Rechercher dans ce blog

mercredi 18 décembre 2013

Manifeste hardboiled : Moisson rouge, de Dashiell Hammett

Considéré comme le précurseur et l’un des plus grands maîtres du polar hardboiled, Dashiell Hammett a vécu sa vie comme un roman. Détective privé pour la Pinkerton, puis écrivain à plein temps à partir des années 1920, Dashiell Hammett fut l’auteur de cinq romans et d’un peu moins d’une centaine de nouvelles, oeuvre à laquelle il faut ajouter un roman inachevé. Puis brusquement, sans raison apparente, Hammett cessa d’écrire au début des années trente, après avoir rencontré, Lilian Hellman, sa maîtresse et sa compagne jusqu’à sa mort en 1961. La seconde partie de sa vie fut dominée par les excès, notamment l’alcool, et le harcèlement dont il fut victime durant les années noires du maccarthysme. Etiqueté “communiste”, auditionné deux fois par la commission Maccarthy, plus ou moins grillé à Hollywood, Hammett eut l’insigne privilège d’être emprisonné pour subversion et de voir ses romans interdits dans les bibliothèques publiques américaines avant que le président Eisenhower en personne n’intervienne pour lever cette sanction aberrante.  
En dépit de cette carrière littéraire digne d’une étoile filante, Hammett demeure un maître du roman noir et son influence sur le genre fut considérable, aux Etats-Unis aussi bien que dans le reste du monde. Sa technique d’écriture, sèche et dépouillée, centrée sur l’action plutôt que sur l’introspection des personnages, en fit le chef de file du courant behavioriste. On peut regretter néanmoins que le style d’Hammett laisse peu de place à la musicalité et au rythme de la langue pour viser un objectif simple et précis : l’efficacité. Certains de ses successeurs  (Raymond Chandler, William Irish ou bien encore David Goodis), tout en se réclamant de cette école behavioriste, auront le mérite de s’en démarquer en travaillant stylistiquement davantage leurs manuscrits. Reste que pour le cinéma les romans de Hammett, et dans une moindre mesure ses nouvelles, furent une source immense d’inspiration ; Hollywood s’empara rapidement de cette matière première parfaitement adaptée dans sa dimension diégétique et visuelle au récit cinématographique. A titre d’exemple, Le faucon maltais eut droit à trois adaptations successives, même si dans l’imaginaire collectif le film reste indissociable de la prestation de Humphrey Boggart dans la version de John Huston (1941). Ce succès à Hollywood lui assura sa part de gloire, ainsi que des revenus confortables, qu’il dilapida en menant un train de vie pharaonique.


A l’occasion de la sortie de l’oeuvre intégrale de Dashiell Hammett dans la collection Quarto de Gallimard, l’éditeur a offert au public français une nouvelle traduction intégrale des cinq romans de l’auteur américain, assurée par Pierre Bondil et Natalie Beunat. L’auteur méritait assurément que l’on revienne sur le travail effectué dans les années cinquante pour le bénéfice de la collection Série Noire dirigée par Marcel Duhamel, tant les textes originaux  avaient été remaniés par le traducteur, voire parfois même tronqués pour correspondre au format de la collection (environ 200 pages). Que l’on apprécie ou pas le style employé dans ces traductions initiales, trop proche de l’argot parisien mais qui avait un certain charme (à condition d’aimer le style Tontons flingueurs), il n’en demeure pas moins que ces nouvelles traductions sont désormais plus fidèles au style de Dashiell Hammett et permettront aux amateurs de l’auteur américain de redécouvrir ses romans.
Moisson rouge (Red harvest), publié en 1929 aux Etats-Unis, est le premier roman de Dashiell Hammett, la légende veut que l’histoire soit en partie inspirée par l’expérience de l’auteur en tant que détective privé pour la Pinkerton, en particulier lorsqu’il fut envoyé dans la ville minière de Butte (Montana), dont on imagine sans peine l’atmosphère industrieuse, polluée, teintée de corruption et matinée d’un soupçon de criminalité organisée autour du trafic d’alcool. Un grand classique des années de prohibition. Poisonville (Personville en réalité) est tout cela à la fois et guère plus, le roman tourne exclusivement autour d’une demi-douzaine de personnages qui tiennent les rennes du pouvoir, officiel et officieux, dans cette ville sans charme dominée par le figure patriarcale d’un certain Elihu Willsson, propriétaire de la mine locale, poumon économique de la région. C’est son fils, Donald Willsson, qui avait fait appel au Continental Op (le personnage central de l’histoire, dont on ne connaît pas le nom), un détective privé venu de San Francisco ; mais les deux hommes n’auront guère l’occasion d’échanger leurs points de vue respectifs sur Poisonville, car Donald Willsson est assassiné avant même qu’ils ne puissent se rencontrer. Le Continental Op est finalement chargé par le père de la victime d’élucider le meurtre, mais il réalise rapidement que Poisonville est un véritable nid de vipères, la corruption gangrène la police jusque dans les hautes sphères de la hiérarchie et le maire n’est qu’un personnage fantoche sous la coupe de ceux qui mènent la danse, à savoir les bootleggers (trafiquants d’alcool) assistés de leurs hommes de main. La ville est en proie à la corruption et à la violence, plus ou moins avec la bénédiction d’un certain Elihu Willsson, qui espérait initialement contrôler tout mouvement de contestation de la part des ouvriers de la mine et de leurs syndicats. C’était sans compter sur l’appétit des barons de la criminalité organisée, qui rapidement dépassèrent les attributions que leur avait fixées Elihu Willsson, à savoir briser tout embryon de grève. Il faut bien avouer que le commerce illicite d’alcool est nettement plus rémunérateur. Willsson n’avait hélas pas prévu que la situation lui échapperait à ce point, et c’est avec sa bénédiction (plus ou moins arrachée de force) que le Continental Op s’apprète à faire le ménage à Poisonville. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses méthodes sont très peu orthodoxes.


