samedi 14 mars 2009

Tchernobyl, confessions d'un reporter, d'Igor Kostine


Comment rendre compte de l'horreur d'une catastrophe comme Tchernobyl, d'un mal invisible appelé radioactivité, qui ravage un territoire vaste comme un département français (et bien au-delà encore) en l'espace de quelques secondes sans que la moindre feuille ait tremblé ? En rapportant les témoignages des survivants de ce que l'on peut appeler un cataclysme thermo-nucléaire, Svetlana Alexievitch nous avait déjà confronté à l'horreur, à la maladie et à la mort, mais surtout à l'indifférence d'un système qui préférait le silence à la vérité.

Surnommé « l'homme légendaire » par le Washington Post, Igor Kostine fut l'un des témoins privilégiés de la catastrophe. Le 26 avril 1986, quelques heures seulement après l'explosion du réacteur, le reporter-photographe de l'agence Novosti se rend en hélicoptère sur les lieux du drame ; muni de son appareil photo, il mitraille la centrale éventrée sans réaliser immédiatement l'importance du danger. Au dessus du chaos, Kostine perçoit la chaleur affolante du réacteur en fusion, son appareil se grippe, des bouffées de radioactivité l'assaillent, Kostine a de plus en plus de difficultés à respirer et à avaler sa salive. Rapidement l'hélicoptère fait demi-tour et retourne à Kiev. Kostine fonce dans son labo pour réaliser que les vingt malheureux clichés qu'il a pu prendre ont été intégralement noircis par la radioactivité. Sans qu'il ait encore compris l'étendue du danger, Kostine vient déjà d'être gravement irradié. Seul un cliché, de mauvaise qualité, est sauvé ; il fera le tour du monde car il s'agit de la seule photographie au monde datant du jour même de la catastrophe. Pendant ce temps, l'information se propage à l'étranger grâce aux images prises par un satellite espion américain, alors même que les gens sur place ne savent toujours pas ce qu'il s'est réellement produit. Gorbatchev comprend alors qu'il ne peut cacher plus longtemps l'accident. Cinq médias russes reçoivent alors des accréditations pour se rendre sur les lieux, dont l'agence de presse Novosti dont fait partie Igor Kostine. Ce n'est que trois jours plus tard que La Pravda révèle enfin qu'un « incident » a eu lieu à Tchernobyl, sans publier une seule photo. Ni le gouvernement ni les scientifiques n'expliquent qu'il sagit d'un accident nucléaire majeur, nul ne s'étend sur l'ampleur de la catastrophe, sur les morts et les blessés, sur les doses massives de radioactivité libérées dans l'atmosphère. C'est le blackout médiatique.

Kostine, lui, décide de rester sur place pour témoigner de l'incroyable sacrifice de ses compatriotes. Des centaines de milliers d'hommes et de femmes choisissent (selon la version officielle) de sacrifier leur vie pour arrêter la réaction de fusion du réacteur, déblayer les décombres de l'explosion, décontaminer au plus vite les lieux et construire un sarcophage de béton. Les pilotes chargés de larguer les sacs de sable au-dessus du réacteurs ont des malaises en plein vol, les protections sont ridicules (des hommes transportent à mains nues des blocs radioactifs) et la moindre tâche est interrompue au bout de quelques minutes en raison des radiations. Kostine se lie rapidement d'amitié avec ceux que l'histoire retiendra sous le nom de « liquidateurs », son témoignage, au plus près de ces hommes et de ces femmes, révèle l'ampleur de leur sacrifice et les moyens dérisoires dont ils disposaient. Sans le travail des 800 000 liquidateurs qui se sont succédés, l'ampleur et les conséquences de la catastrophe auraient été bien pires, en Ukraine et en Biélorussie, mais également dans le reste de l'Europe, dont la moitié de la population aurait dû être déplacée et dont la moitié de sa superficie n'aurait plus été cultivable. Jour après jour, Kostine photographie, jetant des kilos de pellicules rendues hors d'usage par les radiations, usant trois appareils photo Nikon et accessoirement sa santé. Mais le travail d'Igor Kostine ne se limite pas au travail des liquidateurs, aussi important soit-il, il témoigne également de la détresse des populations locales durant les vingt années qui ont suivi la catastrophe. L'évacuation des villes et des villages, l'exode forcé, les cimetières de machines poubelles nucléaires à ciel ouvert, les jardins et les vergers contaminés, la mort, la maladie, le désespoir, mais aussi le courage de ces populations confrontées à un mal insidieux, un danger que l'on ne peut voir mais qui détruit de l'intérieur.

