samedi 20 novembre 2010

Born to kill : Les deux morts de John Speidel, de Joe Haldeman

On savait que Joe Haldeman avait été fortement imprégné par son expérience du Vietnam, et qu’elle hantait encore et toujours son oeuvre, mais on pensait que l’écrivain américain avait tout dit et que l’apogée de sa carrière était désormais derrière lui. Il est vrai que La guerre éternelle est souvent présenté comme son chef d’oeuvre, alors quand on a atteint le sommet il est bien difficile de faire autre chose que redescendre. Eh bien nous avions tout faux, car son chef d’oeuvre Haldeman ne l’a pas écrit en 1974, mais en 1995 et le roman s’intitule 1968 (traduit par Les deux morts de John Speidel en français). Mauvaise nouvelle pour les geeks ce n’est pas de la SF, heureusement pour les lecteurs c’est de la vraie bonne littérature.

Agé tout juste de 19 ans, John Speidel, surnommé Spider, a l’immense privilège d’avoir été tiré au sort pour partir crapahuter dans la jungle vietnamienne. Il quitte donc Bethesda, dans la banlieue de Washington, laisse derrière lui ses parents et sa petite amie Beverly et troque sa collection de bouquins de SF pour une paire de rangers et un M16 constamment enrayé. D’abord affecté à des tâches peu reluisantes mais planquées, comme la récupération des cadavres ou la vidange des latrines, Spider est ensuite envoyé sur le front dans une unité de sapeurs. N’allez pas croire que son quotidien soit beaucoup plus excitant car l’ennemi se montre peu, se contentant la plupart du temps d’embuscades et d’attaques éclairs, pas forcément très meurtrières, mais souvent démoralisantes pour des soldats qui ont rarement l’occasion de riposter franchement. La peur est bel et bien la compagne indéfectible de l’ennui et les marches épuisantes à travers une forêt luxuriante et menaçante succèdent à d’interminables journées où l’occupation principale consiste à astiquer son M16 en sifflant des canettes de bière tiède. Alors pour tromper l’ennui, Spider écrit à sa famille et à Beverly. Au cours d’une mission de reconnaissance, sa compagnie tombe dans une embuscade dont il est le seul à réchapper. Coup de chance ou acte de miséricorde, il est épargné par le soldat vietcong chargé d’achever les blessés. Choqué, déclaré à tort schizophrène et homosexuel par les médecins militaires, il est rapidement rapatrié aux Etats-Unis et interné dans un hôpital psychiatrique près de Washington. Commence alors pour Spider un long parcours du combattant pour retrouver sa liberté et sa dignité, dans un pays qui en l’espace de quelques mois lui est devenu presque étranger ; car à la fureur des combats fait place la fureur du monde moderne, impitoyable envers ces jeunes gens qui, par devoir, obligation ou conviction, ont donné leur sang.

Très peu centré sur les combats, Les deux morts de John Speidel est finalement un récit intimiste architecturé autour du quotidien de Spider, dont la candeur fait toute la force du roman, car on oublie bien trop souvent que le combattant de base sort la plupart du temps tout juste de l’adolescence (ce qui n’a fait que se vérifier quarante ans plus tard en Irak). La première partie, celle qui se déroule au Vietnam n’est pas forcément la plus édifiante, si ce n’est qu’elle brise par son réalisme quasi documentaire, la dimension esthétique et hypnotique de la guerre, que l’on retrouve trop souvent au cinéma ; on est à des années lumières d’un Platoon ou d’un Apocalypse Now. Le quotidien de l’armée est finalement assez fidèlement résumé : beaucoup d’ennui, peu d’action, de la fatigue, de la bouffe un peu terne et surtout une incompréhension totale concernant les objectifs et la stratégie du haut commandement.

