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samedi 21 janvier 2017

Qui de nous peut juger, de Mario Benedetti

Romancier, poète, essayiste et même dramaturge célébré à travers toute l’Amérique du Sud, l’écrivain uruguayen Mario Benedetti fut l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages traduits partout à travers le monde…. sauf en France où l’auteur n’a jamais bénéficié de la stature et du succès qu’il aurait pourtant largement mérités. Deux romans, La trève (chef d’oeuvre absolu) et L’étincelle, une poignée de nouvelles, c’est à peu près tout ce que l’on peut se mettre sous la dent en langue française, et encore à condition de chercher patiemment les ouvrages en question sur le marché du livre d’occasion ;  avouez que c’est un peu léger. Donc, après des années de disette (et d’oubli, soyons honnêtes), les éditions Autrement sortent de leur besace le manuscrit de Qui de nous peut juger (Quien de nosotros, 1953), premier roman de l’auteur, et se décident à en proposer une traduction française… il était temps. Difficile de connaître les projets de l’éditeur pour la suite, mais l’on imagine que d’autres traductions pourraient venir si ce roman inédit en français rencontre son public.

    Autant prévenir ceux qui seraient tentés de voir en Mario Benedetti un énième représentant du réalisme magique, l’auteur uruguayen n’appartient en rien à cette mouvance, mais s’inscrit dans une littérature empreinte d’un réalisme bien plus ordinaire, celle du quotidien, de la classe moyenne naissante et des gens simples. Benedetti n’est pas un créateur d’univers à la manière d’un Juan Carlos Onetti, son compatriote, qui cherchait constamment à s’évader du réel par le rêve (selon la biographie que lui a consacrée Mario Vargas Llosa). Tout ceci n’enlève évidemment absolument rien des qualités qui étaient les siennes, en particulier cette sensibilité à fleur de peau, cette introspection permanente qui traverse ses personnages et qui confère à ses romans cette douce amertume et cette profondeur qui caractérisent son oeuvre.

    Qui de nous peut juger met en scène trois personnages, dans ce que l’on imagine être un triangle amoureux. Ce point de départ conditionne la structure narrative du roman, qui alterne successivement les trois points de vue. Alicia et Miguel se sont rencontrés au lycée et de leur amitié émerge progressivement un amour solide et puissant, que rien ne semble pouvoir troubler. Jusqu’à l’arrivée du taiseux mais charismatique Lucas. Bien que largement plus extraverti, Miguel apprécie le calme et la sérénité de son nouvel ami, même son côté ombrageux, mais Alicia accepte mal leur amitié, se querellant sans cesse avec Lucas alors que Miguel déploie d’immenses efforts pour assurer leur entente. Onze ans plus tard, le couple Alicia-Miguel est sur le point d’imploser, comme si les erreurs commises durant leur jeunesse (les non-dits, les faux-semblants, les ellipses… voire les mensonges) avaient vicié dès le départ leur relation. La belle Alicia s’apprête donc à rejoindre un Lucas passablement surpris par ce brusque revirement, sous l’oeil à la fois complaisant et meurtri de son mari. Les trois récits empruntent une forme différente (journal intime pour Miguel, lettre pour Alicia et récit romancé pour Lucas) mais se répondent, se complètent et offrent au final une vision entière de cette relation triangulaire, éclairant les zones d’ombre, relevant les contrastes et mettant en lumière la nature même d’une relation marquée par l’illusion, les erreurs de jugement et le manque de communication. Il serait délicat à ce stade d’en révéler davantage, sous peine d’éventer ce qui fait l’originalité même de cet émouvant roman, qui revisite et réinterprète avec brio le thème du trio amoureux.

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