mercredi 20 mai 2009

BD blues : Le rêve de Meteor Slim


Il est noir, pauvre et décide un beau matin d'abandonner femme et enfant pour partir sillonner les routes du Mississippi avec sa guitare. Lui, c'est Edward Ray Cochran, alias Meteor Slim, et son rêve tient en quelques mots : devenir un bluesman. Mais plaquer trois accords sur une guitare en chantant quelques couplets sur douze mesures ne suffit hélas pas à faire de ce brave Ed l'égal d'un Charley Patton, car il lui manque l'essentiel, ce petit supplément d'âme qui donne au blues toute sa dimension culturelle et artistique. Et même s'il avait le talent, vivre de sa musique dans l'Amérique des années trente, alors que le pays vient de subir de plein fouet la crise économique, est loin d'être une sinécure. Pourtant Ed est tenace et son parcours relève tout autant de l'entêtement que de l'apprentissage. Les routes poussiéreuses du delta, les jukejoints crasseux où l'on joue pour quelques cents ou une bouteille de bourbon, l'alcool, les femmes, les embrouilles, tout cela ne l'effraie pas ; cette misère tragi-comique contribue à forger son expérience, enrichit ses textes et son jeu de guitare, qui se fait plus profond, plus mélancolique et plus subtil. Et puis il y a ces rencontres étonnantes. Robert Johnson d'abord, celui qui n'est ni encore un mythe ni même une icône, croise la route d'Ed, lui donne quelques leçons d'humilité, l'encourage à donner le meilleur de lui-même. Puis vient le grand Big Bill Broonzy, qui éclipse le temps d'une soirée le talent émergeant de notre apprenti bluesman, ou bien encore Johnny Shines, le grand ami de Robert Johnson. Ed traîne ses souliers usés sur toutes les routes du delta, de Memphis à Jackson, en passant par Clarksdale ou Cleveland, partout où l'on veut bien de sa musique il pose son sac et sa guitare, chante quelques chansons et repart vers une nouvelle destination. Ce quotidien sans lendemain, à la fois solitaire et riche en rencontres étonnantes, Ed en fait la matière première de sa musique ; tantôt triste et mélancolique, parfois drôle et coquine, mais toujours brute et sans artifices. Cette vie est pourtant comme un feu de paille qui se consume en quelques instants, intense mais brève. Les regrets et la culpabilité, finissent par l'assaillir et contribuent à achever définitivement la transformation de celui qui est devenu un bluesman et qui en a payé le prix. Ne dit-on pas que Robert Johnson avait vendu son âme au diable quelque part au croisement de Clarksdale, afin d'acquérir son talent. Le prix d'Edward Ray Cochran est, lui, sans commune mesure.



Avec cet album, Franz Duchazeau offre un hommage émouvant au delta blues. Le dessin au fusain, qui au premier abord peut déconcerter, colle à merveille à l'ambiance des années trente et à cette fable tragique et sombre. Chaque planche est un véritable travail d'orfèvre et l'on navigue entre le sublime et le magnifique. Ce graphisme épuré sert aussi le propos et contribue à mettre en valeur le sujet central de cette fresque : le blues. Cela n'est pas la première fois que le blues est mis en scène en bande dessinée, on pense notamment à la collection BD Blues proposée par les éditions Nocturne (déclinée également en BD Jazz), grâce à laquelle on peut découvrir la vie légèrement romancée de quelques artistes majeurs (B.B. King, Big Bill Broonzy ou bien encore Muddy Waters), en revanche, c'est bien la première fois que la réussite artistique est aussi totale ; à la fois respectueuse, émouvante et incroyablement juste. C'est également toute l'intelligence de Franz Duchazeau, que d'avoir imaginé un personnage fictif qu'il fait évoluer dans un cadre réel et réaliste ; son personnage n'écrase ainsi pas le récit et lui autorise certaines libertés qu'un respect scrupuleux de la biographie n'aurait pas permis. Tout amateur averti saura par ailleurs mesurer à sa juste valeur la connaissance profonde de Franz Duchazeau en matière de delta blues, qu'il conviendra d'apprécier en écoutant par exemple le double album « complete recordings » de Robert Johnson ou bien encore quelques blues bien roots signés Son House.

