samedi 12 juin 2010

Canoë Bay, de Patrice Prugne et Tiburce Ogier


Mon cher ami Manu, éditeur de ce blog que je squatte de temps à autre semblant parti pour un tour en Amérique, je vais lui emboîter le pas, vers des cieux un peu plus septentrionaux. Ca le rassurera également sur ma capacité à bouquiner encore un peu malgré ma vie agitée.
Mirez donc, chers lecteurs, la note de lecture consacrée à la bande dessinée Canoë Bay. Il était une fois l'Acadie, aux portes de la Nouvelle-France, un petit gars orphelin dès que né, et qui se retrouve à l'âge requis mousse dans la marine anglaise. C'est là qu'il fait la connaissance d'un vieux dur à cuire, et... et s'ensuit des pirates, des indiens, un trésor au nord du lac Supérieur, et tout le Canada du 18e siècle.

A travers les yeux de Jack et des ses deux (bientôt trois amis), on survole le commerce triangulaire, on aborde à Tortuga, on cherche à aider les Français contre les Anglais en Nouvelle France, on se retrouve à la recherche d'un trésor, coincés entre les Iroquois et les Anglais d'un côté, les Algonquins, les Français et les Canadiens de l'autre. Une sacré aventure !

Côté dessin, l'aquarelle apporte une note de douceur à une histoire souvent tragique, et accompagne doucement le regard tendre de nos jeunes héros. Non décidément, c'est un moment de bonheur que la lecture de cette aventure.

vendredi 11 juin 2010

De la décadence de l'Amérique : B.P.9, de Jack O'Connell

Figure injustement méconnue du roman noir américain, Jack O'Connell a pourtant la chance d'avoir un éditeur qui croit en lui (François Guerif des éditions Rivages) et qui, en dépit de chiffres de vente assez confidentiels, continue à le traduire et à le publier en France. Alors que sont dernier roman, Dans les limbes, vient tout juste de paraître, il me semblait particulièrement judicieux d'exhumer quelques-uns de ses livres de ma bibliothèque. Et tant qu'à faire, commençons par BP9, son premier roman.

Soutenu par James Ellroy, qui l'a toujours encouragé dans l'adversité littéraire, Jack O'Connell a créé un univers très personnel, à la fois sombre et original, dont l'action se déroule invariablement dans la ville imaginaire de Quinsigamond, que l'auteur situe quelque part sur la côte est des Etats-Unis. Décrépie, sociologiquement et économiquement en ruine, en proie à la violence et au chômage, Quinsigamond fait évidemment figure de décor idéal pour roman noir. Lenore Thomas est flic a la brigade des stups, un boulot qui exige des nerfs d'acier : planques à pas d'heure du côté de Bangkok park, plaque tournante du trafic de drogue, filatures dans la zone du canal (sorte de Greenwich village en plus trash), infiltrations dans les milieux interlopes, le plus souvent déguisée en prostituée... Lenore Thomas n'a pas vraiment l'occasion de se la couler douce. Ce qui correspond de toute façon parfaitement à sa personnalité survoltée. Accro aux amphets, Lenore collectionne les armes à feu, joue un jeu trouble et sensuel avec le parrain de la pègre locale, entretient une relation en dent de scie avec son imbécile de coéquipier et vit en co-location avec son frère jumeau, postier de son état et tout ce qu'il y a de plus rangé. L'arrivée d'une nouvelle drogue sur le marché, le jargon, va pourtant faire vaciller cet équilibre précaire sur lequel reposait la vie de Lénore. Cette nouvelle substance décuple, chez le sujet qui vient d'en absorber, les facultés liées au langage et à la compréhension, puis dans une seconde phase, ce dernier entre dans une période d'excitation sexuelle et de violence incontrôlable. Les autorités craignent, à juste titre, que la diffusion du Jargon provoque une vague incontrôlable de violence et mettent donc tous les moyens en oeuvre pour démanteler au plus tôt le trafic. Evidemment, dans cette lutte sans merci contre les traficants de drogue, Lenore Thomas est aux avants-postes.

