lundi 2 février 2026

Last night, de James Salter

 

Il y a de cela quelques années, en écoutant France Inter, j’entends Eva Bester (mais ma mémoire peut me jouer des tours) mentionner Un bonheur parfait, roman d’un écrivain que je ne connaissais pas jusqu’à présent, James Salter. Le propos est assez court, mais suffisamment intriguant pour piquer ma curiosité. Ni une ni deux, je me procure l’ouvrage. Las, il faut croire que ma rencontre avec l’écrivain américain eut lieu trop tôt, ou bien n’étais-je pas dans le bon état d’esprit, le bon “mood” comme disent les gens branchés, car après quelques chapitres, je repose l’ouvrage en me disant que je le lirai plus tard. Jusqu’à ce que, miracle de la sérendipité, en faisant récemment quelques recherches sur Raymond Carver, je tombe à nouveau sur James Salter. Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, c’est ce que je me propose de vous faire découvrir à travers cette chronique. 


Mais pour que vous compreniez ce revirement de situation, posons préalablement quelques jalons. Premièrement, j’adore Raymond Carver, dont je possède à peu de choses près l’intégralité des oeuvres. Deuxièmement, j’adore les nouvellistes américains. Non pas parce que je les considère meilleurs que les autres, mais tout simplement parce qu’aux Etats-Unis, jusqu’à une époque récente, la nouvelle était encore une forme littéraire majeure, qui avait une place dans le paysage éditorial. C’est bien simple, cherchez un équivalent français du New Yorker, moi, personnellement, je n’ai jamais trouvé. Il n’y a guère que le secteur de la science-fiction qui lui ait accordé une place de choix en France. Certains souriront à cette évocation, mais aux Etats-Unis, même le magazine Playboy accordait une place importante à cette forme de littérature, en publiant des nouvelles de très bon niveau  dans ses pages (Margarett Atwood, Vladimir Nabokov, Gabriel Garcia Marquez ou bien encore James Baldwin). Il ne m’appartient pas d’analyser les raisons de cette différence culturelle majeure, je n’en ai ni les compétences ni les moyens, mais le constat est bien là : en France les écrivains écrivent peu de nouvelles et les éditeurs ne montrent guère d’enthousiasme à en publier. J’ai croisé quantité d’élèves au cours de ma carrière, tenaillés par l’envie d’écrire…. et qui débutaient invariablement par un roman (hop, direct, je commence par la face nord de l’Everest). Dans mon entourage, on me propose régulièrement des romans, mais jamais de recueils de nouvelles. Désespérant, un peu comme l’état de la poésie dans notre beau pays où le roman semble être la forme ultime et exclusive de littérature. Peut-être suis-je victime de mon propre parcours de lecteur, qui agit comme un prisme déformant, mais honnêtement, à mon âge, je pense avoir une bonne vision d’ensemble du paysage littéraire actuel.  


Donc, j’aime la nouvelle et j’en lis très régulièrement, même si cela ne se retrouve pas forcément dans la ligne éditoriale de ce blog, tout simplement parce que faire la chronique d’un recueil de nouvelles demande davantage de travail pour ne pas tomber dans le piège du simple catalogue. Bref, en manque de textes courts de qualité, je me tourne à nouveau vers Raymond Carver, en quête d’un recueil que j’aurais éventuellement manqué (peu probable) et, miracle du numérique, je finis par tomber à nouveau sur James Salter. Enfin, ce miracle je le dois à nouveau au service public de Radio France et à Olivier Cohen, éditeur de Raymond Carver et de James Salter, qui me mettent sur la piste de  Last night


Ce recueil regroupe l’ensemble des nouvelles écrites et publiées par l’auteur américain tout au long de sa carrière (vous pourrez donc faire l’impasse sur ses deux recueils précédents Bangkok et American Express, d’autant plus que Last night contient en sus quatre textes inédits), soit 22 récits, ce qui laisse deviner un auteur peu prolifique dont la plume est rare et donc d’autant plus précieuse. On voyage beaucoup dans ce recueil, de l’Espagne à l’Italie, en passant par Paris et les Etats-Unis évidemment, mais les lieux ont ici moins d’importance que les thèmes parfaitement universels qui sont évoqués. La mélancolie y est omniprésente, tout comme la solitude et cette incapacité qui empêche les hommes de se comprendre. On y parle de trahison, d’adultère, d’usure du couple et on y croise des personnages hantés par leurs souvenirs au point de les préférer à la réalité et des fulgurances qui ne peuvent appartenir qu’à un auteur de génie. 


Il existe évidemment quelques similitudes entre l’écriture de Raymond Carver et celle de James Salter, mais elles sont finalement moins évidentes qu’on pourrait le croire au premier abord. Certes, les deux écrivains sont évidemment de grands nouvellistes, c’est incontestable, et leur style ciselé va droit à l’essentiel. C’est probablement cette forme d’ascétisme stylistique qui les rapproche, ainsi qu’un art consommé du croquis, chacun brillant par cette capacité à décrire avec une rare efficacité un personnage en quelques lignes, mais la prose de Salter est cependant moins brute, un brin plus élégante et, surtout, beaucoup plus sensuelle. L’ancrage dans le réel et l’exploration des relations humaines, du couple en particulier, sont également un trait commun, mais à la différence de Carver, qui s’intéressait essentiellement aux petites gens, les personnages de Salter évoluent dans un univers plus cossu, plus policé, plus élégant…. mais tout aussi cruel et impitoyable. Enfin, les deux écrivains américains font preuve d’une grande maîtrise de l’ellipse, des silences et du non-dit dans leurs récits, ainsi que d’une rare capacité à tenir à distance le pathos pour mieux observer la profondeur et la complexité de leurs personnages. Il n’en demeure pas moins que leur sens de la narration peut avoir quelque chose de déstabilisant par leur capacité à faire entrer le lecteur dans un récit non pas par le début, mais par le milieu (entre nous, c’est sans doute là la marque des plus grands nouvellistes, qui ont parfaitement compris qu’une nouvelle n’est pas un roman en réduction, mais un genre à part entière). Propulsé au cœur d’une scène, sans repère, le lecteur doit prendre ses marques sans aide et sans béquille, reconstituer les enjeux et tout ce qui n’est pas explicitement raconté. C’est sans doute ce qui rend cette littérature si exigeante et décourage certains lecteurs, ceux qui préfèrent davantage être guidés et pris par la main. Mais plus important, il y a chez Salter et chez Carver cette capacité à générer du sens. Une fois le recueil terminé, il reste cette impression tenace qu’on a lu quelque chose d’essentiel doté d’une profondeur de champ rarement égalée. 


« On croit connaître quelqu'un, parce qu'on dîne avec lui ou qu'on joue aux cartes, mais en réalité, on ne le connaît pas. C'est toujours une surprise. On ne sait rien. »