A noter qu'il existe un tirage de luxe de cet album, limité à 1000 exemplaires numérotés et signés, accompagné d'un disque vinyle comportant quatre titres. Franz Duchazeau a par ailleurs récidivé avec son dernier album, cette fois consacré à la musique country, intitulé « Les jumeaux de Conoco station ».

samedi 21 mars 2009

Polar de Harlem : La reine des pommes, de Chester Himes


A l'occasion de la sortie de Cercueil et Fossoyeur dans la collection Quarto de Gallimard (quand je vous disais que je faisais dans le recyclage de chroniques), un omnibus regroupant les huit romans du cycle de Harlem, il convient de revenir sur Chester Himes, auteur américain essentiel, que l'on a parfois un peu tendance à oublier. Pourtant, son influence sur des auteurs comme Donald Westlake ou bien encore Ed Bunker reste fondamentale. La reine des pommes, adapté en bande dessiné par Wolinski mais également au cinéma (« Rage in Harlem »), est sans doute son roman le plus connu. Et pourtant, rien de prédestinait Chester Himes à écrire des polars hard-boiled ; c'est sa rencontre avec Marcel Duhamel, traducteur et directeur de la collection Série Noire chez Gallimard, qui convainc l'écrivain qu'il a la capacité de se fondre dans le genre. Quatre semaines plus tard, l'auteur confie le manuscrit de La reine des pommes à Duhamel. Le roman obtient en 1958 le grand prix de la littérature policière, c'est le début du succès pour Chester Himes (tout du moins en France), qui avait déjà quitté les Etats-Unis plusieurs années auparavant, mais qui désormais s'installe définitivement en France. Hértier de Raymond Chandler et de Dashiell Hammett, Chester Himes n'a pas grand chose à leur envier, même si en l'occurence La reine des pommes, par son humour noir omniprésent, rappelle davantage 1275 âmes (Jim Thompson) ou bien encore Fantasia chez les ploucs (Charles Williams). Ses romans suivants sont plus sombres, politiquement plus engagés, dénonçant ouvertement la condition des noirs aux Etats-Unis.


« Si les coups durs, c'était du fric, y a longtemps que je s'rais millionnaire. »


La reine des pommes est le premier roman à mettre en scène les fameux détectives Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, deux policiers à la gachette facile, qui traînent leurs guêtres dans le ghetto de Harlem. Ils y cotoient la misère et la violence d'une population méprisée et matraitée par les blancs, qui se serre les coudes face à la police, mais ne pratique guère la solidarité outre-mesure. Vivre à Harlem, c'est un peu défier la mort chaque jour. Un secteur où seuls les proxénètes, les dealers et les entrepreneurs de pompes funèbres réussissent à faire leur beurre. Triste époque, triste quartier dans lequel même les petites frappes ont du mal à joindre les deux bouts. Entre deux combines foireuses, on tente tant bien que mal de ne pas se faire dépouiller, en espérant que demain sera mons pire qu'aujourd'hui.
Jackson, modeste employé de pompes funèbres ne roule pas franchement sur l'or, aussi lorsque deux malfrats à la petite semaine lui proposent de transformer ses pâles économies en gros tas de billets bien craquants, le petit noir au ventre bedonnant fonce tête baissée dans la combine. C'est que Jackson voudrait bien offrir quelques douceurs à sa belle, la très séduisante Imabelle, à laquelle il fait une confiance aveugle. A tort visiblement, puisque cette dernière est de mèche avec nos deux arnaqueurs, trop heureux de trouver un pigeon pour le fameux « coup de l'explosion ». En un tour de main, Jackson se retrouve dépouillé de ses économies et seul. Comble de la malchance, un faux policier tente de lui extorquer 500 dollars, qu'il s'empresse de faucher à son patron afin de ne pas finir en prison. Le pauvre benet, désargenté, abondonné, mis à la porte de son logement et recherché par la police pour vol et, croit-il, pour complicité avec de faux monnayeurs. S'enfuit demander l'aide de son frère jumeau, Goldy. Ce dernier, qui n'est pas né de la dernière pluie, n'est pas non plus le moindre des coquins ; le jour, il se déguise en bonne soeur afin d'extorquer quelques pièces aux passants, le soir, il retrouve quelques-uns de ses bons amis pour se shooter à l'héroïne et de temps à autres à la cocaïne. Accessoirement, Goldy fait également office d'indicateur de la police, car il n'y a pas de petit profit. Commence alors à travers les rues mal famées de Harlem, une course-poursuite digne des meilleurs vaudevilles.
A vrai dire, ce roman ne brille ni par la qualité de son intrigue, simplissime, ni par la véracité des procédures policières. Pas de temps mort, un ryhtme affolant, visiblement, l'auteur n'a que faire des règles classiques du roman policier, et c'est finalement tant mieux. A la fois très noir et loufoque au possible, La reine des pommes, sous cette apparence bon enfant, est également un portrait bien sombre de la situation dans les ghettos américains à l'orée des années soixante. Misère extrême, saleté, chomage, violence, racisme, il ne fait pas bon vivre à Harlem ou dans le Bronx, et pourtant aucun noir ne voudrait vivre ailleurs. Tout du moins, pas au milieu des blancs. Un paradoxe qui fait également toute la richesse de l'oeuvre de Chester Himes, à égalité sans doute avec la philosophie dont nous gratifient les personnages hauts en couleur de ses romans.