En 470 pages bien tassées, Jack O'Connell dresse un portrait hautement corrosif de l'Amérique moderne (ou plutôt de la ville américaine), un concentré de violence et de décadence glauque à souhait. N'attendez pas de l'auteur qu'il joue la carte du roman classique, n'espérez pas vous identifier à un quelconque personnage, O'Connell ne mange pas de ce pain là et ne fait pas dans le sentimentalisme. Ses personnages, sont sans concession et leurs défauts sont souvent mis en exergue. Plus fascinant encore, à travers leur histoire passée et présente, l'écrivain américain explore sans cesse la frontière entre le bien et le mal, bouscule et interroge constamment la notion de morale ; à l'image de Lenore qui carbure aux amphétamines pour combattre les parrains de la drogue ou bien encore de Cortez, lecteur cultivé et érudit mais truand sans états d'âme. Sombre et gothique, BP9 contient déjà tous les éléments qui sont désormais la marque de fabrique de Jack O'Connell : construction narrative en béton armé, écriture millimétrée, personnages complexes, univers sombre et décrépi... non, l'Amérique n'est pas une vaste contrée verte et riante. Si vous êtes allergique à ce genre d'univers, glauque et déprimant, si la violence sociale et morale vous rebute, si les soliloques interminables vous font bailler, si vous aimez vous identifier aux personnages, je ne saurais trop vous conseiller de passer votre chemin ; retournez donc lire Marc Levy en sirotant un lait grenadine. Quant aux autres, ceux qui s'intéressent à la littérature pour les grands, foncez bordel, O'Connell est un immense écrivain et ses romans côtoient les sommets de la littérature.

mardi 8 juin 2010

Voyage au pays des boulettes : Japan Arcade Mania, de Brian Ashcraft et Jean Snow

J'avais jusqu'à présent réussi à le cacher habilement, mais les jeux vidéo c'est un peu mon dada. Aussi, lorsqu'on a près de 20 ans d'expérience vidéoludique derrière soi, on regarde de temps à autre vers le passé avec un brin de nostalgie. On repense à ces longues heures passées sur Zelda, à l'émerveillement des premières images d'Another World, au level design fantastique d'un Flashback, aux parties endiablées sur Mario Kart avec les potes, aux crises de rage face à un boss particulièrement difficile de R-Type.... et puis vint la Playstation et l'invasion de la 3D. Loin de moi l'idée de cracher sur Sony (j'ai aussi possédé cette excellente console que fut la Playstation) et chaque gamer a une perception différente de l'histoire des jeux vidéo, mais force est de constater que pour toute une génération, la fin des années 80 et le début des années 90 fut un âge d'or, celui des consoles 16 bits, reines de la 2D. Aujourd'hui, le retrogaming est devenu à la mode, Sony, Microsoft, Nintendo et les grands éditeurs du secteur l'ont bien compris ; ce qui explique cette frénésie de réédition de vieux jeux remis au goût du jour et l'envolée des prix autour des vieilles consoles et des jeux antérieurs à la génération Playstation. Le marketing règne en maître et l'argent facile a suscité la convoitise de tout un secteur économique, provoquant la colère de certains gamers mais aussi, ne l'oublions pas, le bonheur de toute une génération qui peut replonger avec délectation dans son passé.

Avec un amour des jeux vidéo qui force le respect et un sérieux qui frise la maniaquerie, les trois p'tits gars des éditions Pix n'Love se sont donné pour mission de redorer le blason du retrogaming de façon érudite, exhaustive et enthousiaste. Cette mission qui, osons l'affirmer haut et fort, devrait être reconnue d'utilité publique, est accomplie grâce à l'excellente revue Pix n'Love mais aussi au travers d'ouvrages de qualité retraçant l'histoire des jeux vidéo (L'histoire de Nintendo, La bible Engine), la biographie de grands maîtres du secteur (Takashi Meijin) ou bien encore grâce à la collection Les cahiers du jeu vidéo, qui traîte de manière thématique un aspect précis du domaine vidéoludique.