La seconde partie du roman, qui raconte la difficile réadaptation de Spider à la vie civile est, dans un sens, plus violente que l’évocation des combats. La figure du combattant de retour du front n’est pas forcément inédite, elle avait été plus ou moins subtilement interprétée par Sylvester Stallone dans Rambo (le film est l’adaptation d’un roman de David Morell), mais elle a cette fois l’avantage d’être dépouillée de tout artifice spectaculaire. Alors qu’il échappait au sein de son unité au carcan moral et ultra policé de la société américaine des années soixante, Spider doit réintégrer la vie civile et ses obligations sociales, familiales ou professionnelles ; une succession de règles, qui apparaissent bien terre à terre, étriquées et stupides pour un soldat qui a vu ses compagnons mourir sous les balles des mitrailleuses lourdes, tantôt décapités ou démembrés par un obus, émasculés par une balle perdue ou achevés à la baïonnette par un soldat vietcong. Difficile de reprendre un emploi lorsque le moindre claquement de porte vous incite à plonger à terre pour éviter les balles ennemies, difficile de réintégrer une chambre d’adolescent quand vous avez pris l’habitude de dormir contre votre fusil d’assaut au milieu des bruits de la jungle nocturne, comment ne pas trouver absurde des lois qui interdisent à un jeune homme de 19 ans d’acheter un pack de bière au supermarché du coin alors même que l’armée fournissait régulièrement à ses soldats quelques bières pour améliorer l’ordinaire. Mais ce qui apparaît le plus dur pour le Spider revenu dans sa patrie, c’est la solitude qu’il doit affronter désormais. Ses parents le fuient, sa petite amie l’a quitté, ses amis l’ont abandonné. Au mieux il suscite la pitié, au pire il provoque l’ire de pacifistes allumés à la marijuana et aux amphets, quand il ne se fait pas carrément tabasser. En l’espace de quelques mois le pays a considérablement changé, Martin Luther King a été assassiné, le mouvement hippie agonise lentement et les GI ne sont plus les enfants chéris de l’Amérique ; ils cristallisent au contraire les frustrations d’un pays qui sent arriver la défaite et qui ne croit plus au bien fondé de cette guerre.

Roman initiatique, roman de guerre, roman de société, témoignage d’une époque, Les deux morts de John Speidel est tout cela à la fois et plus encore. Haldeman nous livre un roman total, qui bouleverse par sa crudité, son réalisme subtil et sa distance critique.

mardi 26 octobre 2010

L'espion qui venait des îles : Dr Frigo, de Eric Ambler

Pas forcément très populaire auprès du grand public, Eric Ambler est pourtant considéré par ses pairs comme l’un des maîtres du roman d’espionnage. Ses livres auraient, dit-on, inspiré John Le Carré en personne et Hitchcock aurait fait appel à ses services à maintes reprises. D’ailleurs, sans le savoir, vous connaissez très probablement Eric Ambler, car il fut co-scénariste (mais non crédité au générique) des Révoltés du Bounty de 1962. On a vu pire comme CV. Curieusement, l’un des derniers romans du maître, Dr Frigo, n’avait jamais été publié en France. 36 ans après la parution originale du roman, les éditions Rivages/noir réparent cette terrible injustice

Médecin apprécié d’un petit hôpital insulaire, Ernesto Castillo, alias Dr Frigo, coule des jours paisibles sur sa petite île des Caraïbes ; jusqu’au jour où il est convoqué par la DST. Que peut bien vouloir le contre-espionnage français à un petit médecin de son calibre ? C’est que le Dr Castillo n’est pas exactement le premier venu. En dépit de ses efforts pour se démarquer du passé, Ernesto Castillo ne peut effacer le fait qu’il est le fils d’un ancien président assassiné par la junte militaire, quelque part dans un obscur pays d’Amérique latine. Affaiblie, la dictature militaire est sur le point de s’écrouler et les anciens lieutenants de son père ont senti le vent tourner. Avec l’aide du gouvernement français (et donc de la DST), ils tentent plus ou moins adroitement de se rapprocher de Castillo, afin de s’arroger une partie de la popularité dont il bénéficie dans son pays en tant que fils de martyre. Sauf que le sujet de leur convoitise n’est pas vraiment intéressé par la lutte politique. En fait, le Dr Frigo aurait préféré qu’on le laisse exercer la médecine en toute tranquillité sur son île paradisiaque. Hélas pour lui, son pays d’origine aiguise d’autant plus les convoitises, qu’on y a découvert d’importants gisements de pétrole. Tous les éléments sont donc réunis pour transformer cette affaire en une véritable pétaudière où intérêts politiques, économiques et personnels se confondent de manière douteuse et nauséabonde. Les événements vont prouver au Dr Castillo qu’il est difficile d’échapper à son passé, même lorsqu’on fuit son héritage paternel depuis près de deux décennies.

