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samedi 2 novembre 2019

Le veilleur du jour, de Jacques Abeille

Faire la critique de l’oeuvre de Jacques Abeille n’a rien d’une évidence et encore moins d’une sinécure, face à un talent d’écriture aussi hors-norme il faut évidemment savoir faire preuve d’humilité… tout en essayant de trouver quelques chose d’intéressant à dire, un angle, une approche, une aspérité. Mais quelle que soit l’approche on se sent petit, tout petit, et si on écrivait encore avec une plume, celle-ci tremblerait face à l’ampleur d’une tâche pourtant en apparence si simple : décrire, raconter, expliciter l’histoire que l’on vient de lire et qui nous a transporté durant plus de six cents pages. A oeuvre exceptionnelle doit obligatoirement répondre une critique exceptionnelle, mais évidemment, cette attente démesurée ne peut donner lieu qu’à la fameuse angoisse de la page blanche (ou du curseur qui clignote sur l’écran du traitement de texte, choisissez l’image qui vous convient le mieux). Alors on se fait violence et on commence à écrire, mot après mot, ce qui sera fatalement une tentative un peu vaine de faire preuve d’éloquence. Après le point final viendra fatalement la sensation désagréable ne n’avoir pas su retranscrire parfaitement ce que l’on voulait transmettre, comme une légère amertume en bouche face à sa propre médiocrité. Et pourtant Jacques Abeille mérite que son oeuvre soit davantage mise en lumière, que les lecteurs transmettent à d’autres lecteurs leur expérience et leur ressenti, ce vertige immense face à la démesure d’une oeuvre fondamentale et pourtant méconnue, mais qu’une poignée d’initiés a su préserver du destin tragique qui semblait l’attendre, à savoir rejoindre le cimetière des livres oubliés. On ne remerciera donc jamais assez les éditions Le Tripode d’avoir depuis 2010 entrepris de rééditer l’oeuvre de Jacques Abeille, de manière à la fois exhaustive et qualitative, en témoigne le choix des illustrations réalisées par François Shuiten, dont l’univers graphique colle parfaitement avec celui de l’écrivain.

Dans ce second volume du cycle des Contrées, le lecteur est invité à rejoindre la capitale de l’empire, Terrèbre, dont la splendeur et la démesure attirent à elle les foules venues des quatre coins des Contrées chercher travail, fortune ou luxure. Parmi cette masse grouillante et affairée figure un homme singulier, seul, sans passé, sans histoire et dont l’unique élément distinctif consiste en une ceinture de serpent finement ouvragée, signe qu’il vient probablement de la région des Hautes Brandes, la zone frontalière des Jardins statuaires. L’homme est peu disert, discret mais sans excès et il est l’un des rares à ne pas vouloir s’attarder à Terrèbre. Ce sont les îles qui l’intéressent et la cité opulente et grouillante de vie qui règne sur l’empire ne semble être pour lui qu’une étape mineure avant qu’il puisse embarquer sur un navire qui le mènera vers sa destination. Mais il n’aura jamais l’occasion d’embarquer, car à peine a-t-il déposé ses maigres possessions dans une petite auberge proche du port, qu’il s’éprend d’une jeune serveuse qui lui dessine un nouveau destin. Il ne lui faut guère mettre à l'épreuve ses talent de séductrice pour que son protégé accepte de changer ses plans et de trouver un travail qui lui permette de subvenir à ses besoins tout en continuant à voir sa belle. Las, sur les docks personne ne semble avoir besoin de ses talents de débardeur et les entrepôts à proximité n’offrent guère de perspectives plus optimistes alors que ses maigres économies fondent comme neige au soleil dans la grande ville. Finalement la solution viendra de l’aubergiste, un homme solide et digne de confiance qui lui propose de le mettre en relation avec une obscure société archéologique à la recherche d’un veilleur. Barthélémy Lécriveur, puisqu’on apprendra plus loin dans le roman qu’il s’agit de son nom, accepte donc l’étrange mission de veiller sur un entrepôt parfaitement vide d’occupants et de marchandises. Moyennant un salaire plus que décent et quelques avantages non négligeables comme le gîte et le couvert, il n’a d’autre tâche que d’ouvrir le bâtiment le matin et de le refermer le soir jusqu’à ce qu’un jour, comme il est écrit dans une obscure prophétie, celui qu’il est censé attendre, vienne prendre possession du bâtiment. Terrassé par l’ennui inhérent à ses nouvelles fonctions, Barthélémy décide de prendre possession des lieux et entreprend d’entretenir le vieux cimetière attenant au bâtiment, puis d’explorer plus en profondeur cet étrange entrepôt…. qui révèle au fil de ses explorations sa véritable nature, à la fois riche et complexe. Envoûté par les lieux, il étudie finement l’architecture du bâtiment, expérimente et note scrupuleusement chacune de ses observations, révélant peu à peu des secrets enfouis depuis des milliers d’années.
Le veilleur du jour ne fait pas à proprement parler figure de suite aux Jardins statuaires, il en est l’extension logique sur un plan purement géographique, politique et culturel. En somme, l’auteur nous invite à découvrir une nouvelle facette de son univers, mais alors qu’il nous avait conduits à la périphérie de l’empire, cette fois il nous plonge en son coeur. Terrèbre, cette cité foisonnante, grouillante de vie et d’intrigues, est un personnage à part entière dont Jacques Abeille dévoile peu à peu quelques pans, sans forcément chercher à en faire un panorama complet. Tantôt il nous conduit dans quelque ruelle obscure et humide, dans une vieille librairie ou bien encore chez un antiquaire aux étranges manières, tantôt il nous ouvre les portes des somptueuses demeures où se livrent à des libations sans retenue des hommes et des femmes aux moeurs bien légères. Plus tard ce seront les bancs de l’université et les chaires des professeurs les plus émérites que le lecteur découvrira, avant que les palais de la cité haute ne laissent entrapercevoir les arcanes du pouvoir et d’une administration parfaitement rodée. Mais au-delà de ces descriptions hautement fascinantes d’une cité qui se croit encore à l’apogée de sa puissance, c’est son atmosphère déliquescente qu’il nous livre, ce mélange de fébrilité, d’affairement mâtiné de corruption dont on se doute qu’il marque le début de la fin. Déjà les fissures les plus évidentes craquellent l’unité de façade dont se pare la cité, le peuple montre des signes d’agitation, les facultés grognent à l’unisson et le pouvoir répond par un autoritarisme qui ne fait que révéler davantage son impuissance à juguler cet esprit de révolte.