Publié il y a tout juste un an, Japan Arcade Mania est la traduction d'un excellent ouvrage co-écrit par deux éminents spécialiste du site Kotaku.com ; il ne s'agit pas à proprement parler un livre sur l'histoire des jeux d'arcade au Japon et encore moins d'un catalogue exhaustif, mais simplement d'une invitation au voyage au pays de l'arcade. Contrairement à l'Europe et aux Etats-Unis, où les salles d'arcade ont quasiment disparu (en France elles se comptent sur les doigts de la main), les game centers ont encore la cote au pays du soleil levant et malgré la crise et la puissance du marché des consoles de salon, les Japonais se pressent encore dans ces lieux de "perdition" ou les joueurs de Shoot them up et de versus fighting côtoient les amateurs de Rhythm games, purikura (sortes de photomatons interactifs), medal games et autres UFO catchers (des jeux qui consistent à attraper une peluche à l'aide d'une pince). Scoreurs acharnés, familles au complet, jeunes filles kawaï, écoliers collectionneurs de cartes à jouer, salarymen venus faire une pause, les game centers ne sont pas réservés aux hardcore gamers et ces derniers sont parfois même minoritaires. Les grands game centers s'étalent sur plusieurs niveaux, en général un seul étage est réservé aux jeux vidéo (Shoots, jeux de combat, bornes dédiées). Chacun des sept chapitres de l'ouvrage traite successivement des différents types de jeux d'arcade proposés au Japon et explique en détail l'économie de ces game centers et les raisons pour lesquelles ils continuent d'avoir du succès alors qu'ils ont disparu dans le reste du monde. Les salles d'arcade japonaises fonctionnent en effet sur un système économique intégré qui ne met pas en concurrence les différents types de machines, mais propose au contraire toute une palette d'activités complémentaires, susceptibles d'intéresser aussi bien la mère de famille, que les jeunes écolières ou les adolescents fans de Street fighter ou Ikaruga.

A la fois érudit et passionné, tout en restant relativement accessible, Japan Arcade Mania est une plongée délicieuse dans la culture des loisirs à la japonaise. Les rappels historiques sont émaillés d'anecdotes et de témoignages de figures de l'arcade au Japon (les fans de Street fighter seront par exemple aux anges puisque l'on suit le parcours de Daigo Umehara) et l'ensemble est très richement illustré et mis en valeur. Fans de boulettes, nostalgiques des bornes Afterburner, Outrun ou Sega Rally, amateurs de versus fighting ou amoureux de la culture nippone, Japan Arcade Mania est tout simplement le bouquin à posséder dans sa bibliothèque.

Le site des éditions Pix n'Love

lundi 7 juin 2010

L.A. swing : Bird est vivant, de Bill Moody

Jazz et polar, voilà une rencontre qui s'est souvent montrée fructueuse et dont le cinéma et la télévision ont largement abusé depuis les années cinquante (souvenez-vous Lauren Bacall dans Le grand sommeil). Il faut dire que le roman noir américain est né alors que le jazz connaissait son apogée sur le plan musical ; qu'il constitue dans nombre de romans noirs des années cinquante-soixante un élément constitutif du décorum, voire une toile de fond, n'a donc rien d'étonnant. La liste des romans mettant en scène un détective évoluant dans le milieu du jazz est d'ailleurs assez conséquente et nombre d'auteurs se sont frottés au genre avec succès ; on pense aux romans d'Yves Buin, de John Harvey et dans une certaine mesure, puisqu'ils penchent plutôt vers le blues, ceux d'Ace Atkins ou bien encore de James Lee Burke (chaque titre des romans de la série Robicheaux fait référence à un classique du blues). Bill Moody, lui, a choisi le chemin inverse. A l'origine Batteur de Jazz, c'est sa passion commune de la musique et de la littérature qui l'a poussé à écrire. Ses romans, qui mettent en scène le pianiste et détective Evan Horne, se déroulent immanquablement dans les milieux du jazz californien. A ce jour, deux épisodes de la série Evan Horne ont été traduits aux éditions Rivages, hélas dans le désordre et sans commencer par le premier tome. Sur les traces de Chet Baker, publié en 2002, est le cinquième volume de la série, alors que Bird est vivant, publié en 2010, est le quatrième ; cherchez l'erreur.

