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lundi 3 novembre 2014

Fantasy historique : Les lions d'Al-Rassan, de Guy Gavriel Kay


Initialement pressenti comme un disciple de Tolkien, en raison de sa collaboration au milieu des années soixante-dix avec Christopher Tolkien, qui s’était attelé au projet d’édition du Silmarillion, oeuvre laissée alors inachevée par son père, Guy Gavriel Kay s’est rapidement éloigné de l’influence de son mentor pour se consacrer à l’écriture d’une fantasy plus personnelle, largement inspirée par l’histoire et non plus par la mythologie nordique. On passera outre ses premiers essais, en particulier la Tapisserie de Fionavar, trilogie insipide et formatée à laquelle l’auteur ne donnera heureusement pas suite, pour se concentrer sur ses oeuvres majeures, comme l’excellent Tigane, dont la trame se déroule dans une Renaissance italienne largement revisitée ou bien encore La mosaïque de Sarance, librement inspirée par l’histoire de l’empire Byzantin. Les lions d’Al-Rassan s’inscrit dans cette démarche que l’on pourrait qualifier de fantasy historique et constitue à ce jour l’un des romans les plus réussis de l’écrivain canadien.



Conquise quelques siècles plus tôt par les Asharites la péninsule d’Esperagne est en proie à d’importants troubles politiques depuis l’assassinat du dernier Khalife  de l’empire d’Al-Rassan. Au nord, les Jaddites regroupent leurs forces si longtemps divisées sous une seule bannière, celle du roi du Vallédo, Ramiro, qui a réussi à prendre l’ascendant sur les royaumes voisins. Son rêve : reconstruire le royaume d’Esperagne tel qu’il était avant la conquête asharite. A Cartada*, autrefois centre de l’empire d’Al-Rassan, l’instabilité politique et les troubles à l’ordre public, notamment envers les minorités Kindaths, traduisent l’anxiété et la fébrilité des Asharites. Les luttes de pouvoir laissent dans leur sillage un chapelet de cadavres et affaiblissent davantage encore l’Al-Rassan. Autrefois l’empire semblait briller de mille feux, sa puissance commerciale, militaire et politique lui assurait un avenir radieux, tandis que sa culture désormais florissante, à la croisée des influences de chaque communauté, était admirée et enviée partout à travers le monde connu. Mais aujourd’hui son déclin semble inéluctable et définitif. Chaque jour les positions asharites semblent plus précaires et il paraît bien difficile à ces cités-états de s’unir pour résister aux armées jaddites désormais puissamment armées et commandées par un chef dont l’autorité parait durablement installée. Dans cette période trouble, trois destins se croiseront, celui de Jehane, brillant médecin Kindath, de Rodrigo Belmonte** puissant commandant Jaddite et d’Ammar ibn Khairan, poète célèbre, guerrier non moins renommé et surtout assassin en titre du dernier khalife d’Al-Rassan.


    Le cadre du roman de Guy Gavriel Kay se superpose à celui de l’Andalousie musulmane à la veille de la Reconquista et la proximité des noms, des lieux et de manière générale de la trame historique ne doit évidemment rien au hasard. Ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire de l’Al Andalus se laisseront porter par  la dimension exotique et le décalage historique du roman, les autres ne manqueront pas d’opérer constamment des rapprochements entre la fiction et l’histoire. Evidemment la liste des correspondances serait à la fois trop longue à établir, et certainement un peu vaine, mais il parait difficile de résister au plaisir de démêler le canevas historique habilement tissé par l’auteur. A ce petit jeu, Guy Gavriel Kay se montre à la fois suffisamment subtil et érudit pour stimuler l’imagination du lecteur sans se montrer démesurément  didactique, mais le lecteur ne peut néanmoins s’empêcher de penser que l’auteur aurait sans doute gagné à écrire un pur roman historique étant donné que la dimension “fantasy” est ici réduite à sa plus simple expression ; nulle magie, nulle créature fabuleuse, nulle mythologie alambiquée, tout juste est on confronté à un cas de prescience inexpliquée. Le choix d’une histoire et d’une géographie revisitées autorise néanmoins de nombreuses libertés narratives, que le strict respect des faits historiques n’aurait sans doute pas permis. Il n’en demeure pas moins que l’on reste sous le charme  de ce brillant exercice  littéraire, à la fois puissamment poétique, éminemment romanesque et incroyablement tragique. Guy Gavriel Kay reste avant toute chose un merveilleux conteur dont l’écriture cède rarement à la facilité et l’on ne peut qu’admirer la capacité de l’auteur canadien à combiner harmonieusement rigueur intellectuelle (nul doute que ce roman, en dépit de son cadre imaginaire, a demandé un gros travail de documentation), qualité de la narration et exigence littéraire. Mais Les lions d’Al-Rassan est un peu plus que la somme de ses qualités, il se dégage de ce roman un charme particulier lié à la fois au cadre choisi, mais aussi et surtout à sa dimension tragique ; une fois la dernière page tournée, un sentiment bien étrange s’empare du lecteur, celui qu’il vient d’assister à la disparition d’une civilisation à nulle autre pareil, à la fois élégante, racée et tolérante, un creuset culturel où s’épanouirent de manière harmonieuse les arts, les lettres, la médecine, les sciences et la philosophie.  Quoi de plus tragique en effet que la disparition d’une civilisation ayant atteint un tel degré de sophistication ?



*la cité de Cartada correspond dans la réalité à Cordoue, siège d’un puissant califat aux alentours de l’an mille

**Le personnage de Rodrigo Belmonte évoque immanquablement Rodrigo Diaz de Viva, autrement dit Le Cid



4 commentaires:

Anonyme a dit…

Un des meilleurs de Kay, quoique j'hésite avec Tigane.

Ubik

Manu a dit…

Je suis sur le point de terminer la Mosaïque de Sarance, très bon aussi, mais un peu moins subtil ; ça reste largement au-dessus de la mêlée, mais je me demande franchement pourquoi le bonhomme n'écrit tout simplement pas des romans historiques.

Benjamin a dit…

Je ne connais que Les lions et La Chanson d'Arbonne de cet auteur et sans avoir lu beaucoup de fantasy, j'y trouve un grand intérêt, belle reconstitution historique, bel entrelacs de personnages et d'aventures, écriture limpide et agréable.

Question d'époque peut-être, j'ai préféré La Chanson aux Lions. Je n'ai pas lu autre chose de lui, parce qu'il m'a semblé un peu systématiser son écriture, un roman, une époque historique... S'est-il arrêté chronologiquement à la Renaissance ou a-t-il été plus loin dans l'époque moderne ?

Par ailleurs, le rendu en français m'avait paru à la lecture tout à fait plaisant, bon travail des traducteurs donc (marrant car j'imagine pas du tout l'anglais pour évoquer le Sud-Ouest médiéval -et pourtant- ou l'Al-Andalus).

Manu a dit…

Oui, ça devient un peu systématique comme procédé. Le Provence médiévale, puis l'Italie de la Renaissance, l'Espagne de l'Al Andalus, l'empire byzantin et la fin de l'Antiquité... je crois que son dernier roman est allé explorer la Chine impériale. Pour ma part, il va me falloir faire une pause avec Kay, mais j'y reviendrai avec plaisir ceci dit, ça reste très bien fait.