huis-clos. Les amateurs de Cluedo et autres romans d’Agatha Christie ne devraient pas être dépaysés. Toute la question est de déterminer si la dimension science-fictive du roman n’est ici qu’un décorum ou bien si l'auteur américain exploite plus en profondeur les thématiques propres à la science-fiction. C’est à mon sens l’un des bémols de cet excellent roman. Là où les nouvelles du premier tome exploitaient de bout en bout une idée, un concept puissant, ce roman se montre bien plus paresseux sur ce point. On peine à trouver un peu de fond en dehors du discours anti-riches et anticapitaliste de surface. 


Faut-il pour autant bouder son plaisir ? Certes, non. Si l’idée de lire un bon roman policier à intrigue dans un univers de SF vous séduit, si l’évolution du personnage d’Andrea Cort ne vous laisse pas insensible et si le premier volume vous avait déjà enthousiasmé, alors aucun doute, vous pouvez foncer tête baissée sur La troisième griffe de Dieu, c’est une excellente lecture de divertissement et en ce qui nous concerne, nous attendons la suite avec impatience.

lundi 10 mai 2021

Japan flow : La pierre et le sabre, de Eiji Yoshikawa

 

De la littérature japonaise, nous connaissons essentiellement les auteurs classiques du XXème siècle, les Mishima, Tanizaki, Akutagawa, Inoue, Kawabata et autres grands noms des lettres nippones. Mais finalement, de la littérature grand public, celle qui divertit le plus grand nombre et que l’on peut qualifier de populaire, nous n’avons en France que peu d’échos. C’est d’autant plus étonnant que la France représente le marché le plus important pour le manga, juste derrière le Japon, et que toute une génération de quadras et autres trentenaires a été biberonnée à l’animation japonaise dès sa plus tendre enfance. Il est paradoxal que dans un pays où le Japon exerce une fascination et une influence culturelle si importantes, sa littérature populaire soit si méconnue. La littérature japonaise garde aujourd’hui encore, une certaine aura de mystère, une réputation de sophistication et, ne l’éludons pas, d’inaccessibilité, qui à mon sens ne lui rendent pas complètement justice. Reconnaissons tout de même que les éditions Picquier tentent depuis plus de trente ans de combler le fossé, en proposant à leur catalogue de très nombreux auteurs contemporains talentueux et populaires dans leur pays d’origine (toutes proportions gardées évidemment, une auteure comme Hiromi Kawakami est loin d’atteindre les chiffres de vente de One Piece). Mais, à toute règle il existe forcément une ou plusieurs exceptions. Publié sous forme de feuilleton dans la revue Asahi Shibun entre 1935 et 1939, Musashi, de Eiji Yoshikawa, a été scindé lors de sa parution française en deux volumes, La pierre et le sabre et La parfaite lumière. Qualifié d’Autant en emporte le vent à la japonaise, il s’agit d’un pur roman de cape et d’épée, qui n’est pas sans rappeler un certain Alexandre Dumas ; aventure enlevée, narration sans temps mort et personnages archétypaux… les 1500 pages du roman se boivent comme du petit lait. Depuis sa traduction, en 1986, le roman a été réédité à de multiples reprises, signe d’un succès qui ne se dément pas. Les plus curieux pourront également aller jeter un coup d’oeil sur l’adaptation du roman sous forme de manga, Le vagabond, qui ne démérite pas le moins du monde, mais qui paraît tout de même un peu fade après avoir pris goût au style d’Eiji Yoshikawa.  



