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vendredi 7 mai 2010

Poids lourd de la fantasy : Le trône de fer, de George R.R. Martin


Lire de la BCF (Big Commercial Fantasy) c'est un peu comme s'autoriser un chocolat de trop alors qu'on vient d'en avaler une boite de 500 grammes ; un petit plaisir coupable que l'on s'autorise de temps à autre, mais qui se doit d'être impérativement exceptionnel, sous peine de gommer toute saveur au fruit défendu et de tomber dans le pêché de gloutonnerie. Fustiger cette littérature facile et ultra-calibrée, écrite au kilomètre par des écrivains au talent parfois incertain et à l'écriture souvent poussive, est certes aisé et un rien jubilatoire - surtout quand elle n'a d'autre objectif que de remplir les poches d'éditeurs peu scrupuleux quant à la qualité de leurs publications - mais comment expliquer le succès phénoménal de certaines de ces œuvres ? Comment une recette aussi éprouvée et dont les ingrédients ne sont plus de toute première fraîcheur, permet-elle à des Robin Hobb, Tad Williams ou bien encore George R.R. Martin de capter des millions de lecteurs sur souvent plusieurs milliers de pages ? Il est probable que l'on trouvera davantage de réponses chez Bruno Bettelheim, George Dumézil ou Joseph Campbell que dans ce billet, tant la fantasy emprunte allègrement nombre de concepts et de schémas propres à la mythologie et aux contes de fée. C'est sans doute la raison pour laquelle les adolescents en sont friands, mais il serait malhonnête de réduire la fantasy à une équation aussi simpliste. La littérature de fantasy de qualité, adulte et mature, existe et même dans les œuvres que l'on se plait à classer dans la BCF, quelques auteurs réussissent à tirer leur épingle du jeu et à convaincre les lecteurs les plus critiques ; tout honteux d'avouer parfois qu'ils ont adoré le cycle de L'assassin royal de Robin Hobb ou La Belgariade de David Eddings. Il est alors d'autant plus triste de constater qu'au lieu d'émanciper le lecteur, la fantasy contribue parfois à l'enfermer dans son immaturité lorsqu'elle est écrite au kilomètre, sans talent et sans ambition. Ce n'est heureusement pas la cas du Trône de fer de George R.R. Martin, œuvre imposante découpée en plus d'une dizaine de volumes et aujourd'hui toujours inachevée. Profitons par conséquent de la réédition chez J'ai lu des deux premiers volumes en version intégrale (comprendre, une édition qui respecte le découpage original de l'édition anglo-saxonne) pour évoquer ce véritable phénomène dans le domaine de la grosse fantasy qui tache.

La geste de l'écrivain américain ne partait pourtant pas avec les meilleurs atouts. Morcelée à outrance dans son édition française pour des raison essentiellement commerciales, massacrée (et cela n'engage que moi) à la traduction, et finalement horriblement onéreuse sur la longueur, pour qui voudrait se procurer l'édition grand format, Le trône de fer (A song of ice and fire en version originale) est une saga en apparence boursoufflée et inutilement longue. Sauf que l'ensemble fonctionne étonnamment bien et prend justement de l'ampleur au fil des pages. N'y cherchez pas à tout prix l'originalité, Martin est finalement davantage l'héritier d'un Druon (Les rois maudits) que d'un Tolkien ; il y a bien des rois, des princesses, des chevaliers, des épées et quelques batailles épiques, mais la magie, si elle existe en théorie, est d'une discrétion absolue et de bêtes fabuleuses on n'y croise guère que trois dragons faméliques et des loups géants.
Résumer la trame du Trône de fer, c'est un peu comme essayer d'y voir clair dans les intrigues de palais de l'empire romain après la disparition de la dynastie des Sevères ; un joyeux bordel pour qui aime l'ordre et la transparence. Cette impression est essentiellement liée à la multitude des personnages dont l'auteur alterne les points de vue au fil des chapitres ; cette technique garantit une certaine variété, et accessoirement entretient un suspense efficace (quoiqu'un peu artificiel), mais laisse certains personnages orphelins pendant parfois plusieurs centaines de pages. Quoiqu'il en soit, le lecteur est invité à suivre l'interminable guerre de succession qui secoue le royaume des sept couronnes à l'issue du décès plus ou moins accidentel de Robert Barathéon, son tonitruant roi, adepte de parties de chasse, de repas pantagruéliques et de jeunes filles peu farouches. Dans sa fougueuse jeunesse, Robert s'était emparé du pouvoir. Avec l'aide de son ami Ned Stark, puissant seigneur du Nord, il avait rallié progressivement les sept autres grandes maisons à sa cause, puis avait défait la dynastie des Targaryen, autrefois maîtres des dragons, pour enfin s'asseoir sur le trône de fer. Piètre roi, mais conscient de ses manquements, il avait demandé l'aide de Ned Stark, qui avait accepté de diriger les affaires courantes. A sa mort, Robert laisse trois enfants dont la légitimité est contestée. La reine, Cerceï Lannister, s'empresse d'installer son fils aîné sur le trône de fer, mais les Stark, les Barathéons et les Tully refusent de se soumettre et entrent en conflit. Les grandes maisons se déchirent et mettent le royaume à feu et à sang, alors même qu'à la frontière du Nord, les hordes, venues des steppes glacées et poussées par l'arrivée du long hiver, menacent de déferler sur les sept couronnes.