Polar romantique : Sylvia, de Howard Fast


Ecrivain engagé, sympathisant communiste, ce qui lui valut d'être inscrit sur la liste noire du maccarthysme, Howard FAST a dressé à travers une quarantaine de romans un portrait très personnel de l'Amérique. Ses ouvrages sont en grande partie inspirés par son enfance new-yorkaise. Une enfance difficile, dans un milieu social plutôt défavorisé. Un père qui ne travaille qu'épisodiquement, une mère décédée alors qu'il était encore très jeune, dès l'âge de onze ans FAST doit travailler pour subvenir avec l'aide de son frère aux besoins de la famille. Mais en dépit de ces difficultés, il parvient à fréquenter l'école et se prend de passion pour l'écriture. En 1932, il réussit à vendre une nouvelle au magazine « Amazing stories » pour la somme de 25 dollars. C'est décidé, il deviendra écrivain. Il se spécialise dans le roman historique et obtient un certain succès, avant que sa carrière ne soit stoppée net par son engagement politique. Entré en 1943 au parti communiste, ses ennuis commencent lorsqu'il entre dans le collimateur du comité MacCarthy, on lui demande alors de dénoncer les sympathisants communistes. Il refuse et écope de trois mois de prison. A sa sortie, plus aucun éditeur ne veut publier ses textes. Il publie « Spartacus » à compte d'auteur (qui sera ensuite adapté à l'écran par Kubrick), puis se lance dans le polar en utilisant des pseudonymes. Sylvia fait partie d'une série de treize romans publiés sous le nom d'E.V. Cunningham, dont douze portent le nom du personnage féminin principal de l'histoire.

Alan Macklin, détective privé désargenté, est engagé par un riche homme d'affaire californien afin d'enquêter sur le passé d'une jeune femme qu'il souhaite épouser. Cette dernière semble s'être construit une histoire personnelle assez éloignée de la vérité, qui laisse supposer qu'elle a quelque chose à cacher ? Macklin ne sait rien de Sylvia West, ou si peu, d'ailleurs s'agit-il de son véritable nom ? Muni d'un seul indice, un recueil de poésie que la jeune femme a publié à compte d'auteur, et d'un gros paquet de dollars destiné à payer ses frais et à arroser flics, indics et de manière générale toute personne qui pourra faire progresser l'enquête, Alan Macklin remonte la piste qui le conduira à découvrir le triste passé de Sylvia West. De Los Angeles à Pittsburgh, en passant par El Paso et New York, l'enquêteur met à nu la vie de la jeune femme, il découvre ses blessures, ses peurs et ses angoisses et, sans jamais avoir rencontré une seule fois Sylvia, il tombe amoureux. Mais Macklin est-il amoureux de Sylvia West ou bien de l'image qu'il s'est contruite d'elle au fil de son enquête ?

Sylvia est souvent considéré comme le roman le plus réussi d'Howard Fast, on ne saurait contredire les spécialistes du roman policier tant il est vrai que l'auteur a réussi à s'éloigner des canons du genre (pas de meurtre, pas de fusillade, pas de course poursuite), tout en rattachant son roman à la grande tradition du polar américain à la Dashiell Hammett. Macklin se défend sans cesse d'être un détective privé classique, mais il en a pourtant tous les attributs. Intelligent et cultivé, il porte un regard noir et cynique sur le monde qui l'entoure, à la manière d'un Philip Marlowe ou d'un Sam Spade, ce dur à cuir est au fond un idéaliste désabusé auquel la vie n'a réservé que des crasses. En reconstruisant le passé de Sylvia West, Macklin découvre un être avec qui la vie a été encore moins tendre et c'est assez logiquement qu'il en tombe amoureux.
L'écriture de Fast n'est pas en reste, assez éloignée de ses pairs qui pratiquaient abondamment l'écriture behavioriste, où les personnages se révélaient à travers leurs actions, elle laisse davantage place à l'introspection et à la réflexion de Macklin, qui apparaît comme un personnage complexe, intelligent, sensible et extrêmement lucide, notamment vis à vis de son métier. Le style quant à lui, irréprochable, bénéficie d'une assez bonne traduction.
Un très beau roman, terriblement efficace, qui résonne durablement dans l'esprit du lecteur une fois la dernière page tournée.