vendredi 17 septembre 2010

Florida flow : Queue de poisson, de Carl Hiaasen

A l'instar de son homologue Tim Dorsey, Carl Hiaasen est le grand représentant du polar déjanté made in Florida. Il faut croire que l'air des Everglade ou les Key porte sur le système, car les personnages de ces deux grands auteurs sont tous affectés par le même syndrome : la folie furieuse. Même s'il faut avouer que les protagonistes de Carl Hiaasen sont nettement moins atteints que ceux de Tim Dorsey. Mais la comparaison s'arrête là, car sur le plan littéraire, les deux écrivains floridiens ont choisi des voies radicalement différentes.

En croisière sur un paquebot qui navigue à proximité de la Floride, Chaz et Joey Perrone coulent en apparence des jours heureux. Mariés depuis trois petites années, leur couple ronronne sans faire d'étincelle. Lui est docteur en biologie et travaille pour le service des eaux chargé de contrôler la pollution dans les Everglade, elle a hérité d'une fortune conséquente et vit confortablement du revenu de ses placements. La vie de Joey bascule néanmoins en quelques secondes, le temps que son mari la saisisse par les chevilles afin de la balancer par dessus le pont. Il fait nuit, il pleut, personne n'a assisté à la scène et Joey se retrouve abandonnée en plein milieu du golfe du Mexique. Epuisée, transie de froid, à la limite de la noyade, Joey réussit à se hisser sur un ballot de marijuana, qui flottait à proximité, et se laisse porter par les courants qui la poussent doucement vers la côte de Floride. C'est que Chaz, en plus d'être un très mauvais assassin, est aussi un biologiste totalement incompétent, c'est la raison pour laquelle il s'est fourvoyé concernant la vitesse et le sens des courants marins. Sans le savoir, Chaz a totalement loupé son coup et sa femme n'est pas prête à lui pardonner cette erreur monumentale. Seule au milieu de l'océan, Joey a eu le temps de cogiter et elle peine à comprendre l'acte de son mari. Certes, Chaz se montrait bien moins attentionné ces derniers temps, mais son ardeur au lit n'avait pas faibli, malgré quelques aventures que Joey avait fini par lui pardonner. Par ailleurs, le meurtre de son épouse ne lui rapportera pas un centime, le contrat de mariage et le testament de Joey stipulent en effet que l'ensemble de sa fortune sera légué à des oeuvres caritatives. Alors, qu'est-ce qui a bien pu pousser Chaz à la balancer par dessus bord ? Recueillie par un ex flic à la retraite, Joey décide de rester planquée et prépare sa riposte ; il est bien connu que la vengeance est un plat qui se mange froid et la vie de Chaz Perrone va rapidement se transformer en enfer.

Dans Queue de poisson, mais c'est également valable pour d'autres de ses romans, Car Hiaasen a choisi une construction narrative relativement classique et une intrigue carrée, mais sans grande surprise. Ce qui fait la force de son roman réside évidemment ailleurs, notamment dans la caractérisation des personnages et dans le ton parfaitement loufoque de sa narration. Selon le principe du "plus c'est gros mieux ça passe", Carl Hiaasen a construit des personnages hauts en couleur, à la fois totalement barrés et parfaitement improbables, que l'on a peine à imaginer crédibles dans la vie, mais qui sur le papier fonctionnent parfaitement. Le personnage de Chaz résume à lui seul ce que Carl Hiaasen pense de la Floride : culte de l'apparence, superficialité, égoïsme prononcé et mesquinerie surdéveloppée. L'homme est tellement insupportable que l'on en vient à apprécier à leur juste valeur, les épreuves souvent douloureuses qu'il doit subir en représaille. Il est vrai qu'il n'y a rien de plus jouissif que de voir souffrir un grand méchant stupide. La dimension sadique est cependant désamorcée par l'humour qui suinte de la plupart des scènes clés du roman. Heureusement, car sans cela Queue de poisson ne serait rien d'autre qu'un livre malsain, destiné uniquemement à flatter les bas instincts du lecteur.

Le roman de Carl Hiaasen est donc une belle réussite, mais demeure largement moins mordant et pétillant que ceux de son homologue Tim Dorsey, la critique sociale reste soft et ne remet jamais vraiment en cause le système (le fameux "american way of life"), alors même que deux personnages clés auraient pu tirer l'histoire dans cette direction ; notament l'ex flic qui recueille Joey. L'ambition littéraire est également moindre et l'écriture de Hiaasen, sans être fade, peine à rivaliser avec la maîtrise affichée par le style de Tim Dorsey, qui par ailleurs use de constructions narratives hautement plus élaborées. Néanmoins, Carl Hiaasen fait souvent mouche dans ses répliques et le lecteur, globalement, se marre bien. C'est finalement déjà pas mal.

mardi 31 août 2010

Construire un feu, de Jack London, par Christophe Chabouté


C’est l’histoire d’un type (aurait dit Coluche) qui marche quelque part dans le Grand Nord canadien alors que la température extérieure est en dessous de tout ce qu’on peut imaginer. C’est simple, quand il crache, son crachat gèle avant même de toucher le sol. Il est accompagné d’un chien. Le chien, lui, sait combien il fait froid au poil près, normal, c’est un natif. L’homme, lui, va s’en rendre compte trop tard.
Un indien l’avait bien mis en garde, et lui avait bien donné quelques conseils. Seulement voilà, l’homme, qu’on devine prospecteur, est pressé de rejoindre le campement principal et se moque du froid qu’il croit connaître. Pas de souci, il est bien vêtu et fera du feu sur la route. Seulement voilà, construire un feu dans la neige, par moins quelque chose à vous glacer sur place, c’est compliqué. Même dans une forêt. Et obsédé par le froid, on en oublie vite quelques règles élémentaires...

