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samedi 30 août 2014

Sociologie ou enthnologie ? Dans la peau d'un chef de gang, de Sudhir Venkathesh

Depuis le temps que je le recommande à mes élèves, je me suis dis que je devais le lire, ce pavé. Me voici donc embarquée avec un étudiant en sociologie dans un quartier pauvre de Chicago, à vouloir poser des questions ineptes à des locataires fantômes. Ça aurait pu très vite se conclure, car les gars du gang local ne voient pas d'un bon œil ce fouineur ingénu qui est trop candide pour être honnête... Heureusement, le chef de ce gang se pique de curiosité pour ce type descendu de son université et décide de l'embarquer avec lui pour lui faire découvrir son travail quotidien et lui donner quelques leçons sur la méthodologie de l'enquête sociologique en milieu hostile...
La traduction du titre est trompeur, le titre anglais était plus correct (Gang leader for au day), car jamais, sauf une journée où il a très très vite compris ses limites dans l'exercice, Sudhir Venkatesh n'a été chef de gang. Mais il a accompagné pendant plusieurs années J.T., le chef des Blancks Kings de Lake Park, et en a tiré la matière de ses travaux de sociologue aujourd’hui reconnu internationalement.

Ce récit à la première personne conjugue donc l'histoire de l'étude sociologique de terrain qui a conduit l'auteur à sa thèse de doctorat, mais aussi son mûrissement personnel durant toutes ces années au contact le plus proche des pauvres et des gangsters de ce quartier de Chicago aujourd'hui radicalement transformé. C'est aussi le portrait de J.T. et de quelques habitants de cette cité, où il n'y a pas les anges d'un côté et les démons de l'autre, mais une misère crasse où tout le monde s'en sort plus ou moins bien avec les magouilles et les arrangements, où la seule morale qui tient est celle de surnager dans cette gabegie.
Mais revenons au commencement. Sudhir, étudiant d'origine indienne de la classe moyenne, décide de s'intéresser aux Noirs pauvres de Chicago. Après avoir tenté de les rencontrer avec le succès qu'on sait, Sudhir passe une très, très mauvaise nuit en compagnie de jeunes types nerveux qui détaillent devant lui les sévices qui attendent les latinos qui osent s'aventurer sur leur territoire, son teint légèrement basané ayant entraîné une méprise dangereuse sur son ethnie, et par là même sur ses intentions...
A l'aube enfin, J.T. le sort du pétrin, et commence entre eux une relation qu'il est difficile de qualifier, un mélange de respect amical et d'intérêt des deux côtés, mais qui permet à notre jeune étudiant de circuler tranquillement dans le quartier, et d'écouter les gens qui s'habituent à sa présence plutôt que leur asséner des questionnaires décalés par rapport à leur quotidien. Au fil de ces rencontres, le quartier se dévoile, non sans heurts, sans coups fourrés, sans échecs, sans maladresses parfois dramatiques. Évoluer au cœur des gangs, même protégé, ne vous écarte pas de tous les dangers, parfois physiques, mais surtout moraux. Non que notre jeune sociologue se sente fasciné par J.T. et son mode de vie, ou attiré par le trafic de drogue et ses revenus substantiels. Mais comment faire quand on est témoin d'une agression ou de la planification d'un meurtre ? Comment rester un observateur neutre quand on doit ce statut au chef du gang du quartier étudié ?
Ces questions, Sudhir Venkatesh se les pose, parfois trop tard, quand il est déjà pris dans un engrenage bien délicat, mais heureusement pour lui bien épaulé à l'université de Chicago, et continuant sa vie à l'extérieur, il échappe au pire, et reste spectateur.
Sachant être léger, mettant sa naïveté en avant pour mieux expliquer ses interrogations et nous les faire partager, Sudhir a donné ici un récit haut en couleurs de son observation et de son questionnement, qui rejoint celui de certains ethnologues. J'y ai retrouvé parfois la verve des livres de Nigel Barley, qui relatait les dessous de l'anthropologie, mais avec une gravité qui tient à la misère grave et dure qui l'entoure durant toute son étude.
Aujourd'hui, Sudhir Venkatesh est devenu un spécialiste de l'économie souterraine dans les quartiers pauvres, en Amérique comme en Europe.

2 commentaires:

Manu a dit…

Très intéressant, comme nombre de bouquins figurant au catalogue de Globe, j'ai acheté quelques bouquins chez eux pour le collège et j'avoue que j'aime bien leur politique éditoriale, même si honnêtement c'est plus adapté à des lycéens. J'ai en stock Rocket Boys (peut-être le plus accessible pour des collégiens) et IWoz (l'autobio de Steve Wozniak, sans doute moins partiale que les éloges dithyrambiques dressés à la gloire de Steve Jobs). J'ai également fait l'acquisition à titre personnel cette fois du bouquin de Steven Levy, L'éthique des hackers, et en matière d'histoire de l'informatique et d'Internet c'est juste incontournable.

V. Mottu a dit…

Oui, je me suis promise d'acheter un jour l'éthique des hackers , qui me paraissait prometteur, mais plus pour moi que pour mes collégiens. Les aventures de Sudhir Venkathesh, je ne les propose qu'aux troisièmes, car parmi eux j'ai quelques élèves dégourdis heureux de trouver des choses consistantes à lire...