Je m’en voudrais de paraître trop catégorique, surtout après n’avoir lu qu’un seul de ses romans, mais avec Dr Frigo, Eric Ambler prouve que sa réputation de maître du roman d’espionnage est loin d’être usurpée. Sans avoir l’air d’y toucher, ce livre lève un coin de voile sur cette petite cuisine malodorante, ces tractations douteuses qui se jouent à l’échelle des états et dont quelques personnages hauts en couleur, barbouzes, hauts fonctionnaires tatillons ou politiciens cyniques, se sont fait une spécialité (certains y ont même gagné un prix Nobel de la paix). A mille lieues des romans à la Ian Flemming, Dr Frigo, s’inscrit dans la veine réaliste du roman d’espionnage, sans gadget, sans course-poursuite, sans explosion ni coup de feu... bref, sans esbroufe. Ce côté quasiment documentaire et clinique fait la grande force d’un récit, qui, sur le plan purement stylistique, ne surprend guère, mais reste fluide et agréable à lire. La seconde bonne idée d’Eric Ambler, c’est d’avoir imaginé des personnages de fiction d’une très grande justesse. A cet égard, Castillo est l’un des plus parfaits exemples d’anti-héros de la littérature moderne, à la fois sobre, juste et tout simplement dépassé par les événements. Un cas suffisamment rare pour être souligné, dans un genre où les protagonistes principaux sont souvent plus proches d’un Jason Bourne (La mémoire dans la peau, de Robert Ludlum) que d’un Joseph Turner (Les six jours du Condor, de James Grady ; un auteur sur lequel il faudra que je revienne plus longuement).

samedi 9 octobre 2010

Polar pop corn : Savemore, de Sean Doolittle


Loin de se scléroser en ne se concentrant que sur les auteurs phares de son prestigieux catalogue, la collection dirigée par François Guerif est perpétuellement à la recherche de nouveaux talents. Le petit dernier s’appelle Sean Doolittle et son second roman, Savemore, fait la preuve que, malgré une recette largement éprouvée, ce n’est pas uniquement dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes.

Rétrogradé après avoir frappé l’officier avec lequel vit désormais son ex-femme, Mathew Worth exerce ses fonctions d’agent de police dans un petit supermarché de banlieue. Une mesure disciplinaire qui pourrait être mal vécue par n’importe quel policier, mais que Mathew prend avec une certaine philosophie. Et le jeune homme se fait un devoir d’assurer ses missions avec le plus grand sérieux. Il dissuade les voleurs potentiels, rend service à la ménagère en empaquetant les achats et, accessoirement, prend un certain plaisir à observer le travail de la jolie Gwen, caissière de son état. Pas exactement heureuse en ménage, Gwen travaille surtout pour payer ses études d’infirmière et entre deux clients, il lui arrive souvent de sortir un livre de cours pour réviser. De temps à autre, Mathew assiste aux passes d’arme qui l’opposent à son petit ami, une brute à l’esprit étroit, amateur de grosses cylindrées. Un soir, voyant la situation s’envenimer, il juge bon d’intervenir, déclenchant une réaction de jalousie totalement disproportionnée de la part de l’apollon bodybuildé. Prise à partie et battue de retour à la maison, Gwen tue la Bête en situation de légitime défense. C’est à partir de là que les choses de gâtent. Au lieu de prévenir ses collègues et de mettre en branle les procédures réglementaires, Mathew décide de maquiller la scène de crime. Il embarque le corps dans le véhicule surpuissant du défunt propriétaire, nettoie de fond en comble l’appartement et prend la déposition de Gwen en modifiant quelques éléments clés pour faire croire que le petit ami s’est enfui après avoir simplement battu sa compagne. Sauf que le petit ami en question appartenait à la pègre et que sa voiture contenait plusieurs centaines de milliers de dollars soigneusement dissimulés.

Les intrigues policières les plus réussies ne sont pas forcément les plus complexes, c’est ce que semble avoir parfaitement intégré Sean Doolittle, qui a plutôt pris le parti de soigner sa narration et ses personnages. Il en résulte un roman d’une fluidité exemplaire, rondement mené et remarquablement prenant. Mais si Savemore fonctionne aussi bien, c’est essentiellement grâce à Mathew Worth, ce faux loser qui entretient avec une facilité déconcertante l’illusion à propos de son personnage. Rétrogradé, rabaissé voire carrément humilié, Mathew est en réalité un petit malin qui réussit contre toute attente à tirer son épingle du jeu. Évidemment, l’ambiguïté n’est pas totale, le lecteur sait bien que cet éternel second couteau, qui court sans cesse après le fantôme d’un frère couvert de gloire, a en réalité bon fond et sa naïveté n’est pas tout à fait feinte ; elle se heurte d’ailleurs à un principe de réalité bien tangible. Bref, Savemore fait partie de ces petits polars bien troussés, qui nous régalent sur le moment, mais hélas s’oublient relativement vite. Pas grave, il nous aura au moins diverti quelques heures. On attend cependant Sean Doolittle au tournant, en espérant que son prochain roman soit sur la forme aussi réussi et sur le fond nettement plus mordant.