Pianiste émérite, Evan Horne se remet tout juste d'un accident de la main, qui l'a empêché de jouer pendant plusieurs mois. C'est que bien malgré lui, Evan se retrouve parfois embarqué dans des enquêtes policières qui ne sont pas sans danger. Il s'apprête donc à reprendre son travail de musicien de jazz, loin des milieux interlopes et des scènes de crime. La chance semble même lui sourire puisque le producteur d'une petite maison de disques vient de lui proposer un contrat pour enregistrer un nouvel album. C'est évidemment le moment que choisit l'un de ses meilleurs amis, lieutenant dans les services de police de Los Angeles, pour requérir son aide sur un crime. L'une des figures les plus populaires du jazz-rock vient en effet d'être assassinée après un concert et la police craint qu'il s'agisse de l'oeuvre d'un serial killer. Plusieurs éléments semblent en effet relier ce meurtre à d'autres affaires récentes ; la victime était à chaque fois un musicien de smooth-jazz commercial et les indices laissent à penser qu'il s'agit du même meurtrier. En tant que musicologue et musicien confirmé de jazz, Evan apparaît comme la personne ressource idéale pour la police, mais alors qu'il pensait s'en tenir au rôle d'expert (plutôt en retrait de l'affaire), il est embarqué au coeur de l'enquête, sur la piste d'un serial killer adepte du jazz le plus pur.

Ecrit dans un style d'une platitude déconcertante, qui ne vise d'ailleurs que l'efficacité, Bird est vivant ne brille pas non plus pour la qualité de son intrigue, d'un classicisme éprouvé. Mais l'intérêt est ailleurs, car lorsque Bill Moody parle de musique on entre dans une autre dimension. Ses descriptions de l'histoire et de l'univers du jazz respirent l'amour de la musique et l'authenticité, transportant le lecteur au cœur de la scène. Bill Moody n'est pas musicien professionnel pour rien, il connaît avec exactitude l'ambiance d'un club de jazz, les sentiments qui traversent les musiciens lorsqu'ils ont atteint l'alchimie parfaite de la musique, lorsque chaque instrument a trouvé sa place et que l'improvisation peut s'éterniser sans jamais lasser. Entaché par quelques défauts structurels, mais sauvé par sa flamme et son excellente ambiance, Bird est vivant est un polar bien sympathique, qui se lit sans faim mais ne restera sans doute pas dans les mémoires ; ça tombe bien, on ne lui en demandait pas tant.

Deep South : Blues Bar, de Ace Atkins

Travers, ancien joueur de foot américain devenu musicologue est prof à l'université de Tulane. Grand fan de blues et chasseur de bluesmen oubliés (un genre d'Alan Lomax version moderne), il sillonne les clubs du delta et les jukejoints miteux, en espérant mettre la main sur la perle rare. Le gars est aussi l'un des piliers du Jojo's bar, un club de blues de la Nouvelle Orléans dont les patrons sont un peu sa seconde famille depuis la mort de ses parents. La femme du tenancier, Loretta, est une ancienne chanteuse de blues, mais aussi et surtout la soeur d'un célèbre chanteur de soul de Memphis (le personnage n'est pas sans rappeler Leroy Carr). Alors que ce dernier avait disparu il y a plus de trente ans, après le meurtre non élucidé de sa femme et de l'un de ses musiciens, voilà que deux maffieux de Tunica déboulent dans le bar de Loretta, visiblement à la recherche du fameux Clyde James. Loretta demande alors à Travers (le musicologque) de l'aider à retrouver son frère avant que la mafia ne lui mette le grappin dessus. Commence alors une enquête, qui mène le lecteur à travers une bonne partie du delta, une région dont l'âme disparait peu à peu, en même temps que les vieux bluesmen qui hantaient les jukejoint de la région.