Pas une bulle de dialogue, des encadrés de texte minimaux. Du noir, du blanc, un peu de gris et de beige. Un paysage monotone et sans point de repère. Un homme, un chien-loup et la fugace flamme rougeoyante du feu. Voilà ce qui pourrait résumer la bande dessinée que Christophe Chabouté a tiré de cette nouvelle glacée. C’est sans compter le cadrage des cases, les expressions de l’homme, un voile de bleu ça et là, bref tout un infini de détails qui font monter l’angoisse avant même que le personnage ne la ressente, qui nous amène à sentir ce froid atroce, et puis la peur panique de l’engourdissement fatal.

Chabouté remplit sa bande dessinée du plus immobile de ses personnages, une nature congelée mais implacable, engloutissant celui qui la défie et qui ne tient pas compte d’elle. Une fable, peut-être. Une magnifique bande dessinée au service d’un très grand texte, à n’en pas douter.

jeudi 26 août 2010

Retour à Quinsigamond : Et le verbe s'est fait chair, de Jack O'Connell

J'avais déjà été très impressionné par BP9, le premier roman de Jack O'Connell, alors le moins que l'on puisse dire c'est que j'attendais beaucoup de Et le verbe s'est fait chair. Tuons le suspense immédiatement, ce roman confirme tout le bien qu'on pouvait penser de cet auteur et prouve, en dépit d'un succès commercial pour le moins mitigé, que Jack O'Connell est bien l'un des auteurs de romans noirs les plus remarquables de ces vingt dernières années, aux côtés d'écrivains aussi talentueux que James Ellroy ou Edward Bunker.

Mettons également en garde certains lecteurs, amateurs de polar légers et autres friandises agathachristiennes, Et le verbe s'est fait chair n'est pas un livre à mettre entre toues les mains tant sa lecture relève de l'épreuve de force. L'univers de Jack O'Connell est sombre, glauque, impitoyable et incroyablement dur ; en un mot : éprouvant. Nulle place à la pitié, à la rédemption ou à une quelconque once d'espoir. Mais une fois refermée la dernière page, le récit restera à jamais imprimé dans l'esprit du lecteur. Et le verbe s'est fait chair est difficile d'accès, mais en contrepartie les efforts consentis seront amplement récompensés. Comme à son habitude l'auteur américain déploie son intrigue dans la ville de Quinsigamond, cité totalement imaginaire qu'il situe dans le Nord Est des Etats-Unis. Concentré de la ville américaine, ou plutôt de ses principaux travers, Quinsigamond est un improbable croisement entre Detroit, New York et Boston. Cité extrêmement segmentée, en proie à la désindustrialisation et touchée de plein fouet par une profonde crise, Quinsigamond est livrée à la plus extrême violence, vérolée par la criminalité organisée et quasiment laissée à l'abandon par les élites. La ville a la particularité d'accueillir une forte communauté juive issue d'Europe centrale et particulièrement de Bohême. Parmi eux se cachent quelques criminels de guerre, qui ont participé à l'extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. L'un d'eux, August Kroger, dont l'identité réelle demeure secrète, est à la recherche d'un livre particulièrement important à ses yeux, mais dont nul ne connaît le contenu exact. Prêt à tout pour récupérer cet objet, Kroger met le quartier des juifs de Quinsigamond à feu et à sang pour remettre la main sur son précieux livre. Sa route croise alors celle de Gilrein, ex-flic devenu chauffeur de taxi à la suite du décès de sa femme, qui, bien qu'ayant le profil de parfait loser, décide de remonter la piste de cet ouvrage si précieux. Au fil de son enquête, il léve le voile sur le passé tumultueux de Kroger et notamment sur ses crimes, en même temps qu'il tente de combattre les démons qui hantent ses souvenirs et la mémoire de sa défunte épouse.

Tel un chirurgien équipé d'un scalpel fort afuté, Jack O'Connell procède à une minutieuse autopsie de la société américaine, couche par couche il en observe les principales névroses et les travers les plus inquiétants. Violence urbaine, décadence morale, corruption organisée... rien de bien neuf sous le soleil car il n'est pas le premier ni le dernier à dénoncer cette lente décomposition de l'Amérique. Et pourtant, le tableau a rarement été aussi inquiétant et aussi sombre. A la manière d'un David Lynch, Jack O'Connel a cette capacité qui consiste à oeuvrer toujours à la limite de la réalité, dans un univers que l'on sent capable de basculer dans le fantastique le plus déroutant. Hélas, le démon n'est pas exactement la bête noire et cornue qui illustre les contes pour enfants, il est juste humain et c'est cette vérité qui probablement est la plus insoutenable. Le mal est en nous et chaque jour nous oeuvrons à la construction d'un enfer au lieu d'édifier un paradis. Superbement écrit, hanté par des personnages d'une force peu commune et par l'ombre terrifiante de cette monstrueuse cité, Et le verbe s'est fait chair peut dérouter par son style étonnant, qui privilégie les monologues introspectifs et relègue les dialogues au second plan. Le roman prend le risque de paraître bavard, mais instaure de fait une véritable conversation avec le lecteur. Loin des canons du polar et des stéréotypes, Jack O'Connell nous offre un roman dont l'ambition littéraire n'a rien à envier aux plus grands écrivains de littérature générale, saluons donc le courage des éditions Rivages, qui en dépit de ventes confidentielles, soutiennent indéfectiblement cet immense écrivain.