La photographie de Kostine, alternant aléatoirement couleur et noir et blanc, dépasse le simple pouvoir de l'imagination. Il faut voir pour croire, car le texte, aussi puissant soit-il ne peut révéler certaines horreurs et certaines horreurs ne peuvent être révélées que par la légende qui accompagne la photographie. Comme ce paysage idyllique où poussent les coquelicots et les pissenlits sous un ciel bleu azur, un paysage bucolique vers lequel on aimerait s'élancer mais au milieu duquel trône un panneau frappé du signe de l'atome. Une scène allégorique, qui nous rappelle une triste réalité, mais qui recèle aussi un peu d'espoir.
Aujourd'hui, Igor Kostine est toujours en vie.

1275 âmes, de Jim Thompson : chef d'oeuvre absolu du polar américain


Nick Corey est le shérif pas très net du petit comté de Pots, le garant de l'ordre et de la loi parmi une population qui manque singulièrement de classe. Entre d'indécrotables ploucs au quotien intellectuel plus proche d'une moule que de l'être humain moyen et de gentils notables pas très dégourdis mais pleins de bonne volonté, on peut dire que le shérif Corey est bien entouré. Mais ce serait oublier qu'il est marié à une femme acariâtre et flanqué d'un beau-frère à moitié décérébré dont l'occupation principale consiste à épier sous les fenêtres des jolies dames la nuit venue. Heureusement notre shérif sait prendre du bon temps et mène une relation épuisante avec une maîtresse qui sait tirer le meilleur de lui même, c'est à dire pas grand chose. Persuadé, à juste titre, que ses concitoyens seraient bien embêtés s'il se mettait subitement à faire respecter la loi, le shérif Corey organise ses journées en bon partisan du moindre effort : sieste, repas pantagruelliques, petit tour de la ville avec force poignées de main, visite des commerçants, ... Mais fatigué d'être entouré par un ramassis d'ivrognes et de salopards en tous genres, Nick a décidé de prendre les choses en main, c'est-y qu'il n'est pas bien intelligent notre shérif, mais il sait pourtant bien s'y prendre pour tourner les choses à son avantage. Ce n'est pas tant qu'il soit foncièrment honnête, oh non, il touche gentiment quelques pots de vin, graise la patte quand il le faut. Non ! Ce qui le préoccupe se sont les prochaines élections, qu'il pourrait bien perdre, et avec, sa paye confortable et son logement de fonction au-dessus du tribunal. Alors le shérif Corey met la machine en marche. Il commence par se débarrasser de deux maquereaux qui témoignaient fort peu de respect pour ses fonctions et n'étaient guère plus impressionnés par son uniforme et sa pétoire, élimine d'un bon coup de fusil le mari de sa maîtresse devenu gênant et songe sérieusement à se débarrasser de sa femme et de cet imbécile qui lui fait office de beau-frère. Toute l'habileté de Nick réside dans sa capacité à réaliser ses plans sans que le moindre soupçon ne vienne l'éclabousser, et pour faire porter le chapeau à d'autres il sait y faire.

Quelque part à mi-chemin entre Fantasia chez les ploucs et Shérif fais moi peur ! (ben oui, on a les références qu'on peut), Jim THOMPSON dresse le portrait sans concession de l'Amérique profonde des années vingt. Un portrait un vitriol dont les personnages, bruts de décoffrage, sont passés à la moulinette d'un auteur qui aime en accentuer les traits jusqu'à l'exagération. Chez TOMPSON tout le monde est pourri, vendu, corrompu, incestueux, alcoolique ou bien encore volage, et le shérif Corey est bien le pire de tous. Le récit est habile et les situations, toutes plus rocambolesques les unes que les autres, sont à hurler de rire, ou de consternation. Meurtres en tous genres, règlements de compte, tromperie, menterie, mauvaise foi, les pires travers de l'homme (et accessoirement de la femme) sont égrainés un à un, jusqu'à la nausée. Le style est époustouflant et la narration de Jim THOMPSON est absolument magistrale ; à la première personne, elle nous met directement dans la peau de Nick, cet être que l'on prend d'abord pour un misérable plouc, mais dont l'esprit retors et finalement incroyablement subtil ne cesse de nous étonner. Nick est un salopard, certes, mais un salopard touché par le génie dans sa capacité étonnante à manipuler les esprits sans avoir l'air d'y toucher. Ses machinations tortueuses forcent l'admiration, en dépit de leur intolérable cruauté ; âmes sensibles s'abstenir.