Cette capacité à nous faire sentir et ressentir l’atmosphère puissante de cette ville étonnante, est liée bien évidemment au talent d’écriture hors-norme de Jacques Abeille, sa plume presque organique, d’une richesse inouïe est littéralement envoûtante. Elle se veut encore plus travaillée que dans Les jardins statuaires, plus complexe, presque baroque. Chaque mot est choisi avec soin, chaque tournure de phrase fait preuve d’une élégance folle et colle parfaitement à l’univers surréaliste dépeint par l’auteur. Le pendant de cette incroyable richesse stylistique, c’est qu’elle ne souffre aucune faute d’inattention, l’oeuvre requiert un engagement de tous les instants de la part du lecteur, sous peine d’être rapidement éjecté du flow. Le veilleur du jour n’est pas de ces romans que l’on peut lire entre deux stations de métro, coincé entre un jeune cadre dynamique et un ado victime d'une panne de réveil. Il nécessite un certain état d’esprit, de la volonté et bien évidemment du temps car vous ne plierez pas ce roman en deux soirées. Un peu comme une bonne bouteille de spiritueux, un roman de Jacques Abeille se savoure, s’apprécie en prenant son temps, se déguste avec délectation et distinction car au-delà de l’exercice de style, se déploie toute la poésie subtile et délicate d’une histoire profondément touchante et sincère, celle de Barthélémy Lécriveur, homme sans passé et sans histoire, dont le destin se montre aussi magnifique qu’émouvant… et dont la fin tragique est inscrite dès les premières lignes du texte. Le veilleur du jour est une nouvelle pierre apportée à l’univers livresque de Jacques Abeille, un univers d’une richesse étonnante où onirisme, merveilleux et surréalisme se conjuguent harmonieusement pour former peu à peu une véritable cathédrale littéraire dont on retrouve certes quelques échos chez d’autres écrivains du mouvement surréaliste, mais dont on peine à trouver l’équivalent dans la démesure créatrice, mis à part peut-être chez un certain J.R.R. Tolkien.

7 commentaires:

Carmen a dit…

Voila qui va bien m'éclairer sur Abeille (rires).. Cet auteur m'intriguait après mon échec de lecture des" Voyages du fils". J'aurai du commencer par celui là. J'y pensais justement récemment.

Manu a dit…

Cet opus se veut nettement moins ethnographique que Les jardins statuaires et de ce point de vue c'est peut-être un peu moins rébarbatif pour ceux qui n'ont pas la fibre Levi Strauss chevillée au corps, le style y est cependant encore plus travaillé et sur le plan purement formel c'est à mon avis encore plus réussi, mais tout aussi exigeant à lire.

Soleilvert a dit…

Manu, pour les anciens BH en lunes d'encre contacte Pascal Godbillon (c'est comme çà que je les ai eu).

Manu a dit…

Je crois que je n'ai plus son mail, ça fait trop longtemps que j'ai quitté le fandom. Mais merci pour le tuyau :-)

Carmen a dit…

A Manu

C'est noté. Il va falloir que je m'accroche à nouveau pour lire du Jacques Abeille mais comme tu disais dans une précédente chronique à son sujet il faut se laisser porter par ce type de roman et ne pas toujours chercher à comprendre.

Valérie Mottu a dit…

Vu sur France Culture, en butinant :

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/larpenteur-des-songes-0

Chez François Angelier, bien entendu !

Manu a dit…

Merci Valérie !