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mardi 29 décembre 2015

Histoire aux tripes : Pas pleurer, de Lydie Salvayre

     Montse oublie tout, vieillesse et maladie emportent sa mémoire, bons et mauvais souvenirs. Mais elle n'a pas oublié l'été 36, en Espagne, cet été où elle a découvert la vie. Et elle le raconte à sa fille.
     Voilà. On pourrait s'arrêter là sur le prix Goncourt 2014. On aurait  à peu près tout dit et pourtant, on n'aurait pas approché d'un millimètre l'émotion extraordinaire qui vous empoigne dès les premières pages de lecture. Parce que cette histoire qui rejoint l'Histoire est poignante, parce que ce livre est un bonheur d'écriture à deux voix, parce que ce livre vous donne envie de relire Bernanos, et vous vaccine contre les grands idéaux.

    Mais reprenons un peu mieux. Monserrat, dit Montse, est, en 1936, une jeune fille de 16 ans, très pauvre, qui vit dans un petit village comme tant d'autres, sous la coupe d'un grand propriétaire, ni pire ni meilleur qu'un autre. Alors que sa mère cherche à la faire entrer comme bonne dans la maison dudit grand propriétaire, elle se rebelle contre l'humiliation, et grâce à son frère qui dans l'enthousiasme de la jeunesse et de la jeune démocratie, est devenu anarchiste, elle découvre la ville, et un autre monde, une autre vie, et l'amour. Une explosion de joie pure.
     Mais l'été ne dure pas. Son frère, plein d'idéal et qui a mis la révolution en route dans le village revient échaudé par l'insouciance et l'impréparation de ceux qui auraient pu devenir ses compagnons d'armes, et découvre que "sa" révolution a été reprise en main et confisquée par le représentant communiste du village, qui n'est autre que le fils adoptif et aigri du grand propriétaire. Montse, elle, a connu l'amour foudroyant d'un jeune français et rapporte au village une grossesse. Tout n'est ensuite que désillusion lente et implacable comme celle, en reflet, qui frappa Bernanos aux Baléares, lui qui se situait dans le camp des franquistes et qui dénonça les atrocités insupportables à ses yeux commises par les phalangistes et couvertes par l’Église catholique. Des grandes illusions et des grands principes des protagonistes, il ne reste à la fin que le principe de réalité et la fuite devant l'avancée des troupes mortifères de Franco, que ce soit celle de Montse ou bien celle de Bernanos.
A travers une douzaine de portraits, un peu caricaturaux au départ mais qui prennent chair et complexité les uns après les autres, à travers la vie quotidienne d'un petit village, c'est l'Espagne de la guerre civile qui prend corps, les formidables attentes que suscita la République, mais aussi l'extraordinaire pesanteur de la société villageoise. Avec le dialogue de la mémoire de Montse et celle de George Bernanos, ce sont les deux faces d'une même médaille que Lydie Salvayre conjugue admirablement : la lente mais inexorable victoire de la mort sur la vie. 
     Et pourtant cette étincelle brûlante que toute une vie d'exil et de travail difficile, alliée à la maladie, n'a jamais pu faire disparaître, vit encore, brûle encore au cœur Montse au soir de sa vie et luit encore dans sa mémoire dévastée. Une grande désillusion, mais un espoir fabuleux en forme de souvenir, c'est peut-être ça le grand bonheur de ce livre, l'essence même de l'été 1936 pour Montse, et peut-être pour tant d'Espagnols qui ont entrevu alors une autre vie, inimaginable de joie et de ferveur.

4 commentaires:

Soleilvert a dit…

Enfin le retour de Valérie Mottu !
Blogger in fabula et Yossarian sont clairement mes blogs préférés.
Bonnes fêtes à tous, bonne année 2016 !

SV

Manu a dit…

Yo ! Valérie is back.

Et sinon, bonne année les amis !

Manu a dit…

Au fait, merci Soleilvert pour ton commentaire, ça fait du bien, surtout quand je suis pas super motivé pour écrire un billet... comme aujourd'hui par exemple. Pourtant j'ai lu de bons bouquins ces derniers temps.

Valérie Mottu a dit…

Merci à vous, et bonne année ! Ca fait plaisir d'être attendue.
Oui, je suis discrète depuis un certain temps, mais c'est faute de lectures passionnantes à partager, et faute de lire assez également. je vais essayer de me faire un peu moins discrète, mais comme j'ai commencé la classification philogénétique du vivant (600 pages de biologie ardue, surtout pour une historienne de formation !), mes lectures romanesques risquent d'en pâtir...