Moisson rouge vaut évidemment moins pour la qualité de son intrigue, un peu trop sujette aux effets de manche, que pour son ambiance et sa vision assez noire de l’Amérique des années 1920. On observe avec une fascination évidente cette petite ville totalement livrée à la violence et à la délinquance organisée, une ville dans laquelle les pouvoirs locaux semblent totalement dépassés, voire tout simplement inexistants. La police est corrompue et ses méthodes ne semblent guère la distinguer de la pègre locale, la justice répond aux abonnés absents, le maire n’est qu’une marionnette. La collusion entre le pouvoir économique et la pègre dépasse la simple porosité, elle est ici une manière de gouverner et de contrôler les masses populaires pour mieux court-circuiter les instances démocratiques locales et accroître ainsi les bénéfices en toute impunité. Il n’en fallait pas moins pour qu’un justicier pétri d’idéaux n’apparaisse au moment le plus propice afin de donner un grand coup de balai. Mais là encore, le héros n’en est pas exactement un, du moins il n’en a guère les attributs canoniques. Le Continental Op est un personnage assez énigmatique, sous l’apparence d’un détective cynique et désabusé dont on ne sait rien ou pas grand chose, sinon qu’il boit comme un trou et fume comme un pompier, se cache en réalité un idéaliste, mais un idéaliste qui ne s’embarrasse pas de principes et emploie des méthodes de dur à cuir, voire de voyou, pour parvenir à ses fins. Evidemment, tout ceci paraît assez commun aujourd’hui, mais gardons à l’esprit que lors de sa parution le roman policier était calqué sur le modèle du roman à énigme, une littérature sage et policée dont Arsène Lupin et Sherlock Holmes étaient les plus illustres représentants. Avec son détective alcoolique et frondeur, Dashiell Hammett signait avec Moisson rouge un roman coup de poing, un roman qui s’affranchissait de tout artifice stylistique et qui aujourd’hui encore fait figure de manifeste du polar hardboiled. Tout juste osera-t-on critiquer ce monument en soulignant tout de même l’aridité du style, qui laissera sur leur faim les amoureux d’une langue riche et travaillée.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Un indispensable. A propos camarade, as-tu vu que Chandler (un autre indispensable) venait d'être réédité dans la collection Quarto de Gallimard ?

Ubik

Manu a dit…

Voui, tu penses bien que le Quarto sur Chandler est déjà dans ma besace. J'ai d'ailleurs terminé Le grand sommeil la semaine dernière (pas de nouvelle traduction pour celui-ci d'ailleurs, ce qui n'est pas étonnant étant donnée qu'elle est signée Vian).

dasola a dit…

Bonjour Manu, j'ai lu tous les Hammett avec plaisir (mais c'était il y a plusieurs années). C'est du bon, du grand. Moisson rouge est un des meilleurs avec La clef de verre. Bonne après-midi.

Manu a dit…

Je suis d'accord, même si j'ai un petit faible pour l'écriture de Chandler, que je trouve un peu plus riche.