Publié en 1977, L’envers du temps (à ne pas confondre avec le roman éponyme de John Brunner) est plus ou moins la suite de La montagne en sucre, mais il peut se lire indépendamment. Wallace Stegner est alors au sommet de son art, mais aussi beaucoup plus âgé et cela se ressent évidemment dans le traitement thématique du roman aussi bien que sous sa plume. On y suit les pérégrinations de Bruce Mason, un brillant ambassadeur sur le point de prendre sa retraite, qui retourne sur les lieux de son enfance, à Salt Lake City, à la suite du décès du dernier membre de sa famille. Vieux, seul et quelque peu déstabilisé par ses retrouvailles avec un passé qu’il avait largement occulté, Mason est constamment assailli par ses souvenirs. Des ombres hantent cette ville. Une rue, un immeuble, une fragrance… tout lui rappelle son enfance difficile avec un père peu aimant et taciturne et une mère attentionnée mais soumise à son mari. Le roman ne cesse de naviguer entre le présent et le passé, dans une dialectique fascinante qui éclaire à chaque page un peu plus le personnage complexe de Mason. Rétrospectivement, au rythme d’une succession d’instantanés, c’est à la construction même de sa personnalité que l’on assiste, à la révélation des lignes de fracture qui constituent le personnage qu’il s’est construit à travers ses errances amoureuses et ses difficultés familiales. Brillant, combatif, complexe, Mason semble à l’occasion de ce retour aux sources, totalement dépassé par cette explosion de souvenirs, comme si la chape de plomb s’était brusquement soulevée pour déverser son flot de mélancolie. Alors peu à peu, Mason renoue avec son passé traumatique, se console et se pardonne, puis referme définitivement cette page de sa vie, qu’il avait tant bien que mal tenté d’occulter.
Maîtrisé de bout en bout, L’envers du temps impressionne par la maîtrise insolente de sa construction narrative et sa gestion impeccable de l'ellipse (ceux qui ont lu La montagne en sucre seront évidemment avantagés sur ce point… ou pas, si vous voulez préserver une certaine part de mystère à cette chronique familiale vous pouvez même tenter de lire L’envers du temps en premier). Un exercice loin d’être évident lorsqu’on navigue ainsi entre le présent et le passé. L’ensemble est porté par un style élégant et souvent poétique, infusant une douce mélancolie teintée parfois d’une pointe d’amertume. Alors oui, certains y trouveront quelques longueurs, reprocheront à Stegner ses transitions parfois très subtiles entre les différentes époques, qui nécessitent de porter un certaine attention à sa lecture, mais n’est-ce pas donc là le prix d’une certaine exigence littéraire.
