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mardi 1 janvier 2013

Les mille automnes de Jacob de Zoet, de David Mitchell

Enfant chéri de la littérature britannique David Mitchell continue d’avancer sur le chemin de l’accomplissement littéraire total en publiant au début de l’année 2012 Les mille automnes de Jacob de Zoet, un roman historique qui semble rompre avec ses thèmes et ses techniques d’écriture favorites. En apparence seulement, car si le dernier roman de l’écrivain anglais se veut plus linéaire et plus classique dans son approche, il ne se contente pas de se reposer sur des techniques de narration conventionnelles et bien que se déroulant dans le Japon de la fin de XVIIIème siècle, il entre subtilement dans le cadre de l’oeuvre globale de David Mitchell, dans ce méta-roman étonnant et ambitieux que l’auteur avait patiemment développé dans Ecrits fantômes et Cartographie des nuages.

En fin connaisseur du continent asiatique, où il a vécu de nombreuses années, David Mitchell a choisi le Japon et plus précisément la fin de l’ére edo, qui marque dans ce pays les derniers soubresauts du féodalisme, pour développer l’intrigue de son roman. Cette période est l’une des plus intéressantes dans l’histoire du Japon car elle marque la fin du shogunat. En l’espace de quelques décennies, les fondations d’un empire tenu de main de maître par les shoguns Tokugawa implosèrent et la dictature militaire, qui eut le mérite de maintenir dans une certaine mesure la paix dans l’archipel durant plusieurs siècles, dut s’effacer face la puissante montante de l’empereur. Mais Mitchell ne s’intéresse pas exactement à la restauration du pouvoir impérial, elle n’est d’ailleurs pas vraiment d’actualité dans le contexte historique de son récit, qui se déroule au tout début du XIXème siècle, soit environ soixante-dix ans avant la restauration Meiji. Cette date choisie par l’auteur n’est cependant pas tout à fait innocente, sur le plan historique le Japon vit effectivement les dernières années de son isolement total face au reste du monde et Mitchell s’intéresse aux prémices de cette ouvertures, aux signes avant-coureurs de la fin d’une époque éminemment symbolique pour le Japon. Un peu comme on observe les premières fissures d’un mur prêt à s’effondrer, lentement mais sûrement.

Pour les lecteurs familiers de l’oeuvre de Mitchell, Les mille automnes de Jacob de Zoet a quelque chose de déstabilisant car l’auteur semble avoir voulu rompre avec le roman choral qui était jusqu’à présent sa marque de fabrique. Mais si les lignes narratives qui traversent ce livre sont effectivement moins nombreuses, Mitchell ne se focalise pas uniquement sur le fameux Jacob de Zoet et multiplie les points de vue et les personnages, sans pour autant s’éloigner comme par le passé de son sujet principal ; le roman gagne ainsi en unité ce qu’il perd en complexité. Cela ne fait pas pour autant de Les mille automnes de Jacob de Zoet un roman facile d’accès, sur le plan littéraire on reste bien au-dessus de la production actuelle et la construction narrative, en apparence simple cache en réalité de nombreuses subtilités. Le roman se déroule quasiment intégralement à Nagasaki ou dans les environs immédiats, pour une raison finalement assez simple, la ville était à l’époque la seule porte d’accès au Japon pour les occidentaux. Les comptoirs commerciaux étrangers (hollandais en l'occurrence) étaient donc installés à Nagasaki, nul occidental n’était autorisé à franchir les limites de la ville sans autorisation exceptionnelle des autorités japonaises, de même qu’aucun Japonais n’avait le droit de quitter le pays, sous peine de mort. Le Japon demeurait un pays extrêmement fermé et rétif à toute forme de modernisation, qui aurait pu faire vaciller dangereusement l’ordre établi depuis des siècles. Ce qui n’empêcha pas les personnages les plus puissants du pays de saisir toute l’importance et les bénéfices qu’ils pouvaient tirer de leurs relations commerciales avec l'occident ou la Chine. C’est la raison pour laquelle malgré les tensions créées par les missionnaires chrétiens, qui donnèrent lieu à de sévères répressions de la part des Japonais, le port de Nagasaki continua à prospérer, en particulier grâce aux Néerlandais.

