mardi 8 juin 2010

Voyage au pays des boulettes : Japan Arcade Mania, de Brian Ashcraft et Jean Snow

J'avais jusqu'à présent réussi à le cacher habilement, mais les jeux vidéo c'est un peu mon dada. Aussi, lorsqu'on a près de 20 ans d'expérience vidéoludique derrière soi, on regarde de temps à autre vers le passé avec un brin de nostalgie. On repense à ces longues heures passées sur Zelda, à l'émerveillement des premières images d'Another World, au level design fantastique d'un Flashback, aux parties endiablées sur Mario Kart avec les potes, aux crises de rage face à un boss particulièrement difficile de R-Type.... et puis vint la Playstation et l'invasion de la 3D. Loin de moi l'idée de cracher sur Sony (j'ai aussi possédé cette excellente console que fut la Playstation) et chaque gamer a une perception différente de l'histoire des jeux vidéo, mais force est de constater que pour toute une génération, la fin des années 80 et le début des années 90 fut un âge d'or, celui des consoles 16 bits, reines de la 2D. Aujourd'hui, le retrogaming est devenu à la mode, Sony, Microsoft, Nintendo et les grands éditeurs du secteur l'ont bien compris ; ce qui explique cette frénésie de réédition de vieux jeux remis au goût du jour et l'envolée des prix autour des vieilles consoles et des jeux antérieurs à la génération Playstation. Le marketing règne en maître et l'argent facile a suscité la convoitise de tout un secteur économique, provoquant la colère de certains gamers mais aussi, ne l'oublions pas, le bonheur de toute une génération qui peut replonger avec délectation dans son passé.

Avec un amour des jeux vidéo qui force le respect et un sérieux qui frise la maniaquerie, les trois p'tits gars des éditions Pix n'Love se sont donné pour mission de redorer le blason du retrogaming de façon érudite, exhaustive et enthousiaste. Cette mission qui, osons l'affirmer haut et fort, devrait être reconnue d'utilité publique, est accomplie grâce à l'excellente revue Pix n'Love mais aussi au travers d'ouvrages de qualité retraçant l'histoire des jeux vidéo (L'histoire de Nintendo, La bible Engine), la biographie de grands maîtres du secteur (Takashi Meijin) ou bien encore grâce à la collection Les cahiers du jeu vidéo, qui traîte de manière thématique un aspect précis du domaine vidéoludique.

Publié il y a tout juste un an, Japan Arcade Mania est la traduction d'un excellent ouvrage co-écrit par deux éminents spécialiste du site Kotaku.com ; il ne s'agit pas à proprement parler un livre sur l'histoire des jeux d'arcade au Japon et encore moins d'un catalogue exhaustif, mais simplement d'une invitation au voyage au pays de l'arcade. Contrairement à l'Europe et aux Etats-Unis, où les salles d'arcade ont quasiment disparu (en France elles se comptent sur les doigts de la main), les game centers ont encore la cote au pays du soleil levant et malgré la crise et la puissance du marché des consoles de salon, les Japonais se pressent encore dans ces lieux de "perdition" ou les joueurs de Shoot them up et de versus fighting côtoient les amateurs de Rhythm games, purikura (sortes de photomatons interactifs), medal games et autres UFO catchers (des jeux qui consistent à attraper une peluche à l'aide d'une pince). Scoreurs acharnés, familles au complet, jeunes filles kawaï, écoliers collectionneurs de cartes à jouer, salarymen venus faire une pause, les game centers ne sont pas réservés aux hardcore gamers et ces derniers sont parfois même minoritaires. Les grands game centers s'étalent sur plusieurs niveaux, en général un seul étage est réservé aux jeux vidéo (Shoots, jeux de combat, bornes dédiées). Chacun des sept chapitres de l'ouvrage traite successivement des différents types de jeux d'arcade proposés au Japon et explique en détail l'économie de ces game centers et les raisons pour lesquelles ils continuent d'avoir du succès alors qu'ils ont disparu dans le reste du monde. Les salles d'arcade japonaises fonctionnent en effet sur un système économique intégré qui ne met pas en concurrence les différents types de machines, mais propose au contraire toute une palette d'activités complémentaires, susceptibles d'intéresser aussi bien la mère de famille, que les jeunes écolières ou les adolescents fans de Street fighter ou Ikaruga.

A la fois érudit et passionné, tout en restant relativement accessible, Japan Arcade Mania est une plongée délicieuse dans la culture des loisirs à la japonaise. Les rappels historiques sont émaillés d'anecdotes et de témoignages de figures de l'arcade au Japon (les fans de Street fighter seront par exemple aux anges puisque l'on suit le parcours de Daigo Umehara) et l'ensemble est très richement illustré et mis en valeur. Fans de boulettes, nostalgiques des bornes Afterburner, Outrun ou Sega Rally, amateurs de versus fighting ou amoureux de la culture nippone, Japan Arcade Mania est tout simplement le bouquin à posséder dans sa bibliothèque.