Un chouette petit polar sur fond de delta blues. Ambiance sud profond garantie. Honnêtement, le blues est surtout un decorum, mais c'est suffisamment bien foutu pour qu'il ne s'agisse pas simplement d'une épaisse couche de vernis. On sent que l'auteur éprouve une grande passion pour cette musique et toute la culture qui en découle. Le roman est traversé par ce fil directeur, qui sans être l'élément principal (ça reste un polar), constitue un repère tout au long de l'histoire. Le scénario tient suffisamment la route pour maintenir l'attention du lecteur durant près de 500 pages et l'humour omniprésent fait de certains passages un véritable régal. C'est vif, drôle, enlevé et vraiment bien écrit. A recommander donc.

vendredi 4 juin 2010

Tranche de BD : Retour au collège, de Riad Sattouf

Et si pour vaincre votre traumatisme de collégien malingre et impopulaire vous retourniez au collège alors que vous êtes adulte. C'est l'idée qui a germé dans le cerveau de Riad Sattouf, jeune étoile montante de la BD française, âgé à l'époque de 27 ans. Mais Riad Sattouf a choisi un collège bien particulier pour retourner sur les bancs de l'école, il n'ira pas dans un établissement de ZEP, comme au temps de son adolescence, mais au contraire dans un collège parisien plutôt huppé et à priori sans problème. Après quelques tractations douteuses avec le ministère, le dessinateur obtient l'autorisation de suivre la scolarité d'une classe de troisième du collège "Charles Henri" (c'est pas le vrai nom du collège, hein, mais on imagine sans peine de quel établissement il s'agit), situé dans un arrondissement privilégié de la capitale. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Riad Sattouf ne s'attend pas vraiment au spectacle auquel il va assister.

L'angle choisi par l'auteur est d'une simplicité désarmante, à la fois plein de fraîcheur et un tantinet nostalgique. C'est que l'ami Sattouf alterne les scènes de classe à Charles Henri avec ses propres souvenirs de jeune collégien. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, le fossé entre ces deux univers à priori diamétralement opposés n'est pas très important. Certes, Riad Sattouf a grandi dans un milieu socialement nettement moins favorisé, mais les mécanismes qui règlent la vie des collégiens sont sensiblement similaires et les questions qui taraudent ces adolescents sont elles aussi universelles. On pourrait même pousser la méchanceté jusqu'à dire que leur bêtise est elle aussi d'une triste banalité. Ainsi, même chez les riches on assiste à une hiérarchisation des élèves en fonction de leur origine ethnique, religieuse (juifs/cathos) ou sociale (les plus riches se singularisent en se procurant des vêtements très onéreux, qui font baver ceux qui ne peuvent se les payer et sont exclus de facto de ce cercle très fermé). On retrouve les mêmes figures : le beau gosse qui fait tourner les têtes des filles, le comique de service qui perturbe chaque les cours, le club des filles introverties ou bien encore le loser acnéique rejeté par le groupe ; l'ensemble peut paraître un brin stéréotypé et pourtant ce n'est pas le cas. Le regard de Riad Sattouf sur ces élèves est rarement complaisant, il observe en retrait, et décrit avec une justesse étonnante ces scènes de vies à la fois drôles et pathétiques. De ce récit, se dégage une simplicité empreinte pourtant de gravité, car la jeunesse que Riad Sattouf décrit n'a rien d'idyllique et inquiète même par certains aspects.