Polar Redneck : Fantasia chez les ploucs, de Charles Williams


Billy, sept ans, parcourt depuis qu'il sait poser un pied devant l'autre les champs de course de l'Est des Etats-Unis en compagnie de son père, bookmaker de son état. Billy et son père ne sont pas bien riches, c'est tout juste s'ils ramènent suffisamment d'oseille pour tenir jusqu'à la prochaine course. Jusqu'au jour où les bonnes oeuvres cherchent à séparer Billy de son père (qu'il appelle Pop) afin de le placer dans un foyer ; il est bien connu qu'une vie aussi dissolue n'est pas faite pour les enfants. Pop pousserait bien sa vieille guimbarde jusque sur la côte Ouest, mais le portefeuille persiste à demeurer aussi plat qu'un ballon de baudruche dégonflé. Alors c'est dans le ferme de l'oncle Sagamore, perdue quelque part du côté du Kentucky, qu'ils feront halte pour se mettre au vert assez longtemps pour se faire oublier des autorités compétentes. Billy n'a jamais rencontré l'oncle Sagamore, mais l'idée de passer un moment à la ferme n'est pas pour lui déplaire, reste que Sagamore Noonan est un sacré lascar. Tout ce qui peut prêter à un trafic quelconque, Sagamore s'y intéresse, même si la contrebande de tord-boyaux est un peu sa spécialité. Evidemment, l'oncle Sagamore est aussi la bête noire du Shérif local, qui tente depuis des années, sans aucun succès, de coincer ce bon Dieu de malheur de fermier. Alors lorsque deux Noonan se retrouvent, vous imaginez bien que les ennuis de la police locale ne sont pas près de s'arranger. Et comme si tout cela ne suffisait pas, voilà qu'un caïd de la pègre pointe le bout de son nez, en compagnie d'une charmante demoiselle (effeuilleuse de profession) recherchée à la fois par les gros bonnets de la mafia et par la justice, pour une sombre histoire de procès. Evidemment, tout ce beau monde se retrouve chez ce bon Sagamore Noonan, dans ce qui s'annonce comme la pétaudière la plus infernale de tout l'Est des Etats-Unis.
Fantasia chez les ploucs est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié), mélange habile de polar et de roman agraire mâtiné d'une bonne dose d'humour, auquel on a du mal à trouver un équivalent. Evidemment on pense à 1275 âmes de Jim Thompson, en moins cruel, ou bien encore à Jusqu'à plus soif de Jean Amila (qui s'inspire d'ailleurs en grande partie de Fantasia chez les ploucs). Tout le génie de Charles Williams est d'avoir adopté le point de vue d'un enfant de sept ans ; un gentil garçon qui assiste tout ébahi, et avec la candeur que l'on attend d'un enfant de cet âge, aux machinations alambiquées (c'est le cas de le dire) des adultes. Billy est entraîné dans une affaire de contrebande le plus naturellement du monde, contribue à ridiculiser la police locale en toute bonne volonté, se lie d'amitié avec une stripteaseuse qu'il trouve en tout bien tout honneur « vraiment très jolie », joue à la chasse au lapin avec des gangsters équipés de mitraillettes et accessoirement se rend utile dès qu'il le peut. Billy est un garçon honnête et plein de bonne volonté, un peu le contraire de son oncle Sagamore, qu'il trouve cependant tout à fait sympathique. Immoral et pourtant irrésistiblement drôle (la roublardise de Sagamore Noonan vaut quand même son pesant de cacahouètes, un véritable génie dans son domaine), Fantasia chez les ploucs est un véritable plaisir de lecture grâce à l'écriture et à la finesse d'esprit de son auteur ; les mots, le phrasé sont très accessibles, et pour causes ils sont ceux d'un enfant de sept ans. Evidemment, toute la saveur du roman vient également du décalage permanent entre l'action décrite et les commentaires du narrateur. L'enfant ne distingue pas grand chose de la formidable roublardise de son oncle et de son père, des plans machiavéliques qu'ils élaborent en permancence pour rouler le shérif du comté et ses adjoints. S'il sait par ailleurs apprécier la beauté de Miss Harrington (alias Caroline Tchou Tchou), il n'en perçoit en aucune manière la sensualité explosive, qui affole en permanence les compteurs des mâles environnants. Alors que Jim Thompson dressait un portrait au vitriol du redneck moyen, amusant certes mais surtout grinçant, Charles Williams ne s'écarte pratiquement jamais du registre comique et de la farce bon enfant. Bref, savourez ce petit bijou d'humour noir, mais prenez garde tout de même aux crampes d'estomac.
A noter que ce roman a été adapté au cinéma par Gérard Pirès au début des années 1970, un film dans lequel on retrouve l'excellentissime Jean Yanne, mais également Lino Ventura. Une adaptation qui semble réussie, mais dans laquelle on perd cependant une certaine innocence.