Le site des éditions Pix n'Love

lundi 7 juin 2010

L.A. swing : Bird est vivant, de Bill Moody

Jazz et polar, voilà une rencontre qui s'est souvent montrée fructueuse et dont le cinéma et la télévision ont largement abusé depuis les années cinquante (souvenez-vous Lauren Bacall dans Le grand sommeil). Il faut dire que le roman noir américain est né alors que le jazz connaissait son apogée sur le plan musical ; qu'il constitue dans nombre de romans noirs des années cinquante-soixante un élément constitutif du décorum, voire une toile de fond, n'a donc rien d'étonnant. La liste des romans mettant en scène un détective évoluant dans le milieu du jazz est d'ailleurs assez conséquente et nombre d'auteurs se sont frottés au genre avec succès ; on pense aux romans d'Yves Buin, de John Harvey et dans une certaine mesure, puisqu'ils penchent plutôt vers le blues, ceux d'Ace Atkins ou bien encore de James Lee Burke (chaque titre des romans de la série Robicheaux fait référence à un classique du blues). Bill Moody, lui, a choisi le chemin inverse. A l'origine Batteur de Jazz, c'est sa passion commune de la musique et de la littérature qui l'a poussé à écrire. Ses romans, qui mettent en scène le pianiste et détective Evan Horne, se déroulent immanquablement dans les milieux du jazz californien. A ce jour, deux épisodes de la série Evan Horne ont été traduits aux éditions Rivages, hélas dans le désordre et sans commencer par le premier tome. Sur les traces de Chet Baker, publié en 2002, est le cinquième volume de la série, alors que Bird est vivant, publié en 2010, est le quatrième ; cherchez l'erreur.

Pianiste émérite, Evan Horne se remet tout juste d'un accident de la main, qui l'a empêché de jouer pendant plusieurs mois. C'est que bien malgré lui, Evan se retrouve parfois embarqué dans des enquêtes policières qui ne sont pas sans danger. Il s'apprête donc à reprendre son travail de musicien de jazz, loin des milieux interlopes et des scènes de crime. La chance semble même lui sourire puisque le producteur d'une petite maison de disques vient de lui proposer un contrat pour enregistrer un nouvel album. C'est évidemment le moment que choisit l'un de ses meilleurs amis, lieutenant dans les services de police de Los Angeles, pour requérir son aide sur un crime. L'une des figures les plus populaires du jazz-rock vient en effet d'être assassinée après un concert et la police craint qu'il s'agisse de l'oeuvre d'un serial killer. Plusieurs éléments semblent en effet relier ce meurtre à d'autres affaires récentes ; la victime était à chaque fois un musicien de smooth-jazz commercial et les indices laissent à penser qu'il s'agit du même meurtrier. En tant que musicologue et musicien confirmé de jazz, Evan apparaît comme la personne ressource idéale pour la police, mais alors qu'il pensait s'en tenir au rôle d'expert (plutôt en retrait de l'affaire), il est embarqué au coeur de l'enquête, sur la piste d'un serial killer adepte du jazz le plus pur.

Ecrit dans un style d'une platitude déconcertante, qui ne vise d'ailleurs que l'efficacité, Bird est vivant ne brille pas non plus pour la qualité de son intrigue, d'un classicisme éprouvé. Mais l'intérêt est ailleurs, car lorsque Bill Moody parle de musique on entre dans une autre dimension. Ses descriptions de l'histoire et de l'univers du jazz respirent l'amour de la musique et l'authenticité, transportant le lecteur au cœur de la scène. Bill Moody n'est pas musicien professionnel pour rien, il connaît avec exactitude l'ambiance d'un club de jazz, les sentiments qui traversent les musiciens lorsqu'ils ont atteint l'alchimie parfaite de la musique, lorsque chaque instrument a trouvé sa place et que l'improvisation peut s'éterniser sans jamais lasser. Entaché par quelques défauts structurels, mais sauvé par sa flamme et son excellente ambiance, Bird est vivant est un polar bien sympathique, qui se lit sans faim mais ne restera sans doute pas dans les mémoires ; ça tombe bien, on ne lui en demandait pas tant.

Deep South : Blues Bar, de Ace Atkins

Travers, ancien joueur de foot américain devenu musicologue est prof à l'université de Tulane. Grand fan de blues et chasseur de bluesmen oubliés (un genre d'Alan Lomax version moderne), il sillonne les clubs du delta et les jukejoints miteux, en espérant mettre la main sur la perle rare. Le gars est aussi l'un des piliers du Jojo's bar, un club de blues de la Nouvelle Orléans dont les patrons sont un peu sa seconde famille depuis la mort de ses parents. La femme du tenancier, Loretta, est une ancienne chanteuse de blues, mais aussi et surtout la soeur d'un célèbre chanteur de soul de Memphis (le personnage n'est pas sans rappeler Leroy Carr). Alors que ce dernier avait disparu il y a plus de trente ans, après le meurtre non élucidé de sa femme et de l'un de ses musiciens, voilà que deux maffieux de Tunica déboulent dans le bar de Loretta, visiblement à la recherche du fameux Clyde James. Loretta demande alors à Travers (le musicologque) de l'aider à retrouver son frère avant que la mafia ne lui mette le grappin dessus. Commence alors une enquête, qui mène le lecteur à travers une bonne partie du delta, une région dont l'âme disparait peu à peu, en même temps que les vieux bluesmen qui hantaient les jukejoint de la région.

Un chouette petit polar sur fond de delta blues. Ambiance sud profond garantie. Honnêtement, le blues est surtout un decorum, mais c'est suffisamment bien foutu pour qu'il ne s'agisse pas simplement d'une épaisse couche de vernis. On sent que l'auteur éprouve une grande passion pour cette musique et toute la culture qui en découle. Le roman est traversé par ce fil directeur, qui sans être l'élément principal (ça reste un polar), constitue un repère tout au long de l'histoire. Le scénario tient suffisamment la route pour maintenir l'attention du lecteur durant près de 500 pages et l'humour omniprésent fait de certains passages un véritable régal. C'est vif, drôle, enlevé et vraiment bien écrit. A recommander donc.