vendredi 7 mai 2010

Poids lourd de la fantasy : Le trône de fer, de George R.R. Martin


Lire de la BCF (Big Commercial Fantasy) c'est un peu comme s'autoriser un chocolat de trop alors qu'on vient d'en avaler une boite de 500 grammes ; un petit plaisir coupable que l'on s'autorise de temps à autre, mais qui se doit d'être impérativement exceptionnel, sous peine de gommer toute saveur au fruit défendu et de tomber dans le pêché de gloutonnerie. Fustiger cette littérature facile et ultra-calibrée, écrite au kilomètre par des écrivains au talent parfois incertain et à l'écriture souvent poussive, est certes aisé et un rien jubilatoire - surtout quand elle n'a d'autre objectif que de remplir les poches d'éditeurs peu scrupuleux quant à la qualité de leurs publications - mais comment expliquer le succès phénoménal de certaines de ces œuvres ? Comment une recette aussi éprouvée et dont les ingrédients ne sont plus de toute première fraîcheur, permet-elle à des Robin Hobb, Tad Williams ou bien encore George R.R. Martin de capter des millions de lecteurs sur souvent plusieurs milliers de pages ? Il est probable que l'on trouvera davantage de réponses chez Bruno Bettelheim, George Dumézil ou Joseph Campbell que dans ce billet, tant la fantasy emprunte allègrement nombre de concepts et de schémas propres à la mythologie et aux contes de fée. C'est sans doute la raison pour laquelle les adolescents en sont friands, mais il serait malhonnête de réduire la fantasy à une équation aussi simpliste. La littérature de fantasy de qualité, adulte et mature, existe et même dans les œuvres que l'on se plait à classer dans la BCF, quelques auteurs réussissent à tirer leur épingle du jeu et à convaincre les lecteurs les plus critiques ; tout honteux d'avouer parfois qu'ils ont adoré le cycle de L'assassin royal de Robin Hobb ou La Belgariade de David Eddings. Il est alors d'autant plus triste de constater qu'au lieu d'émanciper le lecteur, la fantasy contribue parfois à l'enfermer dans son immaturité lorsqu'elle est écrite au kilomètre, sans talent et sans ambition. Ce n'est heureusement pas la cas du Trône de fer de George R.R. Martin, œuvre imposante découpée en plus d'une dizaine de volumes et aujourd'hui toujours inachevée. Profitons par conséquent de la réédition chez J'ai lu des deux premiers volumes en version intégrale (comprendre, une édition qui respecte le découpage original de l'édition anglo-saxonne) pour évoquer ce véritable phénomène dans le domaine de la grosse fantasy qui tache.

