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jeudi 21 mars 2019

Chef d'oeuvre : Les jardins statuaires, de Jacques Abeille

Comme nombre de lecteurs, je suppose, j’aime bien classer mes livres dans différentes catégories. Il y a les friandises acidulées, qui se consomment avec un plaisir coupable évident (ouais, comme les dragibus), les pavés estivaux, que l’on n’ose entamer qu’en période de vacances, les grands classiques de la littérature, que l’on se doit d’avoir lus, mais qui font quand même un peu suer, les petites perles sans prétention qui nous touchent alors qu’on avait baissé sa garde, les séries à rallonge dont on se dit qu’il faudrait indiscutablement cesser d’y succomber, les livres que l’on prête à ses amis avec l’empressement des premières fois…. et puis il y a les livres qui changent notre vie de lecteur, ceux qui hantent nos souvenirs et nous invitent à porter un regard différent sur le monde et sur ce(ux) qui nous entoure. A chaque âge de la vie, il y a un livre qui nous transporte et nous transforme. J’ai longtemps reporté la lecture du roman de Jacques Abeille, trop occupé à lire des oeuvres qui me paraissaient soit plus urgentes, soit tellement insignifiantes qu’elle n’impacteraient que marginalement mon programme de lecture. Grave erreur, impardonnable procrastination, aveuglement de celui qui se veut trop sûr de son jugement en dépit de l’évidence. Mais bon, peut-être n’était-ce pas encore le bon moment pour me plonger dans l’univers étrange et mystérieux des jardins statuaires. Voilà qui est fait, et je ne saurais trop vous conseiller d’accepter en retour ce voyage vers une destination hors du temps et des préoccupations parfois futiles de nos existences.



Les jardins statuaires a, comme nombre d’oeuvres majeures de la littérature, une histoire surprenante et improbable. Le manuscrit, écrit à la fin des années 70, connut un parcours chaotique. Initialement retenu par les éditions l’or du temps (fondées par Régine Deforges), où Jacques Abeille avait déjà publié sous pseudonyme un court récit érotique, le roman fit les frais du dépôt de bilan de la structure éditoriale, écrasée par la pression de la censure et les procédures judiciaires. Le manuscrit sombra ensuite dans une faille spatio-temporelle, échappa de justesse à un incendie, fut à nouveau égaré et finit, au fil de nouvelles faillites, par être oublié au fin fond d’un tiroir… avant d’être redécouvert on ne sait trop comment et publié chez flammarion en 1982. Depuis, Les jardins statuaires a été réédité chez Joëlle Losfeld en 2004 puis chez Attila en 2010 et même en poche désormais. Alors carton plein ? Pas vraiment, le roman de Jacques Abeille est une référence citée et admirée, mais reste finalement une lecture d’initiés, trop étrange et inclassable pour fédérer le grand public et trop peu académique pour entrer dans le cercle très fermé des grands classiques. Un roman que Francis Berthelot aurait très certainement classé dans sa bibliothèque de l’entre-mondes, au milieu d’autres oeuvres évoluant aux frontières des genres, quelque part entre L’aleph de Borges et Le K  de Buzzatti. Mais le lecteur aura tôt fait de constater que l’appartenance à un genre n’a finalement ici que peu d’importance tant l’auteur évolue dans un univers à nul autre pareil, à la fois étrangement hors du temps, un peu fantasmatique mais à la matérialité pourtant étonnamment prégnante.



