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mardi 18 septembre 2012

SF engagée : La fille automate de Paolo Bacigalupi

Parfaitement inconnu jusqu’à présent dans nos contrées, Paolo Bacigalupi sort de l’ombre avec un roman qui a raflé chez nos amis anglo-saxons rien moins que quatre des plus grandes distinctions venant couronner la carrière d’un écrivain de science-fiction (Prix Hugo, prix Nebula, Prix John Campbell et prix Locus). Rares sont les romans à susciter une telle unanimité en leur faveur ; autant dire que la traduction de ce roman était attendue par une poignée de connaisseurs et par les responsables du Diable Vauvert, qui semblent avoir soufflé la politesse aux éditeurs spécialisés.  Grand bien nous fasse, si cela permet à la SF d’être diffusée dans les sphères culturelles les plus larges.


Mais qu’est-ce qui a bien pu susciter autant d’enthousiasme chez les anglo-saxons ? La fille automate est tout d’abord une solide anticipation, qui puise ses racines dans l’héritage de la speculative fiction ; une science-fiction empreinte de réel qui incite moins à la rêverie qu’à la réflexion. L’action se déroule intégralement en Asie, à Bangkok plus précisément, alors que le monde a connu d’importants bouleversements écologiques et doit faire face à une crise énergétique et sanitaire sans précédent. Les ressources en hydrocarbures ont quasiment disparu de la surface de la planète et les hommes doivent sans cesse faire preuve d’imagination ou de pragmatisme pour alimenter leurs villes et leurs usines en énergie. La force musculaire est désormais redevenue un excellent moyen d’alimenter une machine ou un bâtiment, tandis que les technologies plus évoluées sont destinées aux systèmes critiques ou stratégiques. Quant à la biodiversité, elle n’est plus qu’un lointain souvenir. La plupart des espèces ont disparu par mutation génétique ou bien ont été éradiquées par de nouvelles formes de maladies ou de parasites. Les grandes firmes de bio-ingénierie et les multinationales de l’agro-chimie détiennent le pouvoir et font payer leur expertise au prix fort en mettant au pas les pays réfractaires, leur contrôle sur le vivant est presque total. Presque car la Thaïlande a jusqu’à présent résisté aux pressions politiques et économiques. Durant sa révolution écologique, le pays a mis à la porte les représentants des grandes firmes de biotechnologie occidentales (les firmes “caloriques”), puis s’est constitué une importante banque de semences, un trésor génétique que la Thaïlande préserve avec le plus grand soin en bloquant ses frontières aux technologies et aux produits venant de l’extérieur. Le pays n’est ainsi pas dépendant des semences stériles fournies par les consortiums américains et les chercheurs thaïlandais développent leurs propres variétés de fruits, légumes ou céréales, ce qui ne cesse de faire enrager les dirigeants des firmes caloriques. Ces derniers tentent donc une nouvelle approche pour saper les fondations du système thaï en fomentant pourquoi pas une révolution.
Dans cet effroyable chaos culturel, économique et politique, le lecteur est invité à suivre le parcours de cinq personnages dont le destin est intimement lié à celui du pays : Anderson, l’espion d’Agrigen, qui travaille sous couverture et tente désespérément de mettre la main sur les semences thaï ; Hock Seng, un réfugié chinois qui a perdu toute sa fortune et sa famille dans les massacres de Malaisie ; Jaidee, surnommé “le tigre de Bangkok”, capitaine des chemises blanches, le bras armé du ministère de l’écologie, chargé de faire respecter l’embargo écologique ; Kanya, qui est le bras droit de Jaidee et accessoirement un agent double au service du ministère du commerce ; et enfin Emiko, une automate japonaise conçue pour faire office d’assistante personnelle et de compagne, mais que son propriétaire à abandonnée à l’issue d’un voyage d’affaire. En théorie les automates sont interdits en Thaïlande et honnis par la population et les autorités ; chaque jour Emiko risque sa vie et tente de passer inaperçue malgré les limitations que ses concepteurs lui ont imposées génétiquement ou par conditionnement (mouvements saccadés, tendance à la surchauffe, conditionnement servile destiné à brider ses capacités motrices et sensorielles).
Le roman est conçu comme un thriller politico-industriel et peut se lire comme tel, en faisant presque abstraction de ses thématiques les plus fines ; l’action prend même de l’ampleur dans le dernier tiers de l’histoire et à ce titre La fille automate remplit son contrat en matière de divertissement. Mais ce qui fait toute la richesse du roman c’est ce qui apparaît en filigrane,  l’arrière-plan politique, écologique et économique qui sous-tend l’intrigue, ainsi que les questionnements philosophiques qui sont leur corollaire. On aimerait croire qu’il ne s’agit là que de pures spéculations ou de délires science-fictifs, mais ce serait se voiler la face que d’occulter les similitudes entre le monde  post-pétrole de Paolo Bacigalupi et l’évolution actuelle des équilibres planétaires. Si l’auteur américain se montre si critique envers l’attitude des Etats-Unis et de ses grandes firmes agro-industrielles, c’est probablement parce que la ligne rouge a depuis bien longtemps été franchie. La confiscation du vivant, breveté à l’envi par Monsanto, Syngenta et autres apprentis-sorciers contribue à l’appauvrissement de  la biodiversité tout en instaurant une relation de dépendance fortement dissymétriques entre les agriculteurs (en particulier les plus pauvres) et les intérêts privés. On aimerait croire que tout ceci n’arrivera pas, mais il suffit d’observer notre environnement et de réaliser rapidement que le processus a été largement amorcé et que son inertie l’entraîne irrémédiablement vers le chaos. La force de la science-fiction réside dans son extraordinaire puissance d’évocation, dans sa capacité à fabriquer des images prégnantes, dans son aptitude à extrapoler à partir du présent. Force est de constater que le succès du roman de Paolo Bacigalupi s’explique en grande partie par sa volonté de renouer avec cette tradition de l’anticipation sociale et politique ; le moins que l’on puisse dire c’est que pour un premier roman, il s’agit là d’un coup de maître absolument imparable et d’une mise en garde douloureuse à plus d’un titre.

2 commentaires:

Valérie Mottu a dit…

Lu ! Je me le suis fait offert à Noël. Il manque un je ne sais quoi pour que j'adhère entièrement. Le décors est excellent, l'intrigue autour de l'espion Anderson m'a bien emmenée, mais c'est la fille automate qui me perturbe, je ne saurai dire pourquoi. Je pense que l'histoire aurait gagné en intensité sans elle. Elle dramatise trop à mon goût une histoire qui l'est déjà suffisamment comme ça.
Bises enrhubées.

Manu a dit…

Je t'avouerais que j'ai pris le roman comme un bloc, c'est surtout le décor et l'arrière-plan politique qui m'ont fasciné, bien au-delà des personnages parfois un peu faibles ou pas assez développés. Après je te l'accorde, sur le plan narratif le roman n'est pas parfait.