Personnage historique éminemment populaire au Japon, Miyamoto Musashi vécut au XVIIème siècle. Maître bushi, peintre, calligraphe et même philosophe, il construisit sa renommée sur ses talents de bretteur d’exception, au point de devenir le maître de sabre le plus réputé de son temps. Outre ses aptitudes remarquables pour le combat, l’immense prestige de Miyamoto Musashi tient au fait qu’il fut certainement l’une des dernières  grandes  figures guerrières de cette période. Prestige d’autant plus grand qu’il participa à la mythique bataille de Sekigahara (du côté des vaincus), dont le vainqueur fut le célèbre Ieyasu Tokugawa, qui termina la grande entreprise de réunification de Japon entamée par Oda Nobunaga et Hideysoshi Toyotomi, devenant ainsi le fondateur d’une longue dynastie de shoguns. Après plus d’un siècle de guerres incessantes et fratricides, le Japon connut alors une période de paix d’environ deux siècles et demi. Durant l’époque Edo, les combats au sabre furent interdits et le pouvoir des Daimyos (seigneurs de guerre) fut habilement jugulé. Dans un pays désormais pacifié, des cohortes de samouraïs se retrouvèrent sans emploi, devenant rônins pour une grande partie d’entre-eux. Les compétences guerrières devinrent ainsi progressivement des arts martiaux, répondant à une philosophie du bushido poussée à son paroxysme, mais désormais bien éloignée du champ de bataille.  De brutes sanguinaires à la lame facile, nombre de samouraïs devinrent des maîtres de la cérémonie du thé, d’excellent calligraphes et de fins lettrés... ou des brigands sans foi ni loi pour les rônins que la pauvreté et la misère guettaient. Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que Miyamoto Musashi fut dressé en figure archétypale du samouraï, guerrier invincible et parangon de vertu, car la Pax Tokugawa fut aussi une période d’essor pour le divertissement et en particulier pour le théâtre kabuki, qui narrait les talents des plus grandes figures guerrières du Japon. Les exploits singuliers de Miyamoto Musachi furent donc repris, amplifiés et évidemment déformés par les conteurs itinérants, pour le plus grand plaisir des Japonais. 



Eiji Yoshikawa ne fait que reprendre à son compte cette tradition théâtrale et romance avec un certain talent la vie du grand guerrier. Son récit commence juste après la bataille de Sekigahara, alors que Musachi (qui se nomme alors Takezo Shinmen), blessé, gît sur le champ de bataille. En recouvrant ses esprits, il constate que son ami d’enfance, Matahachi, a lui aussi échappé au massacre. Ensemble, ils tentent de regagner leur petit village de Miyamoto, où Otsü, la fiancée de Matahachi, se fait en sang d’encre. En chemin, ils tombent sur la petite masure d’Oko et de sa fille, la jeune Akemi. Mais au bout de quelques jours, alors que leurs blessures sont guéries, Matahachi refuse de retourner au village et s’enfuit avec la séduisante Oko. De retour à Miyamoto, Takezo doit faire face à la vindicte de la mère de Matahachi, qui l’accuse de tous les maux et jure d’avoir sa tête. C’est finalement grâce à l’aide d’un moine, Takuan, et de Otsü, qu’il parvient à échapper à un lynchage en règle. Commence alors une longue errance à travers le Japon, une fuite autant qu’une recherche de la voie du sabre. Ceux qui l’aiment comme ceux qui le détestent sont à sa poursuite, alors que lui tente de se faire un nom à travers la maîtrise des armes. Il y a dans l’aventure de Musachi, quelque chose de rocambolesque et d’infiniment romanesque, ce puissant rônin poursuivi par une petite vieille acariâtre qui a juré de lui faire la peau, ainsi que par une jeune fille tombée éperdument amoureuse et un petit garçon qui ne cesse de vouloir devenir son apprenti, est évidemment un ressort puissamment comique. Le ton du roman, que l’on aurait pu croire plus grave, est donné. Yoshikawa manie le burlesque et l’assume parfaitement. Ce qui n’empêche pas l’auteur, de s’éloigner assez régulièrement de la farce, dans un registre plus intime, voire parfois même très poétique, notamment lors de la rencontre de Musashi avec la célèbre geisha Yoshino (sans aucun doute l’un des chapitres les plus subtils du roman). Le reste de l’histoire relève de l’aventure débridée, avec moult poursuites et scènes de combat. Le ton du roman d’Eiji Yoshikawa contraste cependant avec l’image de Miyamoto Musachi qui nous est parvenue jusqu’en Occident. La légende laissait augurer un maître bushi dans toute sa splendeur, à la fois posé et plein de sagesse, n’usant de son arme qu’en cas d’absolue nécessité. Un sensei entouré de disciples avides d’acquérir les arcanes les plus subtiles de l’art du sabre, tout aussi enclin à savourer un thé en regardant les cerisiers en fleurs qu’à faire une démonstration de sa maîtrise technique. Mais le premier tome étant consacré à la jeunesse de Musachi, Eiji Yoshikawa décrit plutôt un jeune homme impulsif, prêt à en découdre pour prouver sa valeur et à bousculer les convenances. Pas toujours sympathique et progressivement conscient de ses imperfections, Musachi cherche cependant la voie. Quête sans fin dont on se demande désespérément  s’il comprendra un jour qu’elle n’est pas tant dans le maniement du sabre que dans le développement de ses aptitudes morales et spirituelles. Les vicissitudes de la vie se chargeront néanmoins de lui mettre un peu de plomb dans la cervelle. Se dessinent alors les contours d’un homme plus sage, plus responsable, mais aussi et surtout un peu plus subtil. Yoshikawa reste cependant suffisamment subtil pour ne pas en faire des tonnes et sans nous assommer d’une mystique à trois francs six sous, si chère à certains auteurs. 