Le récit est celui d’un voyageur qui parcourt la contrée des jardins statuaires à la manière d’un érudit des temps anciens. Voilà un pays bien étrange et tout à fait fascinant où les hommes et les femmes sont organisés de manière à exploiter l’étonnante faculté de ces terres fertiles à produire des statues. Les hommes surveillent leur croissance, de l’état de jeune bulbe fragile à celui d’oeuvre d’art finie. Transplantées, émondées, taillées…. les statues font l’objet de soins et d’attentions de tous les instants. Chaque domaine, d’importance variée, cultive ses propres spécificités et produit des statues aux caractéristiques plastiques bien identifiables. Fasciné par cet univers d’une délicatesse extrême, à la fois harmonieux et paisible, notre voyageur arpente donc les routes de cette contrée, du Sud jusqu’au Nord, apprenant de ses rencontres et de ses pérégrinations à la manière d’un ethnologue, rassemblant une somme considérable de connaissances sur les us et coutumes de ce pays, reconstituant patiemment le tableau d’une communauté extrêmement codifiée, riche et complexe de traditions séculaires. Mais en portant son regard subtil et faussement candide sur les gens qu’il convient d’appeler “jardiniers”, il agit comme un révélateur et bouscule un ordre immuable, un statu quo qui allait de soi et que personne n’avait jamais osé remettre en cause. Pourtant ici et là apparaissaient déjà des lignes de fracture  alors qu’aux frontières du Nord, là où s’étendent les steppes infinies, des signes de tension semblent poindre à nouveau avec les tribus nomades.



Oeuvre hors-norme, inclassable et profondément stimulante, Les jardins statuaires est un roman qui se déguste et s’apprécie à marche lente. Il se savoure comme un bon cru et se médite comme les pensées des plus illustres philosophes. Il faut prendre le temps de parcourir ce récit sans empressement, goûter la plume délicieusement surannée mais magnifiquement travaillée d’un auteur au sommet de son art. Chaque mot est délicatement choisi, avec un souci de justesse et un sens de l’à propos qui frôlent la perfection. Tout au plus pourra-t-on (un peu) se lasser de l’emploi un brin systématique de l’imparfait du subjonctif…. mais ce serait quelque peu malvenu de reprocher à un écrivain de manier avec tant de talent la langue française et d’en explorer toute l’étendue stylistique. D’autant plus que la forme colle ici de manière parfaitement harmonieuse avec le fond. Il y a dans la langue de Jacques Abeille comme une évidence au regard de son récit.  Mais la grande force de ce roman, c’est d’être un voyage à lui seul, une plongée dans un univers onirique empreint d’une touche de merveilleux, décrit avec la minutie d’un ethnologue au regard profondément humaniste, mais aussi quelque peu poétique et rêveur. Cette harmonie profonde, ce sentiment de paix qui s’emparent du lecteur qui découvre émerveillé le monde utopique des jardiniers a quelque chose d’aussi fascinant que la démesure de la Terre du Milieu de Tolkien ou la puissance mystique du Dune de Frank Herbert.  Jacques Abeille est indiscutablement un grand faiseur d’univers et un styliste incroyablement doué.


Faut-il en rajouter ? Probablement pas, toute tentative de décrire l’expérience unique que procure la lecture de ce roman est indiscutablement vouée à l’échec puisqu’il s’agit là de l’oeuvre d’une vie.  Les jardins statuaires ne se résume pas, ne se raconte pas, ne se critique pas….il se lit, mieux encore il se ressent, pour ne plus jamais nous quitter.

5 commentaires:

Soleilvert a dit…

J'ai échoué à le terminer. Je me souviens d'une description des jardins, du processus de création des statues et ça enchainait sur le statut des femmes dans cette société mystérieuse.
On aurait dit une enquête sociologique. Bref j'avais atteint mes limites de lecteur.

Je retenterai ma chance un jour.

Manu a dit…

Ah oui, c'est particulier comme approche et il faut s'accrocher dans la première partie. Mais, une fois qu'on est rentré dans le bouquin, il nous habite littéralement. Enfin, en ce qui me concerne cela a fonctionné à merveille.

Carmen a dit…

J'ai essayé de lire "Les voyages du fils", j'ai eu du mal à poursuivre. C'est très particulier comme tu dis. Très bien écrit mais j'ai jamais compris où voulait en venir l'auteur dans sa recherche du père. Bref! j'ai laissé tomber.

Manu a dit…

Oui, c'est un livre qui divise, on se laisse emporter par le récit ou on reste complètement à l'écart. C'est en tout cas ce que j'ai remarqué en prêtant ce livre à quelques personnes de mon entourage.

Carmen a dit…

Bon ça me rassure. je suis sortie illico du bouquin au bout d'un moment.