Neveu d’un pasteur néerlandais, Jacob de Zoet espère bien faire fortune en Asie afin de pouvoir épouser une jeune fille de bonne famille dont il est tombé amoureux.  Jacob est donc expressément envoyé au Japon afin de redresser les comptes de la compagnie néerlandaise des Indes orientales aux côtés d’un certain Vorstenbosch, appelé à devenir chef de la délégation commerciale néerlandaise. Arrivé à Nagasaki, plus précisément sur l’ïle de Dejima où sont consignés les occidentaux, Jacob est confronté à la corruption, au clientélisme et aux manoeuvres plus ou moins subtiles de ses compatriotes pour s’arroger du pouvoir et amasser un maximum de richesses. Un peu déstabilisé par l’accueil qu’il reçoit à la fois de ses compatriotes, mais également des Japonais, qui interdisent également aux occidentaux d’apprendre leur langue, Jacob tente de préserver son intégrité, quitte à s’attirer les foudres de ceux dont il contrarie les plans. Dans cet océan de déceptions et de vexations, il fait la connaissance d’Orito, une jeune sage-femme issue d’une respectable famille de samouraïs dont une partie du visage a été brûlée. Jacob est malgré tout fasciné par la beauté et par la grâce de la jeune femme, mais également par son érudition et lui fait une cour discrète et subtile. Ce qu’il ne sait pas c’est qu’Orito a déjà vécu un amour contrarié avec Uzaemon, l’interprête attitré de Jacob et l’intermédiaire par lequel il lui fait parvenir ses messages. Jusqu’au jour où la jeune femme disparaît mystérieusement, enlevée ou séquestrée dans un monastère à la réputation sulfureuse, tenue par l’abbé Enomoto, un personnage obscur et si puissant que le représentant du shogun lui-même prend soin de ne pas le contrarier.

Roman d’aventure, roman historique, roman d’amour... Les mille automnes de Jacob de Zoet est tout cela à la fois, mais ce qui force le respect et l’admiration c’est une fois de plus la maîtrise de la narration et la qualité de la plume de David Mitchell. Admirablement écrit, le roman est également d’une rare érudition, Mitchell connaît extrêmement bien le Japon pour y avoir vécu de nombreuses années et si la qualité de sa documentation historique ne fait aucun doute, sa connaissance des traditions, des us et des coutumes, mais également de l’esprit japonais font certainement la différence. Les mille automnes de Jacob de Zoet n’est pas seulement un bon roman sur le Japon, c’est un roman qui maîtrise parfaitement les codes de la société japonaise et tout ce qu’elle a d’implicite. Plus étonnant, Mitchell reste fidèle a ses habitudes et flirte avec un registre fantastique dans lequel on ne l’attendait plus, ou tout du moins pas dans ce roman, mais de manière extrêmement légère et fine. Une direction dans laquelle il ne s’engouffre heureusement pas totalement, mais qui s’intègre parfaitement au récit. Mais le plus important réside dans un point bien précis : Les mille automnes de Jacob de Zoet  est probablement l’une des histoires d’amour les plus belles que j’aie pu lire depuis 36 ans, Mitchell ne commet absolument aucune faute de goût et fait preuve d’une subtilité et d’une poésie dont on peine à trouver l’équivalent. C’est beau, c’est subtil et c’est bien évidemment d’une tristesse infinie, sans pour autant tomber une seule fois dans le pathos. Tout simplement admirable.

3 commentaires:

Soleilvert a dit…

Passionnant ton compte-rendu.
Au passage, bonne année.

SV

Slicte a dit…

Oui, bonne année 2013.
Ce bouquin démontre, s'il était besoin de le rappeler, tout le talent de Mitchell.
La narration est effectivement subtile et érudite mais jamais ennuyeuse; les personnages sont bien vivants, émouvants.
Une pure délectation. Un de mes grands moments de lecture pour 2012.
Mais qu'est-ce que les éditeurs attendent pour traduire Number9dream ?

Manu a dit…

Bonne année 2013 à vous deux ainsi qu'à tous ceux qui fréquentent de temps à autres ce blog. Sinon pareil que Slicte, j'attends avec impatience la traduction du prochain Mitchell.