Enlevé, incroyablement dynamique, le récit ne souffre aucun temps mort, multiplie les personnages, qui se croisent et s’entrecroisent dans un ballet incessant, jouant constamment avec le lecteur. Formellement, le récit est une grande réussite, grâce à une technique narrative qui doit tout à sa forme épisodique et qui use plutôt habilement des cliffhangers. Mais c’est aussi une des limites de l’écriture de Yoshikawa, dont on perçoit assez facilement les ficelles lorsqu’on lit le roman d’une traite (ce qui n’était pas le cas lors de sa parution par épisodes dans les années trente). Certains pourront également trouver les personnages quelque peu stéréotypés (la bêtise crasse de Matahachi, la méchanceté gratuite d’Osugi, la brutalité de Musachi ou bien encore la fragilité agaçante d’Otsü), mais c’est un peu la règle du jeu dans ce type de littérature, il faut s’en amuser plus que s’en agacer car cela fait partie du comique de répétition qu’emploie allègrement Yoshikawa. D’autant plus que l’auteur arrive régulièrement à dépasser cette caractérisation simpliste et à donner un peu de profondeur aux scènes clés.

lundi 3 mai 2021

Littérature levantine : Villa des femmes, de Charif Majdalani

 

En dehors d’Amin Maalouf et de Khalil Gibran, écrivains incontournables de la littérature libanaise, j’avoue ma grande méconnaissance des auteurs levantins et je remercie donc Carmen de m’avoir gentiment conseillé la lecture de Charif Majdalani, qui fut pour moi une bien belle découverte. Cette lacune était d’autant plus béante que le Liban est fort d’une longue et riche tradition littéraire, en particulier francophone. En dépit de l’annulation des deux dernières éditions, le salon du livre de Beyrouth, organisé par l’Institut français du Liban, est ainsi l’un des événements consacrés à la littérature francophone les plus importants au monde, juste après ceux de Paris de de Montréal.


Villa des femmes est un court roman d’un peu plus de deux cents pages, qui se présente sous la forme d’une chronique familiale, celle d’une riche famille chrétienne de Beyrouth, qui s’enrichit dans l’industrie textile durant la première partie du XXème siècle. Le récit, raconté par Noula, chauffeur, gardien et homme de confiance de la famille, mêle différentes époques et retrace le déclin d’un clan autrefois puissant, mais dont la chute paraît inexorable. Le schéma est plutôt classique et il existe évidemment de très nombreuses variations sur la fameuse loi des trois générations (une première génération pour construire, une seconde pour préserver, une troisième pour dilapider selon l’adage populaire), mais le récit fonctionne parfaitement et a le mérite de s’inscrire dans la grande Histoire, puisque le déclin de la famille est aussi celui d’un pays tout entier, qui sombre inexorablement dans la guerre civile. La chute de la maison Hayek n’est toutefois pas seulement le fait d’une situation géopolitique explosive, mais aussi et surtout le résultat d’un égarement familial. Durant les années cinquante et soixante, le Liban fait figure de “petite Suisse” du levant, les différentes communautés vivent en harmonie, conférant une certaine stabilité politique à un pays à l'économie florissante. Quelques grandes familles, très puissantes, se partagent les richesses et les postes politiques clés. La famille Hayek n’est pas en reste : une usine de textile qui tourne à plein régime, des propriétés foncières importantes et des entrées en politique. Ce petit empire économique est dirigé de main de maître par Skandar Hayek, respectable chef de famille, marié à la belle Marie Ghosn (autre grande famille libanaise), avec laquelle il eut la joie d’avoir trois beaux enfants : Noula (à ne pas confondre avec le narrateur cité plus haut), bellâtre au train de vie fastueux et aux moeurs quelque peu dissolues, Hareth, le cadet doux et rêveur, et Karine, énergique jeune femme à la beauté incendiaire, qui fait la fierté de son père. Confortablement installés dans leur villa d’Ayn Chir (quartier chtrétien de Beyrouth), ils vivent grâce à Skandar, une existence oisive et insouciante, en compagnie de Mado, leur tante, est d’une floppée de domestiques fort bien traîtés. Tout cela paraît un peu lisse, mais ici et là le vernis laisse apparaître quelques craquelures, des blessures familiales qu’on a néanmoins habilement dissimulées pour ne pas ternir l’image de la famille. 



