Le récit débute dans une taverne du Pirée où le narrateur, un intellectuel qui se pique de philosophie et travaille sur un livre consacré à Bouddha, fait la rencontre d’Alexis Zorba, un sexagénaire encore dans la force de l’âge, fort en gueule et au tempérament aventurier. Piqué au vif par l’un des ses amis, qui l’a qualifié de “souris papivore”, le narrateur à pour projet de se rendre en Crète pour y exploiter une mine de lignite et se confronter ainsi aux réalités d’une vie de travailleur. Zorba, sûr de sa force et de sa longue expérience, persuade le futur entrepreneur de l’embaucher comme contremaître, le charmant par son caractère exubérant et son charisme. Sur place, les deux hommes sont accueillis comme des personnalités de la plus haute importance par les habitants du modeste village qui abrite l’ancienne mine de lignite, mais délaissant l’hospitalité des notables, ils préfèrent s’installer chez Mme Hortense, une ancienne courtisane qui tient un hôtel qui relève davantage de l’installation de fortune que du palace étoilé. Mais qu’à cela ne tienne, nos deux compères font feu de tout bois et se laissent porter par la douceur du climat crétois, initiant un nouveau style de vie à mi-chemin entre le sybaritisme le plus pur et l’ascétisme plus ou moins rigoriste (si si, c’est possible). Tout pourrait opposer ces deux caractères, l’un raffiné et sophistiqué, le second plus sanguin et instinctif ; mais pourtant, au fil des jours, s’installe une véritable complicité et une amitié solide, faite de discussions philosophiques passionnées sous l’égide de la voûte céleste, bercés par le rythme hypnotique du ressac et la caresse d’une brise marine. Face à son patron, qui prend une posture d’entrepreneur aventureux qui ne lui sied pourtant guère, Zorba le volcanique fait office de parfait contrepoint. Sanguin, éruptif, à la limite de l’hyperactivité, il ne ménage pas sa peine au travail, mais entend bien récolter les fruits de son labeur. Il rêve de destin grandiose, d’honneur et de superbe… tout en gardant les pieds profondément ancrés dans la Terre, dans une réalité concrète et tangible. Personnalité dyonisiaque, Zorba est une force de la nature aux multiples destins, un esprit libre qui vient percuter par sa radicalité les certitudes du narrateur et ses différentes postures, souvent théoriques et assez peu compatibles avec la réalité du terrain. La quête de bouddha initiée par la narrateur est littéralement balayée par l’énergie inspirante d’un Zorba qui affirme sa liberté en assouvissant ses désirs profonds, bien loin de l’ascèse à laquelle le bouddhisme s’évertue de tendre. L’énergie et le souffle vital de Zorba s’opposent à l’immobilisme du narrateur qui croit agir par la pensée mais s’enferme dans l’inaction.
Récit burlesque voire parfois grotesque, qui flirte allègrement avec la philosophie épicurienne version yaourt zéro pourcent, Alexis Zorba amuse autant qu’il irrite tant il se complaît parfois dans sa propre satisfaction narcissique et son folklorisme débridé. Il n’empêche qu’on peut parfaitement se laisser bercer par ce récit fluide et enlevé porté par une certaine verve et un vent de liberté qui ne manquent pas de fraîcheur. Alexis Zorba, par bien des aspects, a mal vieilli, mais il a encore de beaux restes et son étoile brillera sans doute encore longtemps au firmament de la littérature mondiale, tout simplement parce qu’il reste animé par un incroyable élan vital.
