Un matin de février 2012, un bus scolaire transportant les élèves de l’école maternelle d’Anata, une petite ville palestinienne située en Cisjordanie, à proximité de Jérusalem Est, est renversé par un semi-remorque chargé de matériaux de construction. Le chauffeur avait dû emprunter la route de Jaba, la seule autorisée pour les Palestiniens dans ce secteur, mais réputée dangereuse. A la suite du choc, d’une violence extrême, le vieux bus prend feu et, faute de secours arrivés à temps, six enfants et une enseignante trouvent la mort dans ce terrible accident, sans compter les nombreux blessés. Ce matin là, le petit Milad, âgé de cinq ans, se faisait une joie de partir en excursion de l’autre côté du mur qui entoure Anata comme une prison, avec son petit sac à dos contenant son casse-croûte et quelques friandises, il avait dit au-revoir avec une certaine désinvolture à son papa Abed et à sa maman Haïfa, déjà la tête tournée vers d’enthousiasmantes perspectives. Ses parents ne le reverront jamais vivant, ils ne récupéreront son petit corps carbonisé que deux jours plus tard, après des heures angoissantes d’incertitude et de multiples démarches épuisantes faute d’information fiable, mais aussi en raison des nombreuses entraves administratives et sécuritaires dont les Palestiniens sont victimes.
A partir de cet incident dramatique, Nathan Thrall mène une enquête minutieuse et extrêmement bien documentée concernant les raisons qui ont conduit à cette tragédie. Au fil de son récit, la perspective s’élargit et c’est tout un système profondément injuste et inégalitaire qui est mis à nu et analysé en profondeur. N’ayons pas peur des mots, la politique sécuritaire mise en place par les autorités israéliennes à la suite de l’annexion des territoires occupés de Cisjordanie en 1967, s’apparente à une forme ségragation. A la suite des accords d’Oslo, en 1993, la Cisjordanie a été divisée en trois zones. La zone A représente 18% du territoire (essentiellement urbain et densément peuplé) et l’Autorité palestinienne y exerce ses compétences de manière autonome. La zone B représente 22% du territoire et l’Autorité palestinienne n’y exerce qu’un contrôle administratif, la sécurité étant partagée avec les forces de sécurité israéliennes. La zone C, environ 60% des anciens territoires de la Cisjordanie, est sous contrôle total d’Israël et regroupe l’essentiel des terres agricoles et des ressources naturelles, coupant ainsi les Palestiniens de leurs principaux moyens de subsistance et de leurs racines ancestrales. Les principaux centres urbains palestiniens sont entourés d’une enceinte de béton (ou de grilles) haute de plusieurs mètres, ponctuée de nombreux miradors et de checkpoints régulant l’accès des Palestiniens aux différentes zones. Des routes, interdites aux Palestiniens, traversent les territoires occupés pour relier les différentes colonies israéliennes situées dans la zone C et assurer ainsi une forme de continuité entre la patrie mère et ses colonies satellites, illégales sur le plan du droit international, mais largement encouragées par les autorités.
Le livre de Nathan Thrall n’est pas une mise en accusation, mais une analyse sur le long terme. Pour comprendre, il faut remonter aux origines du conflit, aux conditions de la mise en place de l’Etat d’Israël et aux conséquences pour les populations palestiniennes contraintes à l’exil à la suite de la première guerre israélo-arabe (1948). S’ensuit non seulement la nakba (la grande catastrophe), c’est à dire l’exil de centaines de milliers de Palestiniens vers les pays arabes limitrophes (Liban, Syrie, Jordanie), contribuant à déstabiliser encore davantage la région, mais également un second conflit militaire entre Israël et les pays arabes (guerre de 1967) et deux intifadas. Soit, plus de soixante-dix ans de conflit plus ou moins larvé et deux populations profondément traumatisées et incapables de se réconcilier. Mais Nathan Thrall s’intéresse moins à la dimension politique des événements, qu’à ses conséquences sur le quotidien et sur la vie des Palestiniens, voire même sur l’intime, car les conditions d’occupation de la Cisjordanie sont inévitablement la source de profondes injustices. Morcelés administrativement, archipelisés entre différentes entités régies par les règles différentes, grignotés par l’implantation de colonies illégales, mais soutenues par les autorités israéliennes, les territoires occupés vivent un enfer au quotidien. Nathan Thrall n’évoque que très à la marge les droits bafoués des Palestiniens, les brimades, violences, menaces, et autres exactions dont ils font l’objet de la part des colons ou des militaires de Tsahal, souvent en toute impunité ; l’auteur préfère accentuer sa démonstration sur des lignes de fractures plus profondes et qui mettent davantage encore en péril la société palestinienne, comme le très difficile accès au logement ou à l’emploi du fait du cloisonnement des zones, le manque d’écoles, de structures éducatives et de manière globale d’infrastructures. Ce qui pour nous est une évidence, à savoir la liberté de se déplacer dans une continuité territoriale n’existe pas dans les territoires occupés. Les structures familiales sont atomisées et au sein même de certaines familles, les droits ne sont pas les mêmes.
C’est l’ampleur de cette culture de la ségrégation que Nathan Thrall dévoile, qui, au-delà des frictions de la vie quotidienne qu’elle engendre, révèle un mal très profondément enraciné où l’altérité n’a plus de place où chaque incident peut se transformer en tragédie. Comme l’écrit l’auteur, si des ados palestiniens avaient envoyé des pierres sur une voiture israélienne, l’armée serait intervenue dans les minutes qui suivaient, alors pour quelles raison, alors même qu’une épaisse fumée s’élevait au dessus de l’accident, que de nombreux appels sollicitaient une aide d’urgence, la caserne des pompiers la plus proche (mais située en zone israélienne) ou l’armée, qui elle aussi aurait pu être sur place en rapidement, n’ont pas été capables d’intervenir ? Pour quelles raisons les checkpoints n’ont pas été ouverts pour laisser passer les ambulances ? Pour quelles raison rien n’a été correctement coordonné pour limiter l’ampleur du désastre ? A ces questions, Nathan Thrall ne propose aucune réponse simpliste, mais sa démonstration n’en demeure pas moins implacable.