Dans ce contexte faussement idyllique, le décès brutal de Skandar fait figure de coup de tonnerre. Soudain la famille se retrouve sans guide et part inexorablement à la dérive. La reprise de l’affaire familiale par le fils aîné s’avère catastrophique, le fils cadet a quitté le pays en quête d’aventure. Seules les femmes ont encore la tête sur les épaules et tentent envers et contre tout de maintenir à flot le clan, alors même que le pays s’enfonce peu à peu dans la guerre civile.

Ce qui frappe dès le début de la lecture, c’est tout d’abord la qualité de la plume de Charif Majdalani. Une écriture fluide et élégante qui participe grandement au plaisir de lecture. Mais au-delà du style, l’auteur libanais est également un excellent conteur et sait parfaitement entraîner le lecteur dans son sillage. On est immédiatement saisi par le ton du récit et par l’habileté de l’auteur à casser toute forme de linéarité, en mêlant le présent et le passé dans une expérience qui convoque les nombreux souvenirs du narrateur, avec le degré d’imprécision que cela sous-entend, mais avec, en compensation, une authenticité qui ferait presque passer ce roman pour d’authentiques mémoires. En revanche, ceux qui chercheraient une certaine forme de dépaysement aux accents exotiques en seront pour leurs frais, Charif Majdalani n’est pas de ces auteurs qui s’inscrivent dans une tradition orientaliste, avec son cortège de poncifs et de clichés éculés. Il est entendu que les personnages de son roman évoluent dans les strates les plus privilégiées de la société libanaise et que leur mode de vie, très occidentalisé, est bien éloigné des masses populaires, mais c’est un regard qui a aussi quelque chose de singulier. D’autant plus que l’intérêt du roman se situe ailleurs, dans sa capacité à s’inscrire dans l’Histoire du Liban et, en particulier, de la guerre civile qui éclata à la fin des années soixante-dix. Là encore, il n’est pas question d’être plongé au coeur même des combats, mais d’en percevoir les conséquences funestes, comme des ondes sur la surface qui viennent s’écraser contre les murs de la villa des Hayek et qui, lentement mais inexorablement, dégradent la façade, dénaturent les jardins luxuriants, détruisent les champs d’orangers…. L’urbanisation des années 60-70 avait radicalement changé la la géographie du quartier d’Ayn Chir, la guerre civile le défigure durablement. Au milieu des routes défoncées et des immeubles éventrés, la villa fait figure d'îlot de résistance à la marche de l’histoire. Et malgré la déroute financière et la déchéance sociale, au milieu du chaos et de la chute de la maison Hayek, ce sont les femmes qui font preuve du courage et de la résilience nécessaires. Elles qui se dressent contre les abus des milices, elles qui refusent de partir et de quitter la seule chose qui leur reste, leur demeure. Ensemble, elles font preuve de la solidarité de ceux qui ont le courage, envers et contre tout, d’affronter l’adversité et de se confronter au réel. Il est bien dommage qu’après un tel discours, la fin vienne quelque peu tempérer la force de ce symbole avec le retour du fils prodigue.


En dépit de ce léger bémol, Villa des femmes est un beau roman et une belle découverte. L’occasion de s’intéresser de près au  reste de la production de Charif Majdalani et d’explorer encore davantage la richesse de la littérature libanaise contemporaine.