Très inspiré par l'histoire de l'Europe féodale, George R.R. Martin développe une intrigue solidement construite en s'appuyant sur une narration sans faille, bien qu'émaillée ici et là de temps mort. Certes, l'auteur tire parfois à la ligne et l'action prend démesurément son temps, mais dans l'ensemble, Le trône de fer est une série qui procure un grand plaisir de lecture et provoque une addiction profonde. L'auteur prend un soin particulier à développer des personnages d'un rare profondeur, jamais caricaturaux et indiscutablement contrastés. Le bien, le mal, sont des notions partagées et transversales, préservant ainsi les personnages de tout manichéisme. Martin brouille ainsi régulièrement les pistes, explore des voies ambiguës et malmène régulièrement le lecteur, qui croyait se laisser bercer par un rythme faussement lénifiant. Solidement construit sur le plan narratif, Le trône de fer est sur le plan purement littéraire largement moins convaincant. Martin, voulant sans doute imiter un langage en phase avec son univers (le vieux françois, c'est quand même plus classe pour un univers médiéval), ne réussit pas totalement à remporter l'adhésion, les gens du peuples parlent effectivement comme des pèquenauds alors que les gens de la haute empruntent un style nettement plus ampoulé, mais dans l'ensemble l'effet tombe à plat et demeure très artificiel. D'autant plus que ce langage, malgré les efforts du traducteur, passent assez mal la barrière de la traduction vers le français moderne.

Pas forcément d'une grande originalité, mais non dépourvu d'atouts, Le trône de fer est indiscutablement une réussite de la littérature de divertissement. N'y cherchez pas autre chose, l'oeuvre reste l'un des fers de lance de la Big Commercial Fantasy ; mais ce qu'il sait faire George R.R. Martin le fait bien. C'est sans doute la raison qui explique son succès. Une intrigue solide, des personnages forts, un peu d'action sur fond de guerre de succession, le tout emballé dans un paquet plutôt attrayant (des princesses, des chevaliers, des trahisons, des batailles épiques...), il n'en fallait pas beaucoup plus pour faire de cette saga l'un des plus grands succès de librairie de ces dix dernières années. Une réussite pas forcément volée, mais que l'on a peine toutefois à justifier sur le plan purement littéraire. Mais on s'en fiche un peu après tout, la fantasy est aussi faite pour divertir et pour ramener le lecteur en enfance, sans forcément pour autant l'infantiliser.

2 commentaires:

Christopher a dit…

"Solidement construit sur le plan narratif, Le trône de fer est sur le plan purement littéraire largement moins convaincant. Martin, voulant sans doute imiter un langage en phase avec son univers (le vieux françois, c'est quand même plus classe pour un univers médiéval), ne réussit pas totalement à remporter l'adhésion, les gens du peuples parlent effectivement comme des pèquenauds alors que les gens de la haute empruntent un style nettement plus ampoulé, mais dans l'ensemble l'effet tombe à plat et demeure très artificiel. D'autant plus que ce langage, malgré les efforts du traducteur, passent assez mal la barrière de la traduction vers le français moderne."

En réalité c'est l'inverse. En vo, le style de l'auteur est plus moderne. C'est le traducteur qui a tenté maladroitement de donner un ton vieux françois.

Manu a dit…

Merci pour ces précisions, qui finissent de me convaincre que le traducteur n'est vraiment pas à la hauteur.