La geste de l'écrivain américain ne partait pourtant pas avec les meilleurs atouts. Morcelée à outrance dans son édition française pour des raison essentiellement commerciales, massacrée (et cela n'engage que moi) à la traduction, et finalement horriblement onéreuse sur la longueur, pour qui voudrait se procurer l'édition grand format, Le trône de fer (A song of ice and fire en version originale) est une saga en apparence boursoufflée et inutilement longue. Sauf que l'ensemble fonctionne étonnamment bien et prend justement de l'ampleur au fil des pages. N'y cherchez pas à tout prix l'originalité, Martin est finalement davantage l'héritier d'un Druon (Les rois maudits) que d'un Tolkien ; il y a bien des rois, des princesses, des chevaliers, des épées et quelques batailles épiques, mais la magie, si elle existe en théorie, est d'une discrétion absolue et de bêtes fabuleuses on n'y croise guère que trois dragons faméliques et des loups géants.
Résumer la trame du Trône de fer, c'est un peu comme essayer d'y voir clair dans les intrigues de palais de l'empire romain après la disparition de la dynastie des Sevères ; un joyeux bordel pour qui aime l'ordre et la transparence. Cette impression est essentiellement liée à la multitude des personnages dont l'auteur alterne les points de vue au fil des chapitres ; cette technique garantit une certaine variété, et accessoirement entretient un suspense efficace (quoiqu'un peu artificiel), mais laisse certains personnages orphelins pendant parfois plusieurs centaines de pages. Quoiqu'il en soit, le lecteur est invité à suivre l'interminable guerre de succession qui secoue le royaume des sept couronnes à l'issue du décès plus ou moins accidentel de Robert Barathéon, son tonitruant roi, adepte de parties de chasse, de repas pantagruéliques et de jeunes filles peu farouches. Dans sa fougueuse jeunesse, Robert s'était emparé du pouvoir. Avec l'aide de son ami Ned Stark, puissant seigneur du Nord, il avait rallié progressivement les sept autres grandes maisons à sa cause, puis avait défait la dynastie des Targaryen, autrefois maîtres des dragons, pour enfin s'asseoir sur le trône de fer. Piètre roi, mais conscient de ses manquements, il avait demandé l'aide de Ned Stark, qui avait accepté de diriger les affaires courantes. A sa mort, Robert laisse trois enfants dont la légitimité est contestée. La reine, Cerceï Lannister, s'empresse d'installer son fils aîné sur le trône de fer, mais les Stark, les Barathéons et les Tully refusent de se soumettre et entrent en conflit. Les grandes maisons se déchirent et mettent le royaume à feu et à sang, alors même qu'à la frontière du Nord, les hordes, venues des steppes glacées et poussées par l'arrivée du long hiver, menacent de déferler sur les sept couronnes.

Très inspiré par l'histoire de l'Europe féodale, George R.R. Martin développe une intrigue solidement construite en s'appuyant sur une narration sans faille, bien qu'émaillée ici et là de temps mort. Certes, l'auteur tire parfois à la ligne et l'action prend démesurément son temps, mais dans l'ensemble, Le trône de fer est une série qui procure un grand plaisir de lecture et provoque une addiction profonde. L'auteur prend un soin particulier à développer des personnages d'un rare profondeur, jamais caricaturaux et indiscutablement contrastés. Le bien, le mal, sont des notions partagées et transversales, préservant ainsi les personnages de tout manichéisme. Martin brouille ainsi régulièrement les pistes, explore des voies ambiguës et malmène régulièrement le lecteur, qui croyait se laisser bercer par un rythme faussement lénifiant. Solidement construit sur le plan narratif, Le trône de fer est sur le plan purement littéraire largement moins convaincant. Martin, voulant sans doute imiter un langage en phase avec son univers (le vieux françois, c'est quand même plus classe pour un univers médiéval), ne réussit pas totalement à remporter l'adhésion, les gens du peuples parlent effectivement comme des pèquenauds alors que les gens de la haute empruntent un style nettement plus ampoulé, mais dans l'ensemble l'effet tombe à plat et demeure très artificiel. D'autant plus que ce langage, malgré les efforts du traducteur, passent assez mal la barrière de la traduction vers le français moderne.

Pas forcément d'une grande originalité, mais non dépourvu d'atouts, Le trône de fer est indiscutablement une réussite de la littérature de divertissement. N'y cherchez pas autre chose, l'oeuvre reste l'un des fers de lance de la Big Commercial Fantasy ; mais ce qu'il sait faire George R.R. Martin le fait bien. C'est sans doute la raison qui explique son succès. Une intrigue solide, des personnages forts, un peu d'action sur fond de guerre de succession, le tout emballé dans un paquet plutôt attrayant (des princesses, des chevaliers, des trahisons, des batailles épiques...), il n'en fallait pas beaucoup plus pour faire de cette saga l'un des plus grands succès de librairie de ces dix dernières années. Une réussite pas forcément volée, mais que l'on a peine toutefois à justifier sur le plan purement littéraire. Mais on s'en fiche un peu après tout, la fantasy est aussi faite pour divertir et pour ramener le lecteur en enfance, sans forcément pour autant l'infantiliser.